mardi
18
septembre 2018

A l'encontre

La Brèche

Le 21 août 2018, sur l’île d’Ithaque, Alexis Tsipras annonce le «début
d’une nouvelle époque». Laquelle?

Par Antonis Ntavanellos

Le 21 août 2018, Alexis Tsipras a choisi l’île d’Ithaque pour y «célébrer» la fin des programmes de «sauvetage» de la Grèce. Il a parsemé son discours de références à l’Odyssée d’Homère pour souligner le droit de son parti (Syriza) à diriger le pays dans le contexte de l’ère nouvelle qui s’ouvre, prétendument.

Le choix est malheureux. Dans le récit d’Homère, l’aventure aboutit effectivement à une sorte de «fin», avec le retour à Ithaque, mais le roi Ulysse est le seul survivant. La flotte, les équipages et tous ses camarades ont disparu en mer. Sans compter qu’Ulysse parvient à conserver son pouvoir royal en tuant tous les prétendants à marier la reine, Pénélope, mais seulement temporairement. La colère des familles de prétendants, désireux de venger les morts, provoquera une nouvelle crise, qui ne s’achèvera que grâce à une nouvelle intervention des dieux, c’est-à-dire les puissances mêmes qui ressemblent aux «institutions internationales» qu’est la troïka (FMI, BCE et Commission européenne).

Le discours de Tsipras transpirait l’hypocrisie. Chacun sait que la fin de l’ère des mémorandums est un énorme mensonge:

  • parce que le gouvernement Syriza-Anel (Grecs indépendant de Panos Kamménos) s’est engagé – ainsi que tout gouvernement futur – à ne pas abroger ou amender toute loi, disposition ou règlement mis en place au cours de la période mémorandaire… sans accord de la troïka;
  • parce que le gouvernement Syriza-Anel s’est engagé à maintenir le régime de «surveillance accrue» de l’économie grecque par ses créanciers jusqu’à ce que 75% de la dette grecque soit remboursée. Soit au moins… jusqu’en 2060! Les politiques économiques et sociales des futurs gouvernements seront examinées par les représentants de la troïka, qui contrôleront – tous les trois mois! – chaque mesure, jouissant du pouvoir d’imposer de nouvelles mesures d’austérité «automatiquement» à chaque fois qu’ils l’estimeront nécessaire;
  • parce que le gouvernement Syriza-Anel s’est engagé – ainsi que tout gouvernement futur – à suivre une politique insensée et réactionnaire de maintien d’un surplus budgétaire fixé à 3,5% du PIB annuel au cours des cinq prochaines années, puis à 2%!

A ceux qui estiment que les «surplus budgétaires» atteints au cours des deux dernières années représentent une preuve du succès gouvernemental, nous voudrions leur rappeler que l’expérience de cet été démontre que ces «surplus budgétaires» sont couverts de sang. Ce sont ces mêmes «objectifs budgétaires» qui ont engendré les conditions de la mort tragique de 97 personnes lors d’un incendie long d’à peine 2 kilomètres, dans une zone située juste à 30 kilomètres du centre d’Athènes! Ce sont ces mêmes «objectifs budgétaires» qui ont créé les conditions de pénurie du système de soins. Des pénuries telles que les hôpitaux publics manquent de traitement contre les morsures de serpent, de sorte qu’il est possible de mourir d’une morsure de serpent dans un pays européen au XXIe siècle! Ce sont ces mêmes «objectifs budgétaires» qui ont créé les conditions de l’effondrement du fournisseur public d’électricité, avec pour conséquence des pannes d’électricité à Athènes ou sur l’île luxueuse d’Hydra.

La poursuite de ces politiques n’a qu’une seule signification: une austérité sans fin. Le gouvernement affirme être parvenu à réduire le chômage en dessous des 20%. Il masque toutefois le fait que cette diminution n’a été possible que parce que 500’000 jeunes ont quitté le pays et au prix d’une croissance continue de la précarité, de la détérioration des conditions de travail ainsi que d’une hausse des emplois temporaires (avec des salaires qui se situent au niveau du seuil de pauvreté de 380 euros mensuels). Le gouvernement prétend rétablir la possibilité de conclure des contrats collectifs sur les lieux de travail. Il dissimule toutefois le fait que dans un contexte marqué par un chômage massif et une précarité extrême, le contenu de ces contrats collectifs sera imposé par les employeurs si les négociations sont «déterminées» par l’équilibre actuel, «spontané», des rapports de force sur les lieux de travail.

Le gouvernement ajoute sa volonté de renégocier avec la troïka la baisse des allocations de retraite. Il passe ainsi sous le tapis le fait que des coupes ont déjà été décidées pour les «nouveaux» retraités (ceux qui sont partis à la retraite après l’adoption de la nouvelle loi sur les retraites) en même temps qu’il esquive soigneusement ce qu’il fera dans le cas où la troïka refuserait de reporter les nouvelles coupes.

Sous le gouvernement Syriza-Anel, au cours des années du 3e mémorandum imposé au cours de l’été 2015, nous avons assisté à la poursuite et à l’approfondissement des politiques d’austérité des 1er et 2e mémorandums. Les mêmes politiques que celles qui ont successivement été appliquées par les sociaux-libéraux sous G.Papandreou (octobre 2009- 11 novembre 2011), la droite néolibérale sous Samaras (juin 2012-janvier 2015) et lors de la coalition contrainte (en raison des menaces du mouvement de résistance) entre le Pasok et la Nouvelle démocratie (novembre 2011-mai 2012).

Le résultat de ces années d’austérité est celui d’un transfert gigantesque de revenus, richesses et biens des couches inférieures de la société vers le sommet. Il s’agit là de la réalisation majeure de la classe dominante locale à l’ère des mémorandums, y compris depuis que Syriza est au gouvernement.

Ces politiques ne génèrent toutefois pas l’optimisme au sein même des classes dominantes. Personne n’a le cœur de célébrer sincèrement le «retour sur les marchés financiers» (autrement dit l’émission d’une dette obligataire) fortement vanté. Les appréhensions que provoquent la situation économique internationale, la crise en Turquie ainsi que l’instabilité en Italie génèrent des hésitations quant au plan visant à émettre des emprunts grecs en automne, comme premier test. Il est fort possible que le refinancement de la dette grecque apparaisse alors comme une opération très coûteuse. Le taux des emprunts grecs sur dix ans s’élève aujourd’hui à 4,19%, ce que l’on peut comparer aux taux portugais (1,83%) et espagnol (1,42%)…[1]

Nikos Christodoulakis, l’ancien «homme fort de l’économie» sous le gouvernement social-néolibéral de Kostas Similis [1996-2004], est récemment intervenu dans le débat public, diffusant des articles exposant une voie alternative où il propose: de repousser le retour vers les marchés financiers de plusieurs années, de négocier une réduction des objectifs de surplus budgétaires de 50%, d’accroître les investissements publics, de réduire la fiscalité des entreprises, de supprimer la disposition actuellement en vigueur qui permet à la troïka de privatiser «automatiquement» les grandes entreprises publiques.

Ces propositions modérées et social-libérales apparaissent comme issues de la «gauche radicale» en comparaison avec les accords en vigueur tels que négociés par Tsipras et les créanciers.

Les politiques de Syriza ont redonné de la vigueur à la droite, laquelle était knock-out suite à sa défaite politique en 2015. Le dirigeant de la Nouvelle démocratie, Kyriákos Mitsotákis, menace de lancer une offensive pro-patronale, brandissant le drapeau de la baisse de l’imposition des entreprises, prétendant que c’est la seule manière de… réduire le chômage!

Les syndicats et la gauche radicale doivent présenter leur propre vision, leur réponse à la question consistant à savoir quel sera le contenu social de la «sortie» de la période mémorandaire.

Cette réponse repose sur deux «piliers». Le premier: un programme minimum de revendications immédiates visant à améliorer la situation des travailleurs et des couches populaires. Le second: une réponse à la question portant sur quelles sont les forces en capacité de mener des luttes permettant d’imposer ce programme, en d’autres termes une proposition claire d’unité dans l’action.

Un front de la gauche radicale, fondé sur un engagement ferme autour d’un programme axé sur les besoins de notre peuple, est désormais une précondition nécessaire afin d’éviter le dilemme d’un autre épisode de l’Odyssée: choisir entre Syriza-Scylla et la droite-Charybde. (29 août 2018; article publié dans la publication de DEA, Ergatiki Aristera ; traduction A l’Encontre)

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[1] Le 21 août 2018, l’agence Reuters citait des courtiers qui affirmaient: «La courbe des taux des obligations souveraines grecques suggère qu’une obligation à échéance de septembre 2028 se traiterait sur la base d’un rendement d’environ 4,40% à 4,45%. Avec la prime de nouvelle émission, cela porterait le rendement d’une nouvelle obligation à 10 ans vers un taux de 5%.

«Est-ce que cela a vraiment du sens pour eux d’émettre à ce taux alors qu’ils peuvent se financer auprès du MES (Mécanisme européen de stabilité) à des taux nettement plus bas? Je sais qu’ils veulent faire la démonstration qu’ils ont accès au marché mais ils sont raisonnables en même temps», dit un des courtiers.

Les deux fonds de sauvetage de la zone euro – le MES et le Fonds européen de stabilité financière (FESF) – ont fixé leur taux de prêt à, respectivement, 0,99% et 1,44%. L’essentiel de la dette grecque est due à ces deux institutions.»

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