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La Brèche

Hongrie. «La question tsigane est avant tout une question sociale»

Publié par Alencontre le 14 - avril - 2016
Viktor Orban

Viktor Orban

Entretien avec Lugosi Gyozo
conduit par Henri Wilno

Lugosi Gyozo est un des principaux animateurs de la revue de gauche indépendante hongroise Eszmelet. Il nous présente ici la situation dans son pays.

Le Premier ministre hongrois a annoncé en février 2016 un référendum sur les réfugiés. Peux-tu en expliquer le contenu et les raisons?

La question sur laquelle le gouvernement veut faire voter la population est la suivante: «Souhaitez-vous que l’Union européenne puisse décider, sans le consentement du Parlement (hongrois), l’installation obligatoire des ressortissants non hongrois?»

Il s’agit d’une opération politique dont la raison est simple: entretenir l’angoisse et la répugnance – voire les réactions xénophobes qui en découlent – d’une partie importante de la population, et modérer/affaiblir le mécontentement à l’égard de la politique gouvernementale, faire avaler les mesures restrictives (politiques et sociales) et hypercentralisatrices qu’il prend. D’ailleurs, bien que la question soit désormais caduque – l’accord du sommet de Bruxelles ayant rejeté le quota obligatoire –, le référendum n’a pas été supprimé de l’ordre du jour.

Le gouvernement Viktor Orban est hostile aux réfugiés, mais qu’en est-il de la société hongroise? Y a-t-il eu des actions de solidarité?

Eh bien, historiquement la Hongrie et les Hongrois n’ont aucune d’expérience d’immigration massive. Il s’agit donc d’un phénomène tout neuf et inattendu, non préparé, dont la «digestion» par la société, c’est-à-dire l’élaboration d’une réponse adéquate et responsable, aurait eu besoin du temps. Le pouvoir de droite a réussi à «capturer» et monopoliser le débat sur l’afflux de réfugiés, interprété et présenté comme une migration massive consciemment pensée et dirigée par des forces indéterminées (sous-entendu américaines/juives) afin de détruire ou affaiblir l’Europe et les «valeurs» européennes, etc.

Cette interprétation a été martelée dès le début sur des panneaux d’affichage géants et par les médias de masse contrôlés par le pouvoir. Aussi, la majorité de la population s’est avérée incapable de voir cette manipulation, et a «avalé» la propagande xénophobe et cynique du Fidesz [Union civique hongroise, Orban a été Premier ministre d’une coalition de 1998 à 2002 et est revenu au pouvoir en 2010], le parti au pouvoir.

Dans le même temps, une minorité pourtant très nombreuse, jeune ou d’âge moyen, urbaine, scolarisée – politiquement surtout de gauche, mais pas forcément – montrait une solidarité exemplaire, généreuse et courageuse.

Le gouvernement hongrois est considéré comme un des plus réactionnaires d’Europe. Néanmoins, il est populaire après près de six ans de pouvoir. Comment l’expliques-tu? Est-ce parce qu’il a pris quelques mesures sociales?

Il n’y a pas de différence qualitative entre le système dit de «coopération nationale» de Viktor Orban et ceux des autres pays de l’Europe de l’Est. Le schéma reste au fond le même: une politique économique (monétaire/fiscale) et sociale de type néolibéral combinée à un nationalisme conservateur.

Nous avons donc un système d’impôt personnel (sur le revenu) forfaitaire (15%), une TVA très élevée (27%)… et des allègements fiscaux pour les groupes à haut revenu. Les inégalités sociales augmentent avec la marginalisation, combinée de stigmatisation ethniciste (question des Tsiganes), de vastes couches rurales – au moins un quart des Hongrois – vivant dans l’extrême pauvreté. Dans le même temps, on assiste à l’enrichissement rapide des élites liées aux capitaux étrangers et à l’économie grise: le détournement systématique des fonds structurels européens est particulièrement important (malgré la propagande anti-bruxelloise stridente du pouvoir). Il y a une mobilité sociale descendante. Parallèlement, un néo-clientélisme se propage récompensant les compromissions…

Ce qui distingue le cas hongrois des autres régimes de la région, c’est la volonté de retour explicite au système politique horthyste [la semi-dictature chrétienne-conservatrice et nationaliste qui a dominé la Hongrie de 1919 à 1945] de l’entre-deux-guerres, surtout en termes de symboles.

Aussi, pour moi, il ne s’agit pas d’une «popularité» ou d’un soutien actif au régime d’Orban, c’est plutôt une sorte de démission, une acceptation résultant du manque d’alternative viable qui renvoie au discrédit irréparable de la politique dite «social-démocrate» qui est un phénomène paneuropéen. Dans ce contexte, le dirigisme autoritaire d’Orban représente au moins une position politique décidée et plus ou moins cohérente.

En février, il y a eu une manifestation importante des enseignants. Les intellectuels sont-ils les seuls à protester?

L’éducation est particulièrement touchée par la politique austéritaire de la droite, et à tous les niveaux (et cela malgré l’augmentation graduelle des salaires des enseignants qui restent pourtant parmi les plus bas en Europe de l’Est). Le système est hypercentralisé. Il y a eu une réduction de l’âge de scolarisation obligatoire de 18 à 16 ans, les effectifs des lycéens ont baissé, des mesures administratives dirigent les jeunes vers la formation professionnelle qui barre la voie à l’enseignement supérieur. Des manuels uniformes de basse qualité, mais conformes à l’idéologie officielle, sont obligatoires.

Cette évolution a été poussée à un tel point que le système fonctionne de plus en plus mal. Même les pédagogues sympathisants du gouvernement et de Fidesz estiment inévitable sa transformation fondamentale (décentralisation et libéralisation).

Visiblement, le pouvoir est prêt à négocier et à faire des concessions afin de prévenir l’accumulation des mécontentements en lien avec d’autres secteurs professionnels, notamment des travailleurs de la santé. Celle-ci est elle aussi en ruine à cause surtout de l’émigration du personnel (médecins et infirmières) dans les pays occidentaux. Néanmoins la «masse critique» de mécontents ne semble pas encore réunie pour des protestations de masse, voire des grèves (celles-ci étant par ailleurs rendues difficiles par une loi modifiée par le Fidesz).

Les Roms sont particulièrement visés par Orban. Comment évolue leur situation?

Les mots «rom» ou «tsigane» (qui sont synonymes, même si «rom» est un peu plus politiquement correcte dans le discours officiel) sont devenus peu à peu, lors des décennies passées, un terme qui ne désigne plus tellement une ethnie, mais un état social, celui des plus pauvres, des exclus.

La particularité des Tsiganes hongrois (surtout de leur souche la plus nombreuse et archaïque des Vlach vivant dans les régions rurales sous-développées du nord et de l’est du pays), c’est leur assimilation interrompue, avortée à cause de la crise du système de «socialisme d’État» et au changement de régime des années 1980 et 1990.

Beaucoup d’hommes tsiganes travaillaient dans l’industrie, et pour cela, faisaient des allers-retours en train toutes les semaines. Ces navettes (en «trains noirs») entre les villages des départements du nord et de l’est et les grandes villes industrielles, notamment Budapest, durant l’industrialisation accélérée des années 1960 et 1970 affaiblissaient et perturbaient les liens sociaux traditionnels, archaïques. Ceux-ci ne pouvaient plus se rétablir lorsque la désindustrialisation rapide du début des années 90 a rendu inutile et superflue la main-d’œuvre peu ou pas qualifiée.

En ce sens, la situation sociale des Tsiganes de Hongrie est pire qu’en Transylvanie – ou de façon plus large, qu’en Roumanie ou en Bulgarie – où dans leur majorité, les Tsiganes sont peut-être plus encore rejetés qu’en Hongrie, mais forment toujours des communautés de parenté complètes, verticalement intégrées, ce qui leur assure une certaine sécurité, une sorte de protection intérieure face à une majorité hostile.

La politique des régimes hongrois successifs des 30 années passées – de gauche et de droite avec très peu de différence – a consisté à aider, voire à pousser les Roms à devenir une minorité nationale ayant une identité particulière (comme les Souabes, les Slovaques ou les Serbes qui vivent en Hongrie). Elle a complètement échoué: le système d’organisation nationale du prétendu «gouvernement de la minorité rom» s’est dégradé en corps mafieux, avec détournement des programmes d’intégration des Tsiganes financés par les fonds de l’Union européenne. La question tsigane est avant tout une question sociale et de développement équilibré de l’ensemble de la Hongrie. (Entretien publié sur la rubrique Idées du NPA, mis à jour le 13 avril 2016)

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