mercredi
25
avril 2018

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La Brèche

fn-78-41-conseillers-municipaux-11-conseillers-communautaires-dans-les-yvelinesPar Bernard Alidières

Le FN (Front national) est parvenu en tête des partis avec 25% des voix au scrutin européen après avoir réalisé une «percée historique» aux municipales. Mais une analyse géographique conduit à nuancer la présentation du bilan de cette séquence comme étant un succès sur «l’ensemble du territoire».

La comparaison des résultats de 2014 avec les scores obtenus par le FN aux municipales de 1995 (donc, avant la scission Le Pen-Mégret de décembre 1998) permet de se rendre compte que l’évolution des votes frontistes est assez contrastée selon les régions (voir les cartes publiées dans Hérodote, numéro 154). Certes, les gains enregistrés par le FN dans les villes du Midi méditerranéen et du Pas-de-Calais ont été spectaculaires. De même, la progression dans des villes du Grand Ouest et Sud-Ouest a été soulignée à juste titre, mais on a trop souvent omis de préciser qu’il n’en a pas été de même au second tour : face à des listes du centre ou de droite jugées plus crédibles, le FN n’a conservé qu’un faible «pouvoir de nuisance». C’est une tendance au recul du vote frontiste qui caractérise la plupart des villes des régions parisienne et lyonnaise, ainsi que celles d’Alsace, alors qu’il s’agissait de zones de force du FN dans les années quatre-vingt-dix. Cela s’explique notamment par le déficit de l’offre frontiste (dû aux effets persistants de la scission du FN). On peut observer des difficultés analogues de réimplantation territoriale dans des départements où, pourtant, Marine Le Pen avait atteint des scores élevés en 2012, comme en Champagne-Ardenne, en Bourgogne ou en Lorraine (excepté en Moselle). Même au sein du Nord-Pas-de-Calais, région considérée comme le «laboratoire du nouveau FN», ce parti n’accroît ses gains que dans moins de la moitié des villes où il a pu se maintenir au second tour.

En changeant d’échelle d’observation, du niveau national au niveau des villes d’une même région, on peut ainsi mieux mesurer le rôle, souvent décisif, de l’offre politique locale pour rendre compte des contrastes du vote d’une ville à l’autre ; et ce, alors même que le contexte (en terme de chômage, d’insécurité, voire de «présence immigrée») n’est pas différent. En obtenant plus de 1 500 conseillers aux élections municipales, le FN affirme avoir reconstitué un «maillage d’élus locaux» après treize années de régression dans ce type de scrutin. Sans minimiser cet atout, il faut nuancer le bien-fondé d’une telle affirmation selon les régions. Le déficit de l’offre frontiste, constaté aux municipales en 2014 dans certains territoires, pourrait continuer à constituer un handicap dans les prochains scrutins à enjeu territorial. En 2015, aux cantonales et régionales, en 2017, aux législatives, le FN restera confronté à la nécessité de présenter des candidatures suffisamment crédibles pour espérer l’emporter, même si le contexte économique et social ne s’est pas amélioré.

Un autre enjeu essentiel consiste à convaincre les abstentionnistes de se mobiliser en dehors de l’élection présidentielle. Globalement, l’électorat de Marine Le Pen semble avoir mieux répondu aux appels à la participation que celui de François Hollande lors des dernières élections européennes et municipales. Cependant, au sein d’une même région comme le Nord-Pas-de-Calais, une analyse géographique rigoureuse, ville par ville, met au jour de nets contrastes entre la forte participation dans le Pas-de-Calais et le haut niveau d’abstention dans beaucoup de villes du département du Nord. Ainsi, le FN a pu, lui aussi, pâtir d’un trop faible niveau de participation, comme à Tourcoing où plus d’un électeur inscrit sur deux s’est abstenu au premier comme au second tour des municipales. La reconquête de ces citoyens des classes populaires constitue un enjeu majeur pour toutes les forces politiques, y compris pour le FN. Aux prochaines élections, toute nouvelle progression du parti de Marine Le Pen, loin de provoquer un réflexe de peur comme en 2002, pourrait conduire à une remobilisation d’une partie des abstentionnistes au profit du FN, et devenir ainsi un atout pour le scrutin suivant, les déçus et les indécis pouvant rejoindre le «camp de la victoire».

Nul ne peut prédire ce que sera la situation en 2017. Mais l’hypothèse d’une qualification de Marine Le Pen pour le second tour de la présidentielle est sérieusement envisagée comme possible. Si l’issue du scrutin lui sera probablement défavorable, la défaite sera sans doute beaucoup moins nette qu’en 2002. C’est pourquoi on ne peut pas exclure que le FN parvienne à s’immiscer plus largement dans le jeu politique aux législatives suivantes, au point d’en perturber la logique majoritaire. Un tel scénario pourrait être favorisé par l’éclatement d’une crise majeure au sein du camp du candidat éliminé au premier tour de la présidentielle. Rien n’est écrit d’avance en matière électorale. Mais il est certain qu’on ne réduira pas le pouvoir d’attraction du Front national dirigé par Marine Le Pen en se contentant de brandir l’épouvantail d’un «parti national-fasciste», ou en ne misant que sur les effets espérés de «l’inversion de la courbe du chômage».

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Bernard Alidières, Institut français de géopolitique, Paris-VIII, auteur de Géopolitique de l’insécurité et Front national, Ed. Colin 2006. Tribune publiée dans Libération, 3 0ctobre 2014, p.21.

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