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Islamophobie. «Réduire l’autre à son appartenance religieuse»

Publié par Alencontre1 le 29 - septembre - 2013

41VnXBSjnPL._SY445_Entretien conduit par Stephanie Le Bars avec Abdellali Hajjat
et Marwan Mohamed

Les sociologues Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed ne s’en cachent pas: leur ouvrage Islamophobie, comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman« , (La Découverte, 2013), est un livre à thèse. La notion d’islamophobie et les actes qui l’accompagnent, sont, selon eux, la conséquence d’un «consensus national» autour de l’idée que l’islam et la présence des musulmans en France «posent problème». Mais, au-delà de cette démonstration, les auteurs livrent un travail fouillé sur l’état des recherches en France et dans le monde anglo-saxon sur ce phénomène. Ils reviennent sur «l’imperfection» du terme, sa possible «instrumentalisation» et la progressive reconnaissance du phénomène par les élites.

Quelle est votre définition de l’islamophobie et quels en sont les ressorts?

Pour nous, l’islamophobie, ce ne sont pas seulement des actes de discrimination, mais un phénomène social global, qui consiste à réduire «l’autre» à son appartenance religieuse présumée ou réelle. Elle repose donc à la fois sur une idéologie, des préjugés et des actes. En cela, elle va au-delà d’un simple racisme, mais découle d’un «problème musulman», construit, de manière non concertée, par différents acteurs.

A l’heure actuelle, il faut distinguer plusieurs logiques, opérant de manière séparée ou cumulative: anti-religion, lutte contre l’islamisme (religion dangereuse), anti-sexisme (religion opprimant les femmes), racisme de classe (religion du pauvre) ou un racisme tout court (religion de l’étranger). Mais au final, ces logiques se rejoignent sur un point: l’essentialisation du musulman. Il n’y a plus de pluralité identitaire chez un individu: l’islam écrase tout.

En 1979, la révolution iranienne a inauguré le regard géopolitique sur la situation des musulmans en France. Cette approche a débouché, après les attentats de 2001, sur un continuum islam-islamisme-terrorisme, en décalage avec la réalité. Aujourd’hui il est évident que dans le regard de certains, un lien est fait entre les récents événements de Nairobi et ma voisine qui porte le foulard : c’est cela le noyau de l’islamophobie. La partie la plus marginale parle pour le tout.

Des revendications religieuses jugées excessives par la société française ne nourrissent-elles pas aussi l’islamophobie?

Notre rôle de sociologue n’est pas de juger tel comportement religieux, mais de comprendre pourquoi ils entrent en tension avec telle institution ou tel milieu. Nous constatons que la pratique musulmane des enfants d’immigrés, la diversité culturelle de la société qui induit des demandes particulières, posent problème à certains. A leurs yeux, la reproduction de la pratique religieuse par les jeunes générations est interprétée comme un échec d’intégration. Et alors que ce fait social est sociologiquement «normal» et vérifié chez les minorités, quel que soit le pays, il apparaît à certains comme une volonté politico-religieuse d’imposer des normes aux autres.

L’islamophobie s’est-elle substituée au racisme anti-arabe?

Non. Le racisme anti-arabe n’a pas disparu; l’une n’a pas effacé l’autre car origine et religion ont toujours été liées dans l’histoire.

Pourquoi le terme d’islamophobie demeure-t-il piégé, amenant certains à préférer la dénonciation d’actes «anti-musulmans»?

Ce débat a émergé en Grande-Bretagne au milieu des années 1990, avec l’idée selon laquelle lutter contre l’islamophobie serait un moyen d’empêcher toute critique de la religion et d’aller à l’encontre de la liberté d’expression. La spécificité française est que cette position-là est devenue majoritaire, sans véritable débat. La définition qu’en a faite Caroline Fourest [auteure, entre autres, de Frère Tariq. Discours stratégie et méthode de Tariq Ramadan, Grasset & Fasquelle, 2004] en 2003, affirmant que le mot avait été forgé par les mollahs iraniens et qu’il était l’outil d’une stratégie intégriste, a été prescriptrice. Le concept apparaît pourtant au début du XXe siècle dans les écrits d’administrateurs-ethnologues en Afrique

Cela dit, le terme est imparfait, mais la question est surtout celle de sa définition et de son usage. Tout comme pour la notion d’antisémitisme, il s’agit d’éviter d’en faire un usage liberticide empêchant toute critique des religions ou plaidant pour le délit de blasphème. Quand le Conseil français du culte musulman (CFCM) porte plainte contre la publication des caricatures du Prophète, il cherche plus à faire le lien entre la critique de l’islam et la stigmatisation des musulmans qu’à prôner l’instauration d’un délit de blasphème. Mais il est très difficile d’établir ce lien juridiquement. De même qu’il est très difficile de définir des propos explicitement islamophobes, car ils s’articulent souvent avec du sexisme, du racisme; le risque existe donc d’une surinterprétation.

On l’a vu cet été à Argenteuil et Trappes [agression de femmes voilées en juin 2013 à Argenteuil, agression islamophobe avérée à Trappes contre une adolescente de 16 ans, le 13 août 2013; les effets de ce trauma l’ont poussée, par la suite, à se défenestrer; très grièvement blessée, elle s’est «tirée d’affaire» selon la formule du préfet – réd.]  la lutte contre l’islamophobie peut déraper [des «émeutes» ont éclaté suite à cette dernière agression  – réd.].

Dans toute forme de mobilisation, il existe une pluralité de militants, aux méthodes et discours divers. Pour autant, faut-il disqualifier la cause de la lutte contre l’islamophobie? Quant à une éventuelle présence de groupes salafistes dans ces luttes, il en existe certainement, mais nous constatons qu’ils sont peu actifs dans l’accompagnement des victimes, la gestion juridique ou la production de discours sur cette question.

Le ministère de l’Intérieur [français] valide depuis 2010 des statistiques sur les actes anti-musulmans, des ministres emploient le mot d’islamophobie. La période de déni, que vous dénoncez est-elle en train de se refermer?

Il est vrai que certains journalistes ou responsables politiques qui ont participé à la construction du «problème musulman» reconnaissent désormais l’islamophobie. D’autres, qui ont participé à la disqualification du terme, reconnaissent aujourd’hui le «danger du racisme anti-musulman». La porte-parole du gouvernement, Najat Vallaud-Belkacem, a récemment employé le mot d’islamophobie. François Hollande a reconnu un racisme anti-musulman.

Ces évolutions datent de quelques mois. Elles tiennent à une reconnaissance du phénomène dans les instances internationales. Mais ce renversement est surtout le fruit de rapports de force et d’une situationpolitique. Certains évoluent car ils ne veulent pas se retrouver aux côtés de l’extrême droite sur les questions de laïcité et d’islam. Attendons de voir. Le fait est qu’il y a longtemps eu un décalage entre le ressenti de terrain et une certaine myopie intellectuelle.

Le parallèle entre islamophobie et antisémitisme est-il justifié?

Il faut être prudent, mais plusieurs travaux scientifiques font des analogies. Les deux concepts reposent sur une racialisation des individus, la construction d’un «problème», la création de mythes conspirationnistes (Eurabia ou l’islamisation organisée de l’Europe pour les musulmans), etc.

Mais le degré d’imprégnation de l’antisémitisme dans la société des années 1930 n’a évidemment rien à voir avec la prégnance sociale de l’islamophobie en France, aujourd’hui. Le parallèle établi par les acteurs associatifs musulmans avec l’antisémitisme est aussi un moyen de légitimer la lutte contre l’islamophobie; au risque d’aller parfois un peu vite dans les comparaisons. (28 septembre 2013, page 9, Le Monde)

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