mardi
31
mars 2020

A l'encontre

La Brèche

Par Yann Philippin

Muriel Pénicaud, ministre du Travail, a sorti l’artillerie lourde. «Quand un syndicat patronal dit aux entreprises “arrêtez d’aller bosser, arrêtez de faire vos chantiers”, ça c’est du défaitisme», a lancé la ministre du travail ce jeudi matin sur LCI, à la suite du communiqué publié la veille par les trois fédérations patronales du bâtiment appelant leurs adhérents à un arrêt temporaire des chantiers, afin de trouver des solutions pour protéger les ouvriers contre le coronavirus.

 

 

Les propos de la ministre ont été jugés «scandaleux» par Patrick Liébus, président de la Capeb [Confédération de l’artisanat et des petites entreprises du bâtiment], l’une des trois fédérations. «Cela témoigne d’un mépris profond, et je pèse mes mots, pour ces artisans et ces salariés qui travaillent dans le bâtiment et n’ont jamais rien demandé», a-t-il déclaré.

En réalité, ce bras de fer entre Muriel Pénicaud et le secteur du BTP n’est que la partie émergée de la politique du gouvernement, qui souhaite maintenir au maximum l’activité économique malgré la crise du coronavirus. À tel point que la ministre a demandé mercredi à ses services en région de «challenger» les entreprises qui souhaitent fermer leurs portes sous la pression de salarié·e·s inquiets pour leur santé, selon des documents obtenus par Mediapart.

Selon nos informations, Muriel Pénicaud a donné ces consignes en personne, mercredi 18 mars, lors d’une conférence téléphonique avec les directeurs régionaux de Pôle emploi et les patrons des Direccte (Directions régionales des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi), les administrations régionales qui rassemblent les services de Bercy (Finances) et du ministère du Travail.

Cette réunion à distance était consacrée au projet de loi examiné le jour même en conseil des ministres, afin d’appliquer au mieux les nouvelles dispositions destinées aux entreprises pour affronter la crise du coronavirus. Mais selon un document que Mediapart s’est procuré, la ministre [Pénicaud] a aussi donné, lors de cette conférence, des instructions très strictes à ses agents pour faire respecter la «continuité économique» chère au gouvernement.

Muriel Pénicaud a d’abord souligné qu’il était important que les entreprises qui ne sont pas concernées par la fermeture obligatoire continuent à fonctionner, car elles seraient «imbriquées» avec les activités prioritaires. La ministre a estimé qu’il n’y aurait pas d’activités économiquement «indispensables» par rapport à d’autres, même si certains secteurs sont prioritaires, comme l’agriculture, l’énergie et la logistique.

Pour les entreprises qui ne sont pas soumises à la fermeture obligatoire, la règle doit être d’engager un «dialogue» avec les syndicats afin de trouver des solutions pour maintenir l’activité en protégeant les salariés du coronavirus.

Muriel Pénicaud a demandé aux services de Bercy et du ministère du Travail de «repérer» et de «signaler» les entreprises qui veulent fermer sous la pression de salariés sans en avoir auparavant examiné les risques. Les agents de l’État sont priés de «challenger» ces entreprises afin qu’elles étudient avec les représentants du personnel des mesures de protection sanitaire permettant de poursuivre l’activité.

Interrogé par Mediapart, le cabinet de Muriel Pénicaud a confirmé l’existence de cette conférence téléphonique, mais a démenti que la ministre ait demandé aux Direccte de «challenger» les entreprises qui souhaitent cesser leur activité pour cause de coronavirus.

Les consignes données par Muriel Pénicaud commencent déjà à être appliquées sur le terrain par les services de Bercy et du ministère du travail. Selon nos informations, un message a été adressé en régions par les services du ministère à plusieurs entreprises qui envisagent de cesser leur activité pour cause de coronavirus (notre document ci-dessous).

 

 

«Trop d’entreprises ferment parce qu’elles croient être obligées de le faire, indique ce message. Le gouvernement cherche autant que possible à préserver l’activité, à la fois pour ne pas obérer plus que nécessaire les perspectives économiques, mais aussi et surtout parce que beaucoup d’activités sont indispensables de manière plus ou moins directe pour continuer à vivre.»

Pour toutes les entreprises dont le gouvernement n’a pas décrété la fermeture, dont les industries et le BTP, «la règle est de continuer, avec le respect de mesures barrières qui demandent certaines adaptations: télétravail dès que c’est possible, respect des distances, pas de réunions trop nombreuses». Les entreprises peuvent fermer lorsque la direction «ne pense pas pouvoir assurer la sécurité sanitaire», mais «l’arrêt est l’exception, pas la règle», insiste le message. 

Le principal point de conflit est le secteur du BTP, le seul à avoir demandé collectivement un arrêt «temporaire» mais total de l’activité. Comme l’a révélé ce jeudi soir [19 mars] le quotidien économique Les Échos, «la tension est considérablement montée depuis et le gouvernement brandirait maintenant la menace que le BTP ne soit pas éligible au chômage partiel, s’alarme la FFB»

[Voir ici la lettre adressée par Jacques Chanut de la Fédération française du bâtiment – FFB – à Muriel Pénicaud en date du 19 mars 2020 https://www.ffbatiment.fr/federation-francaise-du-batiment/laffb/actualites/lettre-de-jacques-chanut-a-murielle-penicaud.html]

Mediapart a pu avoir confirmation de cette menace. Selon un document que nous avons obtenu, le ministère du travail aurait donné des consignes orales aux Direccte, pour leur demander de ne pas instruire pendant 48 heures les demandes de chômage partiel émanant d’entreprises du BTP.

Interrogé par Mediapart, le cabinet de Muriel Pénicaud nous a répondu qu’il n’y a pas «eu d’écrit demandant de façon générale l’arrêt du chômage partiel pour le bâtiment». Relancé sur l’existence de consignes orales, l’entourage de la ministre n’a pas démenti, nous répétant qu’il n’y avait pas eu de consignes écrites. (Article publié sur le site Mediapart en date du 19 mars 2020)

 

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