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avril 2017

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La Brèche

Egypte. L’autre révolte pour la dignité

Publié par Alencontre le 4 - août - 2011

Par Manar Attiya

Moustapha Ahmad Hassan est le dernier martyr de la révolution du 25 janvier. Il a passé plus de six mois dans le coma à l’hôpital Qasr Al-Aïni du Caire après avoir reçu une balle en pleine tête, lors du «vendredi de la colère», le 28 janvier dernier. Complètement paralysé, il était dans le coma depuis un mois. Pendant six mois, sa famille a frappé à la porte de tous les responsables, les suppliant d’envoyer leur fils à l’étranger. C’était, d’après les médecins, la seule chance qui lui restait pour survivre à ses blessures. Mais face à une indifférence devenue générale, Moustapha vient de mourir. En silence. «Je viens d’enterrer Moustapha à Alexandrie. Mais je ne resterai pas les bras croisés et n’attendrai pas que nous subissions le même sort», confie Rabie, son ami proche et l’un des autres blessés de la révolution.

Quelques heures après les funérailles, Rabie a organisé un sit-in devant le siège du Conseil des ministres. Déçu par leur silence, il s’est adressé à la place Tahrir et ne compte pas en partir avant d’obtenir les droits des blessés. «Ces héros comme Moustapha ne méritent pas d’être traités ainsi. Moustapha n’a pas obtenu son droit le plus élémentaire, celui d’être soigné. Nous sommes là et continuerons à revendiquer les droits de tous les blessés avant de mourir comme lui», martèle-t-il.

Il y a quelques semaines, le 27 juin 2001, Mahmoud Khaled Qotb, protestataire de 24 ans, est décédé des suites de ses blessures causées le 28 janvier. Il est resté dans le coma cinq mois après avoir reçu une balle dans l’œil tirée par la police, puis avoir été écrasé par une voiture du corps diplomatique près de la place Tahrir, lors des manifestations du «vendredi de la colère». Pendant cinq mois, la famille de Qotb avait adressé au Conseil des ministres des demandes pour le faire transférer de l’hôpital Qasr Al-Aïni à un autre hôpital privé et mieux équipé. En vain. «Nous avons mené une noble révolution dont tout le monde parle. Nous avons sacrifié nos fils pour le mieux de notre patrie. Pourtant, personne ne semble s’en rendre compte. A ce jour, nous n’avons pas eu droit aux soins médicaux gratuits», confie Gaballah, lui aussi blessé. Il est resté 18 jours sur la place Tahrir, a reçu une balle dans l’œil. Et depuis, il est dans un état critique. A l’hôpital où il a été traité, les médecins l’ont obligé à céder sa place à d’autres blessés. Aujourd’hui, Gaballah commence à désespérer. D’un bureau à l’autre, il ne croit plus en ces belles promesses non tenues du gouvernement. «C’est soi-disant le gouvernement de la révolution», ironise-t-il. Avant de poursuivre : «Ils ont déclaré cette semaine que l’hôpital de Agouza sera consacré au traitement des blessés de la révolution. Je m’y suis rendu ce matin. Personne n’est au courant de cette décision. Ils prétendent que la nomination d’un nouveau ministre de la Santé est la raison de ce retard.» Pour ajouter au sarcasme, Gaballah a décidé d’écrire une lettre à l’ex-président Moubarak et de la publier sur Facebook. «Monsieur le président déchu … J’ai besoin de votre aide … Je commence à douter de la chute de l’ancien régime. Si vous êtes toujours président de l’Egypte, je vous supplie de donner des ordres pour que les blessés de la révolution du 25 janvier puissent être traités aux frais de l’Etat. Les médecins sont au courant de notre situation, mais n’ont pas remué le petit doigt pour nous aider. Les hôpitaux ne veulent pas nous accueillir et nous demandent de présenter des documents qui prouvent que nous avons été blessés lors de la révolution…». Il a intitulé cette lettre : «Appel à une aide urgente pour sauver la vie des blessés de la révolution».

Procédures compliquées pour 16’000 blessés

Car, en effet, les blessés de la révolution partagent tous ce sentiment de frustration. La lenteur des jugements et les procédures compliquées ont en fait accentué chez ces héros le sentiment d’être marginalisés. Pour sa part, le premier ministre, Essam Charaf, a désigné une personne de son cabinet pour présider le fonds des blessés, créé il y a plus d’un mois. Sa mission sera de faire un «recensement complet» des personnes tuées ou blessées durant la révolution, et de leur consacrer les indemnités ou le traitement nécessaires.

En effet, la décision de créer un tel fonds est venue suite à une vague de protestations de la part des familles des martyrs et des blessés qui se sont plaintes de la négligence des responsables à leur égard. Deux semaines plus tard, le Conseil suprême des forces armées (CSFA) a consacré une somme de 100 millions de L.E. [13 millions de CHF] à ce fonds. «Personne n’a expliqué aux blessés quels sont les règles de versement des indemnités ou les dossiers et documents nécessaires, ni même le lieu où ils peuvent retirer les formulaires à remplir», explique Khaled Aly, activiste au Centre égyptien pour les droits économiques et sociaux. Ce n’est pas tout, puisque, en réalité, prouver que ces blessures proviennent de la révolution et de la cruauté de la police est une mission quasi impossible. «On m’a demandé un tas de papiers pour pouvoir être traité et toucher les indemnités. Mais comment prouver que je suis un blessé de la révolution? Aucun hôpital n’a accepté de nous donner un certificat médical. Peut-être fallait-il que je demande aux manifestants de me prendre en photo quand la police tirait contre nous!», s’exclame-t-il amèrement. Aujourd’hui, ce citoyen commence à se dire qu’il a tout sacrifié pour rien. «Nous avons voulu chasser le dictateur. Nous étions des révolutionnaires pacifiques qui ne réclamaient qu’une vie humaine et digne. Nous avons scandé le slogan: Pain, liberté et dignité pour tout Egyptien. Méritons-nous d’être punis après tous ces sacrifices?», s’indigne-t-il.

Mahmoud Al-Sayed a, lui, reçu des balles en caoutchouc aux bras et aux jambes. Il devait subir plusieurs interventions chirurgicales. Mais rien n’a été fait. «C’est une honte et un vrai scandale que les blessés de la révolution soient traités de la sorte. Au même moment, l’ex-président est en train de recevoir les meilleurs soins dans une chambre climatisée de l’hôpital de Charm Al-Cheikh et toute une équipe est à sa disposition», avance-t-il en colère.

Ces laissés-pour-compte ne peuvent s’empêcher de faire cette comparaison qui est pour eux synonyme d’une injustice flagrante. D’après le Dr Mohamad Charaf, professeur à l’Université américaine et président d’une ONG qui s’occupe de la revendication des droits des blessés, «un hôpital comme l’Institut Nasser demandait à chaque blessé une caution de 10’000 à 20’000 L.E. [1300 à 2600 CHF] alors que la majorité des blessés sont des gens modestes». D’après un recensement officiel effectué en avril dernier, le nombre des blessés est estimé à plus de 16’000, sans compter les officiers et agents de police. Mais les associations des droits de l’homme considèrent ce nombre bien plus élevé.

Remplir un formulaire

Face au siège du fonds récemment créé pour venir en aide aux blessés, Mohamad Abdel-Aal attend son tour. Il vient d’apprendre qu’il n’était obligé ni de se déplacer, ni de faire le trajet de sa ville de Damanhour jusqu’au Caire. Il suffit de remplir un formulaire publié sur le site Internet du fonds pour s’enregistrer et présenter ses doléances. Une nouvelle qui ne semble pas consoler ce simple villageois qui ne connaît rien au monde d’Internet. Abdel-Aal a souffert d’une hémorragie à l’œil gauche et d’un décollement de la rétine. «Le cas de Abdel-Aal est très délicat et ne peut pas être traité en Egypte, faute d’équipement. Il risque d’être aveugle d’un œil et doit partir le plus vite possible en Allemagne pour se faire opérer», explique l’ophtalmologue Samir Al-Bahaa qui suit son cas. Pourtant, ce fonds est la seule lueur d’espoir qui lui reste.

Medhat est un autre blessé, mais plus chanceux. Cet originaire de la ville de Suez a reçu l’offre d’une Egyptienne qui réside en Arabie saoudite: elle propose de prendre en charge les frais de son traitement à l’hôpital Saint-Louis, à Paris (France). Il doit en effet subir une transplantation de la cornée. Cette femme a appris le cas de Medhat sur la page Facebook «Mossabi sawret yanayer» (le forum des blessés de la révolution de janvier), qui publie les nouvelles des blessés et leurs numéros de portable pour ceux qui voudraient entrer en contact avec eux.

Il y a aussi des associations étrangères qui se penchent sur le dossier des blessés de la révolution, comme la très active ADFE (Association démocratique des Français à l’étranger), en collaboration avec l’Association égyptienne Masreyoun madelioun, qui ont assuré à ce jour plus de 70 cas médicaux. «Une goutte d’eau par rapport aux besoins», disent-elles. D’après un bilan de l’ADFE, en date du 24 juin, 15 jeunes patients blessés aux yeux étaient en mesure de partir bientôt en Suède, pris en charge par le gouvernement suédois. L’Association des médecins égyptiens d’Allemagne envisage aussi de financer un centre de physiothérapie pour les paralysés de la révolution. L’ADFE attendait de même les missions échelonnées de 40 chirurgiens volontaires allemands de toutes spécialités. Sans compter que le ministre français des Affaires étrangères a accepté, lors de sa visite sur la place Tahrir le 6 mars dernier, d’embarquer dans son avion plusieurs blessés graves vers Paris.

Mais il n’en reste pas moins que «le traitement des blessés est la responsabilité du gouvernement égyptien et non des donateurs étrangers ou des ONG. On est obligé de mendier pour être traité!», lâche Magdi, gravement brûlé au visage et aux bras par un cocktail molotov. Ce chauffeur, venu de Suez, a appris par la radio que des experts russes et allemands se rendront en Egypte pour consulter et traiter gratuitement les blessés de la révolution. Il s’est alors précipité à l’hôpital Qasr Al-Aïni pour rencontrer ces experts. Là, 24 autres blessés attendaient leur tour. «A 22h30, un jeune médecin égyptien nous a demandé de dormir de bonne heure pour l’opération du lendemain par les médecins de la délégation russe. Mais nous avons attendu jusqu’à 16h et en fin de journée, les responsables de l’hôpital nous ont dit que les Russes étaient partis et que c’était une simple visite d’échange d’expérience», se rappelle Magdi.

Mais tout récemment, le premier ministre, Essam Charaf, a tenu la première réunion avec le conseil représentant les blessés de la révolution, qui visait à recenser leurs problèmes et tenter de les régler. Peut-être enfin une première étape pour les blessés, avant qu’ils n’accèdent enfin à leurs droits .

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Manar Attiya a publié cet article dans Al-Ahram en date du 3-9 août 2011.

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