mardi
31
mars 2020

A l'encontre

La Brèche

Par Gabriela Sánchez

Ils revenaient du camp de réfugiés de Mória (Lesbos), où l’ONG Zaporeak distribue chaque jour deux mille rations alimentaires à ceux et celles qui vivent dans ce centre surpeuplé. Alors que leur camionnette se dirigeait vers la ville de Mytilène, principale ville de l’île de Lesbos, ce dimanche 2 février, Javier Ruiz Redín et le reste de l’équipe de volontaires ont été confrontés à une manifestation d’extrême droite contre l’arrivée de migrants sur les îles grecques. «Ils nous ont parlé en grec, nous avons répondu en anglais, ils ont fait signe aux 200 personnes se trouvant derrière eux, qui sont arrivées en courant et ont sauté dans la camionnette», se souvient le membre de l’organisation basque.

Les ultras ont commencé à secouer le véhicule et à frapper ses vitres, explique Ruiz Redín. «Ils ont commencé à frapper le fourgon avec des bâtons, ont ouvert les portes, nous disant de sortir. Heureusement, ils n’ont pas réussi à nous faire sortir», se souvient le volontaire de l’ONG chargé de distribuer de la nourriture aux personnes les plus vulnérables dans le centre de réfugiés surpeuplé. Ses propres moyens ne suffisent pas à approvisionner toutes les personnes qu’il abrite. De tels épisodes ont obligé la plupart des organisations présentes à Lesbos à interrompre temporairement leurs projets.

Zaporeak n’est qu’une des organisations sociales qui ont attiré l’attention sur les attaques des groupes d’extrême droite en Grèce contre les migrants et les travailleurs humanitaires depuis ce week-end, lorsque les arrivées de migrants ont augmenté en raison de la décision turque d’ouvrir ses frontières. Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) a dénoncé, le mardi 25 février, les attaques dont ont été victimes un de ses employés, plusieurs membres d’ONG de soutien aux migrants et des journalistes sur plusieurs îles grecques de la mer Egée. Le HCR a demandé au gouvernement grec d’assurer la sécurité des travailleurs humanitaires, mais les volontaires et les membres de diverses organisations avertissent que les autorités grecques ne parviennent toujours pas à les protéger.

«Toutes les ONG sont paralysées. Nous ne faisons pas notre travail parce que nous ne nous sentons pas en sécurité pour affronter les fascistes et entrer dans Moria pour distribuer de la nourriture», dénonce Ruiz Redín. «De nombreuses organisations humanitaires et bénévoles travaillant sur l’île ont suspendu leurs activités et ne sont pas en mesure de fournir une assistance aux demandeurs d’asile dans le camp de Moria ou ailleurs», ajoute des membres de Médecins Sans Frontières (MSF).

Des organisations présentes à Moria disent que des groupes d’ultras effectuent une sorte de «contrôle» non officiel pour arrêter le passage des organisations non gouvernementales qui soutiennent les migrants. «Des groupes de fascistes coupent certaines routes et la police ne résout pas le problème», explique le cuisinier de Zaporeak. «L’augmentation de la tension a conduit à des émeutes, des barrages routiers et des attaques contre ceux qui tentent de fournir de l’aide», critique des membres de MSF.

Trois employés de Médecins Sans Frontières ont été attaqués le mois dernier. «Après le harcèlement de trois de nos travailleurs au cours des 20 derniers jours, il y a eu davantage d’incidents violents bien que les autorités compétentes de l’île aient été informées», rapporte Stefano Argenziano, coordinateur des opérations de Médecins Sans Frontières en Grèce.

Médecins Sans Frontières a également suspendu temporairement ses activités sur l’île grecque en raison de «troubles» contre les migrant·e·s et les organisations qui les soutiennent. L’ONG dispose de deux cliniques dans la région qui fournissent des soins de santé de base à près de 200 demandeurs d’asile chaque jour. Suite aux attaques de l’extrême droite ce week-end, aucun migrant n’a pu y être soigné.

«Les personnes dans le besoin sont privées de soins critiques, car les équipes de MSF et d’autres ont dû limiter le volume d’activité pour des raisons de sécurité», a averti Stefano Argenziano.

L’ONG de santé rappelle la situation d’abandon dont souffrent les migrant·e·s bloqués sur les îles et la population locale par les autorités grecques et européennes, qui entravent leurs déplacements vers la péninsule grecque. Au total, 70 ONG ont appelé le gouvernement grec et l’UE à «résoudre la situation et à promouvoir une politique raisonnable et sûre». Actuellement, plus de 42’000 demandeurs d’asile résident dans les camps de l’île, qui ont été construits pour accueillir 6178 personnes. Trente-quatre pour cent d’entre eux sont des enfants.

«Avec 40’000 personnes bloquées sur les îles, la situation a atteint un point critique tant pour les demandeurs d’asile que pour les communautés locales, qui ont été abandonnées par les dirigeants européens au nom de cet accord UE-Turquie», déplore Stefano Argenziano. Selon l’ONG, les attaques proviennent d’«un petit groupe de résidents, qui ne représentent pas l’ensemble de la population de Lesbos».

La communauté de Sykamnia et le Skala Sykamnia de Lesbos ont publié une déclaration contre la violence visant des migrants et des volontaires d’ONG pour exprimer leur rejet des attaques xénophobes qui ont eu lieu ces derniers jours. «Nous nous opposons aux pratiques de violence inhumaine qui divisent notre pays alors que la plus grande unité est nécessaire pour faire face aux défis actuels», déclarent les signataires. Ils forment une majorité du Conseil communautaire de Skamias et le conseil d’une association de quartier.

«Notre village, Sykamnia et Skala Sykamnia, a donné des leçons de dignité par sa solidarité avec les autres êtres humains pendant la grande épreuve de 2015 et 2016 [pendant la crise dite des réfugiés]», ont rappelé les villageois. «Cet héritage ne peut être terni par aucun acte d’intolérance, de fanatisme aveugle et de violence», concluent-ils. (Article publié par eldiario.es, en date du 3 mars 2020; traduction par la rédaction de A l’Encontre)

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