vendredi
20
avril 2018

A l'encontre

La Brèche

Par Larbi Sadiki

Moustafa Abdel Jalil

Les articles sur «l’opposition officielle à Khadafi» sont assez rares. A titre d’information, nous publions cet essai qui fournit quelques pistes. Elles restent à être éprouvées et validées. (Rédaction)

La société civile libyenne émergente, où qu’elle soit, doit lutter contre Mouammar Kadhafi sur son propre terrain, en utilisant les moyens qui lui permettront de déjouer sa stratégie.

Kadhafi a cherché à militariser le soulèvement, et il y a réussi. C’était peut-être son jeu, raison pour laquelle ceux qui dirigent la Libye aujourd’hui devraient se situer sur un autre terrain, en bâtissant une société civile active et en l’organisant de manière à ce qu’elle puisse se donner des institutions démocratiques.

Qu’est-ce qui est fait actuellement pour construire une nouvelle société civile plus forte ? Quel rôle y joue la diaspora libyenne ? Quelles critiques peut-on formuler à l’égard du Conseil National de Transition (CNT), qui est actuellement la principale force en lice pour gagner le droit de représenter la Libye libre ?

Une société en construction

Le soulèvement Libyen n’est pas compatible avec le stéréotype orientaliste de «masses» ou de la «rue» déchaînée dans une colère incontrôlable.

Il correspond plutôt à un quasi-référendum contre la mauvaise gouvernance d’un pays où Kadhafi bannit les élections, les partis politiques et toute forme d’activité politique organisée autonome. C’est en effet le rôle de la loi 71. L’article 3 de cette loi impose la condamnation à mort pour quiconque organise, soutient ou participe à un parti politique d’opposition. Le soulèvement est d’une certaine manière l’expression d’une «opinion publique» spontanée et instantanée.

L’aspiration des Libyens à militer et à résister a été en partie écartée par des intellectuels obsédés par l’étude des élites et par la capacité de bâillonnement de l’Etat.

Les Libyens ont amorcé leur résistance contre la tyrannie bien avant que le monde ne s’y soit intéressé.

La résistance ne surgit pas du jour au lendemain. Son origine se trouve dans les actes d’hommes et de femmes courageux, dont certains sont morts, mais continuent à vivre pour toujours en tant que héros méconnus qui se sont élevés contre la tyrannie et se sont montrés prêts à payer un prix pour leurs actes de résistance.

Le comité d’organisation pour la Conférence nationale de l’Opposition libyenne est un projet qui a débuté il y a longtemps. Les islamistes, y compris ceux qui sont idéologiquement les plus proches des Frères musulmans, n’ont pas été passifs vis-à-vis de la dictature.

Quels sont aujourd’hui certains des acteurs et des voix qui portent le flambeau de la responsabilité citoyenne et qui contribuent à orienter la Libye pour l’éloigner du pouvoir dynastique et de la tyrannie ? Comment imaginent-ils ce que pourrait être la société civile libyenne ?

Quelques critiques à l’égard du Conseil National de Transition

Avant d’examiner qui sont ces acteurs clés, il faut cependant examiner le CNT lui-même. Le CNT n’est pas parfait, mais il a le mérite d’avoir fait preuve d’initiative, d’audace et de détermination à un moment critique de l’histoire libyenne.

Depuis le début, les forces – et les faiblesses – du CNT sont liées aux voix et aux personnalités qui ont pris position pour les rebelles contre Kadhafi. Parmi ces personnalités, il y en a beaucoup qui ont à apporté au camp rebelle le bénéfice d’une connaissance d’initiés ou une compréhension du genre antidote ou de médicament qu’on peut utiliser contre les bactéries qui contaminent le corps politique qu’incarne la dynastie Kadhafi.

Au moins sur le plan psychologique, ce facteur suffit déjà à miner la confiance de la dynastie dans sa mission de se reproduire et de recruter des alliés intérieurs et extérieurs.

Mais ce facteur est également porteur de faiblesses. En effet, dans l’éventualité que ces personnalités changent à nouveau de camp ou si elles se laissaient soudoyer, cela fournirait à Kadhafi une contre-révolution parfaite.

A ce propos il faut noter que les révoltes populaires égyptienne et tunisienne n’étaient pas non plus exemptes de contre-révolutionnaires. Heureusement le raz-de-marée révolutionnaire était tel que les contre-révolutionnaires n’ont pas eu d’autre choix que de se laisser porter par la vague pour ne pas se noyer.

Kadhafi contre Kadhafi

En Libye on peut presque dire que c’est un cas de Kadhafi contre Kadhafi. Au sein de la coalition rebelle on trouve certaines personnes qui étaient parmi les plus ardents confidents et des plus loyaux compagnons d’armes de Kadhafi.

Même lorsqu’ils n’étaient pas souillés par le sang de sa mauvaise gouvernance, ces personnages ont délibérément consenti à être partie prenante de la dictature de Kadhafi. Aujourd’hui ils peuvent passer pour des politiciens «néoconvertis», mais jusqu’à il y a deux mois ils puaient le «kadhafisme».

Ali al-Issawi, ministre des affaires étrangères du Conseil, était un associé de Saïf, qui, avant le soulèvement, l’a nommé ministre de l’économie. Il l’a également « oint » président pour le Prix de l’excellence de Saïf.

Mahmoud Jibril, le premier ministre du CNT, était un autre proche de Gadhafi et de Saïf. Ce dernier l’avait chargé de superviser le Forum national pour le développement économique qui devait libéraliser et privatiser l’économie. Jibril était également membre du comité de la Constitution de Saïf, qui a été retirée.

Les limites du CNT

Le CNT souffre de plusieurs limitations.

Il y a un élément « tribal » qui est peut-être délibérément dissimulé et qui exigerait une explication spécifique.

Le nom de Jibril ‘Al-Warfalli ‘ fait référence à Warfallah, qui est la tribu libyenne la plus grande, et Moustafa Abd al-Jalil ‘al-Bara’si à la tribu Bara’sah, mais les noms des principaux protagonistes du CNT ne révèlent pas de généalogie tribale.

La distribution des rôles au sein du CNT devrait être soumise à une compétition démocratique plus rigoureuse. Le processus ou les critères d’allocation des postes manquent de transparence.

Des postes ministériels ont été attribués bien avant la formation du gouvernement transitoire le 23 mars 2011. Par ailleurs, les valeurs communes reliant les membres sont actuellement plutôt centrées sur le renversement de Kadhafi, ce qui fait du CNT un corps civique dont l’unité tient à une seule question.

La représentativité est confuse. Certains conseillers représentent des régions, d’autres représentent des groupes d’intérêt (comme les prisonniers politiques) ou un domaine spécialisé (les affaires militaires). Ajdabiya, Bayda et Murj, toutes ces villes manquent toutes de représentation. La base pour une représentation régionale n’est pas claire.

La diaspora et la recherche d’une politique commune

La diaspora libyenne n’est pas restée oisive. Un des premiers groupes civils qui s’est formé contre la dictature de Kadhafi a été le Front national pour la sauvegarde de la Libye (FNSL) crée en octobre 1981.

Le règne de Kadhafi avait duré onze ans lorsque le cofondateur du FNSL, Mohamed al-Magariaf, un universitaire bien connu et un diplomate actuellement basé aux Etats-Unis, a compris que la révolution du colonel était une cause perdue.

Il est l’homme qui était personnellement visé par la bombe qui a visé le vol 772 d’UTA en 1989: les sbires de Kadhafi croyaient qu’il était sur ce vol.

Heureusement pour la Libye, al-Magariaf a survécu et a travaillé politiquement avec d’autres pour développer une vision démocratique et aider à la construction d’une institution civile qui pourrait prendre le relais dans la Libye d’après Kadhafi. Le FNSL est partisan d’un gouvernement démocratique avec des garanties constitutionnelles, des élections libres et justes, la liberté de la presse, la séparation des pouvoirs, des lois non-discriminatoires, l’égalité des genres, un multipartisme, un développement durable et un programme démocratique réaliste qui bénéficie entre autres des traditions libyenne, arabe et islamique ainsi que des apports de l’apprentissage de démocratisation de Nelson Mandela. Les premières stratégies du FNSL étaient un mélange de politique et de résistance armée. Il a participé à l’attaque de 1984 contre le quartier général de Kadhafi à Bab al-Aziziyyah, mené à bien par certains de ses commandos, y compris Ahmad Hwas.

Dans la diaspora, cependant, le FNSL s’est concentré sur la lutte politique, utilisant des campagnes médiatiques et la constitution d’une coalition large anti-Kadhafi.

Actuellement le FNSL est en voie de concrétiser une «feuille de route» qui serait sa contribution sur comment renverser Kadhafi en utilisant des sanctions internationales et la Cour de Justice internationale.

Who’s who ?

Le FNSL comporte des personnalités importantes, connues pour leur dévouement à la démocratisation de la Libye ainsi que pour leur réputation d’intégrité en tant que professionnels dans leurs champs de spécialisation.

En font partie al-Hadi Shaluf, criminologue formé en Italie et en France. Le Dr Shaluf, qui est originaire de Zintan, a eu le mérite de fonder le premier parti politique libyen dans la diaspora. Lui et d’autres dissidents qui l’ont créé en 2005, l’ont appelé le parti Justice et Démocratie (Hizb al Adalah wa al Dimuqratiyyah).

D’autres personnalités qui pourraient jouer un rôle important dans le FNSL, aussi bien en Libye que dans la diaspora, sont les dissidents Abu-Baker Buera, un diplômé en gestion stratégique et en services publics, et qui est actuellement un universitaire bien connu à l’université de Garyounis (Benghazi).

D’autres ont une formation plutôt scientifique, comme les professeurs en physique Mustafa Abu-Shaqoor, qui a vécu aux Etat-Unis, et qui poursuit actuellement sa carrière universitaire à Dubaï.

Une autre personnalité talentueuse est le Dr Suleiman Abdullah. Il est ingénieur en électricité de formation et entretient des liens académiques à l’Université de Kentucky. Il est également un passionné des études arabes et islamiques.

Non moins talentueux est Mansour Mohamed Al-Akikhia, professeur de géographie. Tous ces hommes, parmi beaucoup d’autres dissidents, se sont engagés pour une transition démocratique pacifique, plurielle et durable, accompagnée d’un processus de vérité et de réconciliation tel que celui qui a été organisé dans l’Afrique du Sud sous Mandela.

En outre, leur projet commun accorde une place importante à un gouvernement constitutionnel, à la création d’institutions, aux droits humains, à l’égalité des chances et de participation et à une juste concurrence comme étant le seul moyen de distribuer et de partager le pouvoir.

Ce projet est enchâssé dans le projet de charte de civilisation du FNSL, qui constitue un programme global pour la démocratisation de la Libye après Kadhafi.

Cette charte envisage l’établissement de la démocratie en passant par un parlement transitoire élu qui devra être chargé de créer l’armature d’une constitution qui serait soumise à un référendum.

La route qui reste à parcourir

Cette conception prend très au sérieux la responsabilisation citoyenne du peuple. Et, dans ce sens, elle souligne le droit des Libyens à construire par le dialogue une société civile vivante et une démocratie adaptée aux coutumes libyennes, mais également ouverte sur l’apprentissage de comment se déploie, s’approfondit et s’élargit la démocratie.

Persuadé de la nécessité d’un militantisme organisé et d’une structure permettant une responsabilisation populaire méthodique et un leadership contre le règne chancelant de Kadhafi, le FNSL a été l’une des premières associations libyennes à soutenir pleinement le CNT.

Le FNSL préfère la transparence dans la distribution des postes, le partage du pouvoir et le pluralisme.

Le FNSL se départit également du CNT dans trois domaines distincts: il a une histoire de 31 ans d’opposition ouverte au règne autoritaire de Kadhafi; il possède une structure institutionnelle claire et des membres actifs; il a été le premier à établir une «feuille de route» pour la démocratie en Libye.

En cette période critique pour la lutte en Libye, ce projet peut renforcer la double lutte contre l’autoritarisme et pour un «bon gouvernement».

De pair avec le CNT et d’autres forces, le projet du FNSL apporte une valeur ajoutée à la lutte du peuple libyen et dans la recherche d’une société sans Gadhafi. (Traduction A l’Encontre)

*Le Dr Larbi Sadiki est enseignant à l’Université d’Exeter; auteur de deux ouvrages: Arab Democratization: Elections without Democracy (Oxford University Press, 2009); The Search for Arab Democracy: Discourses and Counter-Discourses (Columbia University press, 2004).

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