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juillet 2017

A l'encontre

La Brèche

Ils se comptent encore par millions

Publié par Alencontre le 21 - juin - 2010

Par Mirande Youssef

Travail des enfants: un récent rapport publié par le Centre national des recherches sociales et criminologiques égyptien indique que le nombre d’enfants soumis au travail est en augmentation. C’est ce que relève l’article publié ci-après.

Cela participe du processus de paupérisation accentuée de secteurs entiers de la population. Cela est à l’œuvre dans de très nombreux pays capitalistes de la «périphérie». Il distille aussi ses effets dans des pays du «centre».

Par paupérisation, nous nous référons à l’abaissement des diverses normes fixant le prix de la force de travail et celui de sa reproduction. Cette tendance s’incruste dans la coulée dévastatrice et montante de cette lave qu’est l’armée de réserve mondialisée de travailleurs et travailleuses, dont l’un des facteurs constitutifs est encore l’expulsion des petits paysans de leurs terres.

Cette armée de réserve opère une pression extrême, à la baisse, sur les conditions de la vente contrainte de la force de travail des «adultes» et de leurs enfants. Ceux-ci sont des travailleurs exploités, âgés de 10 ans – ou moins, ou plus. Ils vivent, de multiples façons, une tension extrême et douloureuse entre, d’une part, le travail, l’exploitation la plus rude et, d’autre part, leur volonté de jouer et d’apprendre. Apprendre au cours de leur travail, mais aussi dans une école qu’ils ne connaissent pas, ou plus.

Nous ne partageons donc pas les conclusions de l’article publié ci-dessous, qui fournit, par ailleurs, des informations utiles.

En effet, selon nous, le travail des enfants ne peut être contenu par des «lois répressives», par l’interdiction du «travail des enfants», comme le démontre d’ailleurs l’article lui-même. Selon une réaction quasi mécanique, l’article se conclut en répercutant les affirmations officielles faisant allusion à l’exigence de mesures légales plus sévères, avec des amendes plus élevées.

Nous pensons qu’il faut aborder la question à partir d’une réalité examinée de face: celle des enfants travailleurs et non pas «du travail des enfants». Michel Bonnet l’a exposée dans son livre Regards sur les enfants travailleurs. La mise au travail des enfants dans le monde contemporain. Cet ouvrage a été publié en 1998 par les Editions Page deux. Celles-ci représentent une autre facette du travail d’analyse et d’information effectué par le site alencontre.org.

Dans cet ouvrage de Michel Bonnet est mise en relief une des approches nécessaires pour combattre l’exploitation des enfants travailleurs: celle se concentrant sur leur organisation en tant qu’enfants travailleurs. Et cela pour faire valoir leurs revendications et leurs besoins, donc les droits qui y sont attachés et qu’il s’agit de faire reconnaître.

Ces «enfants travailleurs» sont des sujets, de fait, qui peuvent agir et s’organiser, au même titre où leur mise au travail, avec le despotisme patronal qui l’accompagne, n’efface pas leur capacité à réagir, à se «débrouiller».

Les «enfants de la rue» et les «enfants travailleurs» représentent deux éléments distincts d’une réalité sociale d’ensemble. Dans l’article ci-dessous, ils sont mélangés, confondus, avec une simplification psychologisante sur le «destin criminel» des «enfants de la rue».

Une chose est l’interdiction de la «mise au travail», sous toutes ses formes, comme composante de la «servitude pour dette». Cette interdiction doit être accompagnée d’une bataille effective qui implique une jonction avec ces enfants, effectuée avec des modalités délicates, par des associations adéquates. Ou encore, l’interdiction du travail dans des conditions de dangerosité extrême.

Une autre question est celle ayant trait à la bataille afin de définir des revendications permettant à ces enfants «une sortie» de leur situation. Ces revendications, comme le montre Michel Bonnet dans ses ouvrages, partent des conditions de travail, de l’organisation des enfants travailleurs pour aboutir à une «politique» en vue de formes de scolarisation (qui peuvent être partielles), sans oublier les initiatives en direction des familles. Les propositions concernant le microcrédit, fort à la mode aujourd’hui et présentées dans l’article ci-dessous, seront l’objet, sous peu, de contributions sur ce site.

La compassion de certaines ONG accentue un paternalisme qui est rejeté, instinctivement, par les enfants travailleurs, même si cela n’apparaît pas à première vue. De plus, des simples mesures d’interdiction aboutissent, le plus souvent, à plonger sous l’eau des îles entières de cet archipel qu’est la mise au travail des enfants. Autrement dit, elles accroissent les formes clandestines de leur exploitation et de leur oppression.

Il appartient donc aux organisations syndicales – ou à celles ayant des objectifs analogues – de faire converger leurs efforts d’organisation et de mobilisation des travailleuses et travailleurs «adultes» (légalement) avec celles des «enfants travailleurs». Autrement dit, il s’agit de rompre avec une approche qui considère, de facto, les «enfants travailleurs» comme des «concurrents» des travailleurs adultes; ce qu’effectivement le patronat – avec sa chaîne de sous-traitants – s’efforce de mettre en œuvre.

Une organisation commune de tous les travailleurs et travailleuses doit donc se constituer. Certes, la tâche est fort difficile; toutefois elle s’affirme impérative. Dans les endroits où elle a abouti – même momentanément – les résultats sont probants.

Pour cela, les «enfants travailleurs» doivent avoir leur «mot à dire» dans ce combat commun, aussi bien sur les formes d’action que sur les revendications formulées et considérées comme essentielles. Celles portant sur la «santé au travail» ne sont pas les dernières pour les enfants comme pour les adultes. Au même titre, les «abus sexuels» divers que subissent les diverses catégories de travailleuses et les enfants en font la cause d’une lutte conjointe. (cau)

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Aujourd’hui, l’Egypte compte 2,8 millions d’enfants travailleurs contre 1,3 million en 2004 et 700’000 en 2001. Ce sont les chiffres fournis par un récent rapport préparé par le Centre National pour les Recherches Sociales et Criminologiques (CNRSC), en coopération avec l’Unicef. 12 % de ces enfants appartiennent à la tranche d’âge des 6 à 14 ans. L’étude est centrée sur quatre gouvernorats particulièrement touchés par le phénomène, à savoir: Fayoum, Minya, Damiette et Charqiya. Sur un échantillon de 200’000 enfants travailleurs, l’étude a révélé que 21,8 % d’entre eux souffrent de la bilharziose, 22 % de diarrhée chronique, et 5 % de maladies cardiaques. 15 % de ces enfants affirment avoir été l’objet de mauvais traitement et 7 % d’abus sexuels.

En outre, la nature du travail est souvent dangereuse. Toujours selon le rapport, 46 % de l’échantillon manient des machines dans des ateliers, 21 % sont exposés à des substances chimiques. Les secteurs textile et agricole absorbent une grande majorité des enfants travailleurs, avec respectivement 18 % et 75 % de la main-d’œuvre infantile.

Les rédacteurs du rapport en concluent que le phénomène du travail des enfants ne cesse de gagner de l’ampleur, notamment dans les campagnes. Ils attribuent cela aux effets de la mise en vigueur, dans les années 1990, des lois agraires permettant aux propriétaires d’expulser les locataires. Conséquence: nombreuses sont les familles qui se sont retrouvées sans ressources. «Les conditions de vie misérables ont poussé les paysans à envoyer leurs enfants au travail afin d’aider à nourrir sa famille», note le rapport.

Les institutions et organisations concernées sont appelées à déployer davantage d’efforts et à concevoir de nouvelles stratégies pour endiguer les conséquences socio-économiques que cette réalité est susceptible d’entraîner sur la longue durée.

Azza Korayem, sociologue et directrice du CNRSC, prévoit une augmentation de la criminalité qui atteint déjà des chiffres inquiétants. «Ces enfants, qui appartiennent à des familles démunies et qui sont abandonnés dans la rue toute la journée, peuvent facilement être utilisés dans des activités comme le trafic de drogue, qui sera pour eux très rentable. Un enfant pourra facilement gagner 50 L.E.[10 CHF] par jour en transportant un petit morceau de haschisch», explique-t-elle. Et d’ajouter: «Un enfant dépourvu du minimum de ses besoins vitaux et qui est traité dans la plupart des cas avec humiliation est un criminel potentiel. Toute la souffrance accumulée pendant son enfance, il la fera subir, quand il grandira, à d’autres plus faibles que lui.»

D’autres phénomènes comme le viol et le harcèlement sexuel trouveraient également leur explication dans la propagation du phénomène du travail des enfants. «De tels actes seront pour les jeunes le seul moyen d’exprimer leur frustration sexuelle due à des années de répression et de privation et aux mauvaises conditions économiques qui les empêchent de se marier», explique de son côté Nahed Ramzy, sociologue et conseillère psychologique au CNRSC.

Enfin, l’analphabétisme serait aussi, d’après le rapport, étroitement lié au travail des enfants. Un rapport plus ancien du CNRSC, publié en 2004, indique que 90 % des analphabètes étaient des enfants incités par leurs parents à quitter les bancs de l’école pour aller au travail.

«Une société qui perd sa lutte contre l’analphabétisme ne pourra pas gagner sa bataille pour le progrès», résume Mme Ramzy.

Microcrédits aux familles

Dès sa création en 1989, le Conseil national de la maternité et de l’enfance s’est attelé à la coordination des efforts gouvernementaux pour la mise au point des stratégies et des programmes d’alphabétisation dans le cadre plus large de la lutte contre le travail des enfants.

En 2001, ce conseil a lancé un plan national de lutte contre le travail des enfants basé sur deux axes: une sensibilisation médiatique aux conséquences négatives du travail des enfants et l’amélioration du niveau de vie des familles démunies pour qu’elles puissent garder leurs enfants à l’école. D’autres initiatives ont été lancées au cours de la dernière décennie.

En 2008 la loi sur l’enfance de 1996 a subi un amendement faisant passer l’âge minimum du travail de 12 à 14 ans et prévoyant des peines renforcées, pouvant aller jusqu’à la prison, contre les contrevenants.

Pourtant, ce phénomène persiste encore. «L’échec relatif de la lutte contre le travail des enfants est dû à la complexité du phénomène qui implique notamment une lutte contre la pauvreté», explique Aida Mahmoud, sociologue et directrice de l’Association de la protection des enfants travailleurs (ONG).

S’attaquer au fond du problème, cela a été la nouvelle devise du Conseil national de la maternité et de l’enfance. Ses responsables ont cru trouver la solution dans l’octroi de microcrédits aux familles les plus démunies pour les aider à créer des microentreprises. Les familles bénéficiaires seraient accompagnées dans leur démarche pour s’assurer de la bonne utilisation de l’argent versé. Une solution dont l’efficacité reste à prouver.

* Cet article a été publié dans l’hebdomadaire égyptien Al-Ahram Hebdo.

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