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novembre 2017

A l'encontre

La Brèche

Egypte. La «politesse» des partisans du régime Sissi

Publié par Alencontre le 17 - décembre - 2014
Les présidents de la civilité…

Les présidents de la civilité…

Par Ahmed Abderabbo

D’après une légende tenace, les «révolutionnaires de janvier» seraient malpolis. Cette légende a commencé à se répandre largement quelques mois après la chute de Moubarak. Tous ceux qui cherchaient à discréditer la révolution ont commencé à l’accuser d’être responsable du déclin moral de la société. Comme si avant la révolution, la société était polie! Un an plus tard, un nouveau discours a affirmé que nous n’avions pas besoin de révolution contre le régime mais contre nous-mêmes et contre notre morale défaillante. Oui, les gens devaient se révolter contre eux-mêmes avant de se révolter contre le régime. Bien entendu, on entendait ce discours avant que ne se développent ceux qui taxent la révolution de janvier de «complot» et de trahison au profit de puissances étrangères et avant que ne se répandent après le 30 juin 2013, les légendes de la cinquième colonne, des cellules dormantes et des guerres de la quatrième, cinquième et même sixième génération. [On trouve dans cet article un éclairage d’une des facettes du climat médiatique et politique que cherche à imposer le régime «stable» de l’ex-maréchal Abdel Fattah al-Sissi, avec le soutien de ses zélateurs].

Pendant que Alaa Abdel-Fattah [1] était en détention et plus précisément après sa condamnation à quinze ans de prison, un de mes collègues m’a expliqué que Alaa était «insolent» et que la prison allait «lui apprendre la politesse, lui et les individus de son espèce». J’ai remarqué que ces propos se répandaient largement comme si Alaa était accusé d’insolence et non de manifestation, d’agression d’un officier de police, etc. Le problème que le régime a avec Alaa et les autres révolutionnaires de janvier est-il vraiment un problème de «morale», de «politesse» et d’«éducation»?

Lorsque l’émission satirique de Bassem Youssef [médecin cardiologue et présentateur d’une émission satirique intitulée El Bernameg («Le Programme»)] a été arrêtée, beaucoup de gens (parmi lesquels des personnalités publiques et des leaders d’opinion soutenant le régime) ont exprimé leur satisfaction parce que l’émission était «indécente» et parce que Bassem avait tendance à tenir des propos à connotation sexuelle, ce qui est contraire à nos mœurs et nos traditions… Bref, cette émission ne correspondait pas à la «nouvelle Egypte», l’Egypte de la civilisation, des pyramides, de la production, du travail et certainement de la décence, de la morale et de la bonne éducation! On n’a plus reparlé de Bassem jusqu’au jour où un journaliste de l’Audiovisuel a rapporté qu’il aurait injurié le Président Sissi à New York. Il s’est avéré par la suite qu’il n’avait pas injurié le Président mais maudit une des particularités de certains partisans du Président. On s’est alors remis à discourir sur la politesse et la décence.

Cela signifie-t-il que l’Egypte de Moubarak était «décente» ou que l’Egypte de Sissi a vu le retour de cette décence et des valeurs morales? Le Président, son équipe et ses partisans s’efforcent-ils au moins de diffuser les valeurs morales et d’apprendre la politesse aux goujats?

Examinons cette hypothèse en toute politesse…

1° Un présentateur célèbre proclamant sans cesse sa proximité avec le régime (à juste titre puisqu’il occupe toujours les premiers rangs des meetings du Président) est connu pour commencer ses émissions avec des propos décents, patriotiques et courtois jusqu’au moment où on évoque devant lui la révolution et les révolutionnaires de janvier ou au moment où il décide de répondre à un opposant au régime ou à l’un de ses collègues. On assiste alors à un déchaînement de malédictions et d’incitations à la haine. Doit-on considérer cela comme de la décence ou de l’indécence?

2° Voyons le cas d’un autre présentateur, celui-là étant polyvalent. Il est présentateur, politologue, chercheur et collaborateur de la Sécurité de l’Etat selon ses propres dires. En cela, il est libre. Mais la spécialité de cet homme aux dons exceptionnels est l’écoute téléphonique des conversations privées des opposants. Il en sélectionne les passages qui tiennent lieu de preuves de trahison au profit de l’étranger ou des écarts de leur vie sentimentale ou sexuelle… Il ne se contente pas de rapporter ce qu’il entende mais passe en direct des extraits des conversations des personnes espionnées. Ce surdoué est-il bien élevé ou mal élevé ?

3° Un éditorialiste d’un grand journal, ayant récemment atteint une certaine notoriété, se vante d’être «fasciste». Non seulement, il ne cesse dans ses articles d’injurier la révolution et de la traiter de complot (ce qui constitue une atteinte à la Constitution), mais il insulte tous les opposants au processus du 3 juillet 2013 (date de l’éviction de Morsi du pouvoir). Il s’agit de vraies insultes qui touchent les pères, les mères et les épouses des opposants, assorties de sous-entendus sexuels mettant en cause la virilité des adversaires. Ces écrits relèvent-ils de la bonne éducation et des bonnes mœurs ou de leur absence?

4° Un jeune comédien relativement connu se vante d’appartenir à une famille qui a toujours soutenu l’ex-président Moubarak. C’est son droit. Qu’il se vante de ce qu’il veut et qu’il soutienne qui il veut! Mais récemment, il a menacé un jeune opposant d’aller «enlever sa mère» et de le «pendre». Ces menaces qui ne touchent pas seulement l’opposant, mais également sa mère relèvent elle de la décence que nous promettent les partisans du régime actuel ?

5° Un président de club de sport et avocat célèbre ne cesse de proférer des insultes blessantes à l’égard des opposants, qu’il s’agisse d’opposants sportifs ou politiques. Il est ainsi depuis l’époque de Moubarak. Son comportement n’a pas changé sous Sissi. Peut être même qu’il a augmenté la dose d’injures et propos orduriers. Les journalistes de la presse écrite et audiovisuelle se les arrachent. Il aurait récemment fait l’objet d’une tentative d’assassinat. Il s’est plaint à cette occasion que le Président ne l’ait pas appelé pour prendre de ses nouvelles. 24 heures plus tard, nous avons eu la surprise de le voir déclarer que Sissi l’avait appelé pour prendre de ses nouvelles. J’ai attendu que la Présidence démente cette déclaration. En vain. Cette communication a donc eu lieu… Vise-t-elle à promouvoir la «décence»?

6° Il existe certainement des dizaines d’autres exemples que l’espace limité de cet article ne permet pas d’exposer. Ces exemples nous conduisent à trois conclusions certaines:

• Les insultes, les injures et l’indécence ne sont pas l’œuvre de ces malotrus de révolutionnaires. Certes, ils ne sont pas des anges. Je ne cesse d’ailleurs de critiquer certains de leurs comportements ou de leurs écrits et je considère qu’ils ne s’expriment pas toujours correctement. Mais ceci n’est pas leur apanage. Bien au contraire. En revanche, ils paient cher le moindre écart tandis que d’autres jouissent d’une protection illimitée.

Un exemple «d’urbanité»: création de la zone-tampon avec la bande de Gaza

Un exemple «d’urbanité»: création de la zone-tampon avec la bande de Gaza

• La «mauvaise éducation» ne concerne pas uniquement la révolution de janvier et cette dernière n’en est certainement pas la cause. Il s’agit plutôt d’un phénomène complexe aux facteurs multiples qui se sont développés sur une longue période. Des figures de proue du régime de Moubarak, éditorialistes ou hommes politiques .l’ont même promue de façon incontrôlée.

• Le régime actuel ne se soucie pas de décence ou d’indécence. Il est même d’une certaine façon responsable de l’indécence, soit en la passant sous silence, soit en invitant ses auteurs les plus orduriers aux meetings et réunions du président Sissi ou encore lorsque ce dernier les appelle personnellement. Certes, Sissi n’est pas un grossier personnage. Il n’est pas de ceux qui insultent et maudissent les opposants. Il aurait même invité les journalistes de l’audiovisuel à s’abstenir d’injurier ses adversaires ou de tenir des propos blessants à leur égard. Ceci est certainement une bonne chose. Mais concrètement, quelle a été son attitude à leur égard? Certains diront que c’est l’affaire de la justice et non du Président. Nous posons la question: pourquoi ne prive-t-il pas ses soutiens orduriers de ces appels et des réunions où il échange avec eux? Ne serait-ce pas la moindre des choses?

Les règles qui président une société «déréglée»

Décidément, l’hypothèse du «régime décent» qui combat la vulgarité et s’efforce donner des leçons aux «goujats» ne tient pas debout. Rien ne la confirme. Le plus important est que l’hypothèse de la décence comme dynamique des rapports entre le régime et ses opposants est mauvaise. Elle exprime un paternalisme naïf qui augure d’une dictature et d’un totalitarisme évidents. La décence et le respect ne sauraient être imposés ni par la pouvoir ni par le Président et ses partisans, mais par la justice, par un pouvoir judiciaire neutre et indépendant et par des règles de jeu justes appliquant la constitution et la loi aux partisans du régime comme à ses opposants, à ceux qui s’efforcent de se rapprocher du pouvoir autant qu’à ceux qui s’en éloignent.

Vous pouvez être contre les propos blessants ou les sous-entendus sexuels. Ceci prouverait que vous êtes une personne bien élevée dans la tradition des bonnes mœurs. Mais …

• que vous adoriez ce genre d’attaques si elles sont dirigées contre des personnes qui ne vous plaisent pas…

• que vous traitiez vos adversaires de goujats dénués de respect et de patriotisme tout en louant le patriotisme et le comportement moral de ceux qui déploient leurs cinq sens pour injurier, maudire les opposants et lancer contre eux des attaques à connotation sexuelle, cela relève du dérèglement de votre système de valeurs.

Visiblement, l’ensemble de la société, du régime et de ses partisans souffre de ce dérèglement.

(Publié dans le quotidien Al-Shorouk le 12 octobre 2014. Traduit par Hany Hanna)

____

[1] Informaticien, il est issu d’une famille dont le père a été arrêté et torturé en 1983. Il créera un blog fort connu dès 2005: Manalaa. Il milite comme journaliste citoyen et joue un rôle significatif dans les réseaux sociaux. Il a été arrêté et condamné à plusieurs reprises dès 2006, puis en octobre 2011, puis en mars 2013, puis en mars 2014. En juin 2014 la sanction tomba: 15 ans de prison; il est libéré sous caution en septembre suite à une grève de la faim. (Rédaction A l ‘Encontre)

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