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La Brèche

Egypte: le 12 juillet et la «révolution incomplète»

Publié par Alencontre le 17 - juillet - 2011

Par Mostafa Omar

Nous avons publié divers articles sur la relance des mobilisations en Egypte depuis le 8 juillet 2011. Cet article de Mostafa Omar décrit l’ambiance qui régnait sur la place Tahrir, le 12 juillet. Ainsi ressort bien la relation entre les «manœuvres» contraintes du pouvoir et la mobilisation populaire.

Pour preuve, le premier ministre Essam Charaf a déclaré qu’il présentera une nouvelle équipe gouvernementale le lundi 18 juillet 2011. Deux vice-premiers ministres ont été déjà nommés. Le premier, Ali el-Salmi, est issu du vieux parti bourgeois libéral, le Wafd. Il sera en charge des «réformes démocratiques». Le second, Hazem el-Biblawi, aura la responsabilité des questions économiques. Agé de 74 ans, il a fait une carrière de conseiller, depuis 2001, auprès du Arab Monetary Fund à Abu Dhabi. Il a dirigé, de 1995 à 2000, l’ESCWA (United Nations Economic and Social Commission for Western Asia), sise à Beyrouth; et de 1983 à 1995, il fut à la tête de l’étatique Export Development Bank of Egypt. Il est un chaud partisan de l’économie de marché.

A cela s’ajoute la démission du ministre des Affaires étrangères: Mohammed al-Orabi. Ancien ambassadeur du régime de Moubarak à Berlin, il était très identifié à l’ancien régime. A peine nommé, il y a un mois, il était donc devenu l’une des cibles des manifestants.

Essam Charaf va mettre en place un gouvernement dont les membres ne pourront plus être identifiés – aussi clairement – à l’ancien régime. Les organisateurs des manifestations de la place Tahrir demandent au nouveau gouvernement de se «légitimer» en prêtant serment sur la place, symbole de la révolution.

Dans la foulée, le Conseil supérieur des forces armées (CSFA) s’est engagé, le samedi 16 juillet, à réduire le recours aux tribunaux militaires pour «juger» les civils. Depuis le 11 février 2011, au terme de procès plus qu’expéditifs, de très nombreux manifestants ont été condamnés à de lourdes peines de prison.

Toutefois, comme l’écrit le New York Times du 16 juillet 2011, le CSFA cherche à mettre en place des règles – sous la forme d’une «déclaration de principes fondamentaux» – qui renforcent son autorité. Un secteur bourgeois libéral se montre favorable à cette initiative, présentée comme devant assurer des droits face au danger potentiel de la principale force politique organisée, celle des Frères musulmans.

Néanmoins, plus d’un constitutionnaliste égyptien affirme que l’objectif prioritaire de cette «déclaration de principes» consiste à mettre hors d’atteinte d’un futur pouvoir civil aussi bien l’armée (et son budget) que «l’empire économique» aux mains des militaires.

Les affrontements sur les questions démocratiques et sociales sont loin d’être terminés. La place subordonnée du capitalisme égyptien dans «l’économie mondiale», la configuration imprimée à l’économie du pays au cours des vingt dernières années, le niveau brutal d’exploitation des travailleurs et des paysans font d’un pouvoir autoritaire – dont les traits restent à fixer après le renversement d’un dictateur qui rêvait d’un transfert héréditaire de son pouvoir – le recours «naturel» des classes dominantes pour assurer une transition  dans l’ordre et dans son ordre. (Rédaction)

*****

Le mardi 12 juillet à 16 heures, les rues habituellement très animées et bruyantes du centre du Caire sont inhabituellement calmes et sans trafic.

Alors que l’heure du coucher du soleil approche, des milliers de Cairotes se sont déjà précipités à la maison ou sont sur le chemin.

Plus tôt ce même jour, des commerces, banques et même le gouvernement égyptien ont renvoyé leurs employés chez eux avant la fin de la journée de travail, anticipant de violents heurts entre protestataires et forces de sécurité ou «voyous» (les balataguias) lors d’une marche d’un million de personnes appelée par différentes organisations de la jeunesse révolutionnaire et par des partis politiques.

Quoi qu’il en soit, à 21 heures, le centre du Caire est revenu à la normale avec ses files de trafic sans fin, ses coups de klaxon «gratuits» et ses hordes de piétons et de gens faisant des courses

La manifestation s’est déroulée calmement et de manière pacifique sans aucune confrontation ni incidents violents.

Sur la place Tahrir, le 12 juillet

Des dizaines de milliers de protestataires sont descendus sur la place Tahrir pour rejoindre et soutenir des centaines de campeurs qui font un sit-in sur la place, depuis le vendredi 8 juillet. Durant près de quatre heures, des foules en colère ont crié leur insatisfaction et leur ressentiment à l’égard du gouvernement du premier ministre Essam Charaf comme du Conseil Suprême des Forces Armées (CSFA) qui, ensemble, ont dirigé le pays après l’éviction du président Moubarak le 11 février 2011.

Les manifestants accusent autant le gouvernement que le CSFA d’être très lents à répondre aux revendications de la révolution qui les a portés au pouvoir. L’exigence la plus urgente étant que plus de cinq mois après sa chute, le dictateur déchu soit enfin jugé et que les hommes responsables du meurtre de presque mille manifestants pacifiques, ainsi que de sérieuses blessures infligées à des milliers d’autres doivent à leur tour rendre des comptes. En effet, beaucoup de ces personnes continuent à occuper leurs postes au sein de la hiérarchie de la police.

Des millions d’Egyptiens sont eux aussi choqués par le fait que la brutale force de police nationale n’a pas encore été véritablement inquiétée – ce qui constituait pourtant une exigence fondamentale de la révolution – et qu’elle soit en train de retrouver peu à peu ses anciennes habitudes de violence et de torture.

Sur la Place Tahrir, depuis des podiums improvisés, tous les orateurs ont accusé le premier ministre Essam Charaf et le Maréchal Mohamed Tantaoui, l’homme qui est à la tête du CSFA, de ne pas entreprendre assez pour satisfaire les exigences sociales et politiques de la révolution.

L’incapacité du gouvernement à poursuivre les officiers accusés d’avoir tué et blessé des milliers de manifestants lors du soulèvement du 25 janvier contre l’ancien dictateur constitue le premier grief sur la liste de tous ceux que les protestataires ont amenés sur la place, le 12 juillet.

A un bout de la place, une jeune femme, âgée de 20 ans à peine, conduit un groupe de deux cents manifestants en criant des slogans contre les atermoiements autour du procès de Moubarak et de sa famille ainsi que d’autres symboles de la corruption. «Vous continuez à enquêter et à enquêter, mais nous savons déjà que Moubarak est coupable», crie la jeune femme, ralliant les gens en colère qui la suivent.

De l’autre côté de la Place Tahrir, un salarié d’âge moyen raconte à de nombreuses personnes que lui et beaucoup d’autres ont perdu confiance en le Conseil Suprême et ses promesses répétées d’honorer les objectifs et les mots d’ordre de la révolution.

Une famille de six personnes, les deux parents et leurs quatre enfants adolescents, fait et refait le tour de la place avec des pancartes bricolées qui reflètent l’humeur des manifestants de la place Tahrir et du pays en général. « Nous avons tenu grâce aux anti-douleurs. Nous n’accepterons plus d’aspirines !» dit l’une des pancartes, en claire référence à la promesse de réforme faite par le Premier ministre depuis plusieurs mois déjà.

A 18 heures, deux mille manifestants ralliaient une marche, exceptionnellement disciplinée et bien organisée, qui voulait diffuser les messages de la Place vers les quartiers où réside le gouvernement, sur la rue Maglis Al-Shaab, distante d’à peine plus d’un kilomètre de la place Tahrir.

Des tas de jeunes gens montaient la garde devant des voitures parquées sur les deux côtés de Qasr Al-Aini, la rue historique du Caire qui relie la Place Tahrir et les bureaux du gouvernement, afin de prévenir tout acte de vandalisme. Pendant ce temps, les marcheurs conduisaient le cortège au son du chant « Selmeya, Selmeya » [« Pacifiquement, pacifiquement »], mais n’en continuaient pas moins à exprimer leur déception face à Charaf et au CSFA et à jurer de ne jamais oublier les sacrifices des martyrs.

Il n’y a eu aucune altercation entre les manifestants, les centaines de policiers anti-émeute et la police militaire montant la garde dans les quartiers des bâtiments gouvernementaux. Après avoir symboliquement délivré leur message, les protestataires sont retournés, sans incident, vers la place Tahrir.

Simultanément se sont déroulées des milliers de protestations et de marches dans d’autres villes telles qu’Alexandrie, Mansoura et Suez.

Le rapport entre pressions actives et concessions du pouvoir

Les manifestations du 12 juillet ont eu lieu après des semaines de tensions montantes entre les supporters de la révolution, d’un côté, et le gouvernement de Charaf ainsi que le CSFA, de l’autre.

Le vendredi 8 juillet, on a estimé à deux millions le nombre d’Egyptiens qui ont protesté au Caire, à Alexandrie et dans autres villes pour exprimer combien ils se sentent outragés face à ce qu’ils perçoivent comme étant, à travers le « gant de velours » du gouvernement, des agissements de personnages corrompus de l’ex-régime et d’officiers de police.

Les défenseurs de la révolution étaient aussi énervés par le fait que l’administration néglige la question de la « justice sociale », ce qui faisait pourtant partie des trois slogans-phares de la révolution. Ils se sont opposés à l’approbation d’un budget établi de façon si criante en faveur des riches, sur le dos des groupes à revenus moyens et bas, dans un pays où 40% de la population vit avec deux dollars par jour.

La relation entre le peuple et l’administration post-révolution est devenue particulièrement tendue à la suite d’événements récents où la police est intervenue brutalement, en utilisant gaz lacrymogènes et balles de caoutchouc contre des manifestants non-armés. Ce fut le cas le 28 juin dernier sur la place Tahrir contre des manifestants qui appelaient au respect des droits des familles des martyrs ou à Suez City où les ouvriers en grève de sept compagnies desservant le Canal de Suez organisent depuis des mois des manifestations de masse.

Dans les septante-deux heures qui ont précédé les manifestations du 12 juillet, le premier ministre Charaf a essayé de calmer la colère publique au travers de deux messages diffusés sur la télévision d’Etat égyptienne. Charaf y a promis de limoger les officiers accusés d’avoir tué des manifestants durant le soulèvement, de mettre en place des nouveaux gouverneurs, et d’honorer correctement les familles des martyrs et des blessés en leur apportant du soutien. Charaf a aussi juré de destituer divers membres de son gouvernement et d’installer des nouveaux ministres, plus réceptifs aux revendications politiques, sociales et économiques urgentes du peuple.

Mais en dépit d’une certaine sympathie que leur inspire le premier ministre, les manifestants ne croient pas en sa capacité de se livrer à des réformes significatives. Certains ont appelé à sa démission. D’autres, en revanche pensent que les concessions de Charaf, bien que timides et vagues, représentent une claire justification des initiatives prises par ceux qui ont décidé de se lancer dans des sit-in à durée indéterminée, afin de faire pression sur le gouvernement.

«Beaucoup de choses ont été entreprises, de réelles concessions ont été faites», a déclaré Emad Moubarak, un militant de longue date pour les droits de l’homme et la démocratie, à Ahram Online. Alors qu’il a insisté sur le fait que les sit-in et autres formes pacifiques de manifestations devaient être maintenues et multipliées, afin de «maintenir la pression», Moubarak a également dit qu’il pensait que l’on devrait aussi enregistrer les avancées et les fêter.

Il faisait ainsi écho à plusieurs critiques exprimées par des militants activistes auprès de Ahram Online, sur le fait notamment que l’agenda des protestations était conduit plus par des émotions que par des considérations politiques raisonnées. Moubarak en particulier ainsi que plusieurs autres activistes ont exprimé leur rejet de toutes formes d’escalade dans les actions, comme par exemple le blocus du bâtiment administratif de Mogamma [complexe de bâtiments dépendant du ministère de l’Intérieur] à Tahrir, ce qui va à l’encontre des intérêts du public. Selon eux, de telles actions risquent de retourner les gens contre les protestataires. Tard le soir, les manifestants sur la Place Tahrir ont décidé de lever le blocus de Mogamma une fois pour toutes.

Peu après 19 heures, les foules de la place Tahrir ont explosé de joie lorsqu’on a annoncé au moyen l’énorme système sono dispersé tout autour de la place que le très injurié vice-premier ministre Yahia El-Gamal venait de démissionner de son poste.

Alors que la nuit tombait déjà sur la place Tahrir, des milliers de gens continuaient à tourner de façon animée autour de la place, écoutant des discours, des discussions, des chansons et de la musique.

Beaucoup restaient cependant hésitants sur la manière d’interpréter les signaux contradictoires que le CSFA avait envoyés vers le public dans la déclaration faite au début de l’après-midi sur la chaîne télévisée d’Etat dans le cadre d’une conférence de presse. La déclaration avait combiné la réitération de la position officielle du CSFA sur le respect de la liberté d’opinion et de réunion avec un appel clair lancé en direction des protestataires à ne pas troubler l’ordre public. La majorité continuait à être furieuse contre le CSFA qui devait maintenant répondre clairement à l’exigence qu’aucun civil ne soit traduit devant une cour militaire, quel qu’en soit le prétexte.

Des membres de beaucoup de coalitions politiques qui avaient organisé la manifestation (la Coalition des Jeunes pour la Révolution, le Mouvement du 6 avril, des libéraux et des socialistes, etc.) se sentaient assez satisfaits de la tournure des événements.

Il est également à noter que seul un nombre très restreint de membres des jeunesses des Frères Musulmans ont pris part à la mobilisation à Tahrir et ailleurs. La direction des Frères Musulmans, qui représente la principale force politique du pays et continue à maintenir une politique de soutien non-critique à l’égard du CSFA, a refusé d’endosser ou même d’aider à mobiliser pour la marche du 12 juillet

A 9 heures du soir, les Cairotes ont appris que les manifestants de la place Tahrir avaient réussi à maintenir leur manifestation pacifique, malgré de nombreuses rumeurs concernant des violences imminentes. Des milliers de piétons et de voitures recommençaient alors à envahir les rues du centre du Caire. Comme c’est habituel lors d’un soir d’été à la douce brise, les gens sont retournés en ville pour faire des courses, se balader et faire «marcher» leurs klaxons.

Nombreux sont ceux à s’être rendus sur la place Tahrir, après avoir passé des points de contrôle tenus par des membres des comités populaires. Ces derniers ont gardé aussi bien la place que le Musée national depuis les premières heures du matin. Ces passants sont curieux d’apprendre ce que les révolutionnaires sont parvenus à accomplir et, ce qui est plus important, ce qui surviendra ensuite. Les habitués des sit-in les surnomment les « touristes »… (Traduction A l’Encontre ; article publié le 14 juillet sur socialistworker.org)

 

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FIFA : comprendre le "système Blatter" en 5... par lemondefr

C’est une bombe que vient de lancer Der Spiegel. Dans un article intitulé «Le complot», l’hebdomadaire allemand dévoile un document qui relance le feuilleton «borgiesque» à la Fédération internationale de football (FIFA).

Ledit document est une proposition de contrat envoyée le 19 décembre 2014 par le cabinet d’avocats californien Quinn Emanuel (QE) au directeur juridique de la FIFA, Marco Villiger. Dans ce document, QE s’engage à défendre les intérêts de la Fédération contre le département d’Etat de la justice américaine.

Le contrat est signé le 5 janvier 2015 par le secrétaire général de l’organisation, Jérôme Valcke, et par son adjoint et directeur financier Markus Kattner, puis tamponné par M. Villiger.

La chronologie apparaît troublante dans la mesure où l’administration de la FIFA semble avoir été au courant de la menace exercée par les autorités américaines «142 jours» avant le fameux coup de filet du 27 mai 2015, à Zurich (Suisse). Ce jour-là, plusieurs dignitaires de l’instance planétaire avaient été interpellés pour corruption, fraude et blanchiment d’argent. Cette vague d’arrestations avait eu lieu deux jours avant la réélection du SuisseSepp Blatter, le 29 mai 2015, pour un cinquième mandat à la présidence de la FIFA.

«Un complot interne»

La tornade judiciaire avait finalement conduit le Valaisan à remettre son mandat à disposition, le 2 juin 2015. Sepp Blatter, dont la signature manque sur le contrat scellé avec QE, assure qu’il «n’était pas du tout au courant» de cet accord. Celui qui a été suspendu six ans pour un paiement de 2 millions de francs suisses (1,8 million d’euros) fait en 2011 à l’ancien président de l’Union des associations européennes de football (UEFA), Michel Platini – lui-même radié quatre ans – se dit victime d’un «complot interne». (Le Monde, 12 août 2017, à 12h44, à suivre sur le site de ce quotidien)

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