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novembre 2017

A l'encontre

La Brèche

Crise. Le Portugal au sommet de l’Europe?

Publié par Alencontre le 5 - septembre - 2017

La relance «par la consommation à crédit» pour les ménages?

Par Jacques Adda

L’activité redémarre au Portugal, mais les entreprises endettées, les banques vulnérables et la main-d’œuvre déclinante et précarisée restent une menace.

Le Portugal a le vent en poupe: après les victoires à l’Euro (de foot) et à l’Eurovision (de la chanson), son économie se retrouve aussi dans le peloton de tête de la croissance en Europe occidentale avec une progression du produit intérieur brut (PIB) de 2,8% sur un an, soit autant que les Pays-Bas et à peine moins que l’Espagne (3%), l’Irlande restant hors concours avec un taux proche de 7%. Qui dit croissance dit emplois et recettes fiscales. Conjuguée à une démographie déclinante et à des flux migratoires nets encore négatifs [la population d’origine portugaise résidant en Suisse a passé de 237’900 en 2012 à 268’700 en 2016, ce qui indique la relance de l’émigration y compris au cours des dernières années et la hausse de naissance d’enfants de parents portugais – Réd.], la reprise de l’emploi a ramené le taux de chômage sous la barre des 10% en avril dernier, une décrue de près de huit points en quatre ans. Et les finances publiques sont repassées au vert en 2016 avec un déficit budgétaire ramené à 2% du PIB, le taux le plus bas depuis quarante ans. Du coup, en mai 2017, la Commission européenne a recommandé la clôture de la procédure de «déficit excessif» ouverte en 2009, un an seulement après avoir menacé le Portugal d’une amende pour ne pas avoir agi assez pour réduire son déficit.

La consommation a pris le relais

Libérée de la tutelle de la troïka – Commission européenne, Banque centrale européenne (BCE) et Fonds monétaire international (FMI) – depuis mai 2014, le Portugal n’a tourné le dos aux politiques de rigueur imposées par Bruxelles dans le cadre du pacte de stabilité qu’à la suite des élections d’octobre 2015. Sous la conduite du socialiste António Costa, la coalition “anti-austérité” a rétabli les salaires et les retraites de la fonction publique ainsi que la durée du travail à leurs niveaux d’avant le plan de sauvetage de 2011, tout en relevant des impôts indirects (essence, automobiles et tabac). Cette politique dite de “restauration des revenus” a donné une assise solide à la reprise de la consommation des ménages, laquelle reposait principalement depuis 2014 sur la baisse du taux d’épargne, une tendance encouragée par le redressement de l’immobilier et l’effet de richesse* qu’il a entraîné.

La meilleure tenue de la consommation [1] a ainsi pris le relais des exportations [depuis 2013] qui ont tant bien que mal amorti la chute de l’activité pendant les années d’austérité [depuis 2009 dans les composantes du PIB les exportations ont continué à jouer un rôle significatif, de l’indice 90 en 2009, elle passe à l’indice 130 en fin 2016 – Réd]. Stimulées d’abord par la réduction des coûts salariaux [baisse des salaires directs et indirects, plus exactement du salaire social – Réd], ces exportations ont bénéficié à partir de 2014 de la baisse de l’euro et, plus récemment, de la reprise de la croissance européenne. De plus en plus diversifiées, tant sur le plan géographique (percée dans les économies émergentes) que sectoriel (métallurgie, automobiles, équipements industriels…), les exportations de biens et de services ont progressé de 50% en volume depuis 2010 (contre 33% pour l’Italie et 18% pour la Grèce). Elles représentent maintenant 40% du PIB, contre 27% en 2005. Du coup, le déficit des échanges courants, qui a culminé à 12% du PIB en 2008, est devenu un excédent (+0,8% en 2016).

 

[Après un tel recul du PIB – à prix constant sur le graphique – il ne relève pas du miracle que ladite relance, avec les faiblesses indiquées par J. Adda, se produise – Réd. A l’Encontre]

 

Bonnes nouvelles sur le front budgétaire

L’orientation de la politique budgétaire ayant cessé d’être restrictive, le redémarrage de l’activité a provoqué une contraction immédiate du déficit public. Celle-ci est accentuée par les retombées des interventions de la BCE sur les marchés obligataires**, qui ont permis de comprimer la marge de risque sur la dette publique portugaise. De 11% en 2012, le rendement des titres d’Etat à dix ans était revenu à 2,5% à la veille des élections d’octobre 2015.

La défiance des marchés vis-à-vis de la coalition au pouvoir a certes suscité une remontée des taux jusqu’à 4,3% en mars 2017, mais les bonnes nouvelles du front budgétaire et la dissipation du risque politique après les élections néerlandaise et française les ont ramenés à 3% à la mi-juin. Cette décrue des taux d’intérêt explique que la charge des intérêts versés sur la dette publique – charge qui reste considérable à 4% du PIB – ait diminué d’un demi-point de PIB environ depuis 2013, alors que la dette publique continue de plafonner à 130% du PIB.

Fort du soutien de l’opinion et de la «confiance des marchés«, le gouvernement peut profiter des marges de manœuvre budgétaires retrouvées pour s’attaquer aux problèmes de fond du pays, à commencer par les déséquilibres financiers hérités de la période de crise. Si la dette publique est gérable tant que les taux d’intérêt à long terme restent bas, le surendettement des entreprises bloque la reprise de l’investissement; il pèse aussi lourdement sur les bilans bancaires, faisant obstacle à la reprise du crédit.

A 145% du PIB, la dette des entreprises est l’une des plus élevées en Europe. Elle décline depuis le pic atteint en 2013 (168% du PIB), mais ceci résulte davantage de la faillite des entreprises les plus endettées que d’un mouvement général de désendettement. Selon le FMI, les créances douteuses représentaient 12% de l’ensemble des prêts bancaires et 20% des prêts aux entreprises fin 2015, un taux parmi les plus élevés en Europe. Encore s’agit-il là des chiffres officiels, qui seraient sensiblement sous-évalués selon les agences de notation, lesquelles continuent d’attribuer à la dette portugaise un statut spéculatif.

A la différence de l’Espagne, le programme d’assistance au Portugal mis en place par l’Union européenne et le FMI ne comportait pas de volet d’assainissement du système bancaire par le rachat de ses actifs toxiques. En effet, les prêts du mécanisme européen de stabilité – qui a pour vocation d’aider les pays exposés à une crise bancaire – ne sont pas accordés directement aux banques en difficulté mais aux Etats, lesquels procèdent ensuite au sauvetage des institutions concernées. Le déblocage de tels prêts est donc conditionné, entre autres choses, par le niveau de la dette publique des Etats qui les reçoivent, ce qui, dans le cas du Portugal, constituait un obstacle rédhibitoire.

De ce fait, la restructuration des banques portugaises et leur recapitalisation ne se sont opérées jusqu’ici qu’au coup par coup et in extremis, chaque fois qu’une banque était menacée de faillite. Ce fut le cas notamment de Banco Espírito Santo en 2014, à l’époque second groupe bancaire portugais, dont le sauvetage a coûté l’équivalent de 2,8% du PIB à l’Etat. Encore très vulnérable, le système bancaire n’est guère en mesure de profiter des conditions de refinancement ultra-favorables de la BCE pour accroître ses encours de crédit au secteur privé.

Un potentiel de croissance négatif

Freinée par les contraintes financières, la croissance risque en outre de se heurter rapidement à des butoirs plus physiques, à savoir des capacités de production insuffisantes et une force de travail déclinante. Surendettées et sevrées de crédit, les entreprises portugaises n’investissent guère: en 2016, le volume de l’investissement privé était encore inférieur d’un tiers en volume au niveau de 2008. [Selon la Banque du Portugal la formation brute de capital fixe (FBCF) a été négative en 2016 – moins 0,3% –, ce qui impliquera une hausse de rattrapage en 2017, en pourcentage par rapport à 2016, mais en volume c’est encore une autre chose. – Réd.]

Quant à la population active, après avoir stagné dans les années 2000, elle a chuté de 6% depuis 2010 sous l’effet de l’implosion démographique et de l’exode de la jeunesse. A quoi s’ajoute un niveau de qualification anormalement bas, avec 43% seulement des adultes (25-64 ans) ayant achevé leurs études secondaires, contre 76% en moyenne dans l’OCDE.

Résultat: le potentiel de croissance de l’économie, qui mesure l’écart entre le taux de croissance observé et ce qu’il serait si l’économie utilisait de façon normale les ressources humaines et en capital dont elle dispose, est négatif depuis 2012. Une caractéristique partagée seulement avec la Grèce et l’Italie, parmi les pays de l’OCDE. Cela souligne l’ampleur de la tâche qui attend encore António Costa du Parti socialiste [gouvernement en place depuis le 26 novembre 2015, suite à une négociation indiquant le soutien du PCP et celui conditionné à des points d’un programme détaillé de la part du Bloc de Gauche]. (Article publié dans Alternatives économiques le 19 juillet 2017)

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[1] Une consommation soutenue par le crédit à la consommation des ménages est à la hausse: ainsi en janvier 2017 ce crédit – par les seules banques – s’est élevé à 297 millions d’euros et en février à 318 millions. Cela a permis aux banques grâce aux commissions qui sont attachées à ce type de crédits, de compenser la baisse des crédits hypothécaires et d’engranger des bénéfices payés par les salarié·e·s consommateurs. Cette tendance de la consommation à crédit se révèle et s’appuie sur le sentiment des consommateurs dont l’indice le mesurant a passé de 50 en 2013 à 102 en juin 2017, selon la Banque du Portugal dans son rapport d’août 2017. (Réd. A l’Encontre)

[2] La députée et économiste du Bloc de Gauche, Mariana Mortagua, déclare qu’il ne ferait pas sens «de laisser en dehors de l’allégement fiscal, impôt sur les revenus (IRS), les plus pauvres parmi les pauvres, ceux et celles qui disposent d’un revenu de 7091 euros par année» (Observador du 29 août 2017). Au quotidien Eco (29 août 2017), elle explique que cela concerne quelque trois millions de personnes et que des solutions existent dans l’échelle de l’IRS pour résoudre cette question.

Selon A l’Encontre, dans divers pays ont été élaborées des possibilités de déductions supplémentaires pour les bas revenus. D’autant plus que le taux de la TVA se situe à 23% au Portugal. Or, il s’agit de l’impôt le plus injuste socialement, bien que qualifié de non-douleureux par son inventeur français Maurice Lauré. Or, le Portugal se situe en quatrième position dans l’échelle des pays champions de la TVA. Autrement dit, chaque fois qu’un·e salarié·e· achète un bien – certes dans la restauration la TVA est fixée à 16%, mais beaucoup n’y mangent pas tous les jours – il paie un impôt de 23%, dont une partie sert à financer la dette extérieure, plus exactement les détenteurs des titres de la dette extérieure. Par contre, pour les ménages disposant de hauts revenus, leur épargne est peu taxée en comparaison. Pour les salarié·e·s ayant un revenu de 8000 euros on ne s’imagine pas facilement l’essor de leurs comptes d’épargne, y compris pour ceux et celle qui gagnent quelques milliers d’euros supplémentaires de plus que 8000. Il semble donc qu’il y ait là un terrain pour lier la question budgétaire, la dette, et les impôts, lors des «débats budgétaires» entre le PS et le Bloc de gauche, début octobre, pour l’échéance de 2018. (Réd. A l’Encontre)

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* Effet de richesse

Effet positif sur la consommation d’une augmentation du patrimoine (immobilier ou boursier) des ménages. A revenus inchangés, des ménages se sentent moins obligés d’épargner pour garantir leur sécurité économique.

** Interventions de la BCE sur les marchés obligataires

Dans le cadre de son programme d’assouplissement quantitatif, la BCE achète des titres de la dette publique des pays membres, ce qui fait monter leurs prix et donc diminuer leurs rendements.

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