mardi
18
décembre 2018

A l'encontre

La Brèche

Par Sarah Belouezzane
et Bertrand Bissuel

En 2017, 87% des embauches dans le secteur privé l’ont été sous contrats à durée déterminée (CDD).

Christelle ne sait plus si elle doit en rire ou en pleurer. Consultante en transformation numérique, cette quadragénaire dit avoir toujours «correctement gagné sa vie». Pourtant, quand elle a voulu acheter son appartement, aucun établissement bancaire ne lui a prêté de l’argent, dans un premier temps. Car elle était précaire, «abonnée» aux contrats à durée déterminée (CDD), lorsqu’elle a déposé sa demande: «Ils m’ont tout simplement répondu qu’ils ne croyaient pas en mon projet car j’étais instable, alors même que j’apportais 40’000 euros pour un logement qui en valait 14 000.» Résultat : elle a continué de vivre chez ses parents, durant des mois, jusqu’au jour où une «banque a compris [son] cas» et lui a – enfin – octroyé un crédit immobilier.

Cette course d’obstacles, ils sont des milliers à l’accomplir chaque année, faute d’avoir des revenus prévisibles. Pourtant, le contrat à durée indéterminée (CDI) reste la forme d’emploi la plus répandue puisqu’il concernait 88 % des salariés (hors intérim) en 2017, selon la Dares – la Direction de la recherche du ministère du Travail. Mais avant de signer un CDI, un préalable s’impose pour de très nombreuses personnes: un CDD, voire plusieurs – sachant que certains actifs restent enfermés dans ce statut pendant des années.

• Ce type de contrat est, en effet, devenu la norme – et le CDI l’exception – en matière d’embauche: en 2017, 87 % des recrutements ont été conclus pour une durée limitée. Un pourcentage qui reflète des changements structurels dans le monde de l’entreprise: de 2001 à 2017, le nombre d’entrées en CDD a été multiplié par 2,5; la durée moyenne de ces contrats n’a cessé de baisser, passant de 112 jours à 46 au cours de la période (avec une forte progression des contrats courts, ceux d’une seule journée représentant 30 % des CDD en 2017 contre 8 % seize ans plus tôt). Aujourd’hui, le marché du travail est, plus que jamais, dualisé «entre des salariés en CDI et d’autres multipliant les contrats très courts», écrit la Dares.

Psychologue dans une entreprise, David a accumulé des CDD pendant six ans avant d’être titularisé. Chaque fois que son contrat expirait, il ressentait la même crainte: ne pas être renouvelé et en subir les conséquences. «On n’est jamais à l’aise, on travaille beaucoup plus que les autres pour montrer qu’il faut nous garder. C’est simple, on vous dit que si vous n’êtes pas content, il y en a plusieurs qui seraient prêts à prendre votre place sur-le-champ», se désole-t-il.

Fragilité matérielle

Synonyme, dans bien des cas, d’insécurité et de fragilité matérielle, le boom des CDD résulte de la combinaison de plusieurs facteurs. «Le schéma de l’emploi à vie que l’on trouve au début de son parcours professionnel n’est plus représentatif, avance Yannick L’Horty, professeur à l’université Paris-Est-Marne-la-Vallée. Il y a de plus en plus d’instabilité et de mobilité entre les entreprises, mais aussi au sein des administrations publiques, où la part des contractuels s’est accrue.»

• Les employeurs du privé ont davantage recouru aux CDD «pour pouvoir s’adapter à un environnement économique qu’ils jugent de plus en plus incertain», enchaîne l’économiste Bertrand Martinot, auteur de Pour en finir avec le chômage (2015, Fayard). Dans un contexte mouvant, ajoute-t-il, un contrat dont la durée est définie permet aussi aux dirigeants de société de limiter les coûts liés à la rupture de la relation de travail, surtout si celle-ci dégénère en conflit, tranché par les prud’hommes – avec, le cas échéant, des indemnités à verser au salarié.

Autre élément à prendre en compte, selon Yannick L’Horty: l’évolution des conditions d’indemnisation du chômage. Elle a contribué à l’essor des CDD en offrant une meilleure couverture aux personnes qui sont à la fois inscrites à Pôle emploi et exercent une activité réduite. Du même coup, «il y a un intérêt partagé, par l’employeur et par le salarié, à s’installer dans un aller-retour entre périodes travaillées et périodes de chômage indemnisé», estime Yannick L’Horty.

• Une explication que ne partage pas Bruno Ducoudré, de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE): pour lui, les règles permettant aux chômeurs de cumuler un salaire et une allocation ont accompagné – et non pas favorisé – l’envolée des CDD : «Les demandeurs d’emploi ne connaissent pas – ou mal – les modalités d’attribution de l’indemnité chômage, et une nette majorité d’entre eux aspirent à une relation de travail durable», argumente-t-il. A ses yeux, l’accroissement des CDD est, en partie, imputable à des mesures prises en faveur de cette forme d’emploi – par exemple, la création du CDD d’usage (CDDU), qui est très souple puisque reconductible à l’infini. Le phénomène de précarisation de la main-d’œuvre est concentré «dans des domaines d’activité où les entreprises peuvent se séparer facilement de leurs personnels car ceux-ci sont plutôt affectés à des tâches peu qualifiées, et leur remplacement est relativement simple».

• Pour celles et ceux qui sont emportés dans cette noria sans fin se pose la question de l’accès au logement. Nadia a dû apprendre à se débrouiller, par le biais de sous-locations ou en faisant jouer son réseau pour trouver un appartement. Elle avait pourtant réussi à signer un CDI, après avoir effectué plusieurs CDD durant un an, en tant qu’assistante dans une société qui distribue des documentaires. «J’ai changé de secteur ensuite, témoigne-t-elle. Aujourd’hui, j’enchaîne les contrats dans des associations qui organisent des festivals.  Disposant de moyens réduits, celles-ci ne peuvent se permettre de garder du personnel à l’année, rapporte Nadia: «Je me suis faite à cette idée et, au moins, je travaille pour un secteur que j’aime.» (Article publié dans Le Monde, en date du 21 novembre 2018)

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Le travail dans les entrepôts à l’heure de «l’économie numérique»

Entre votre livraison à domicile d’une commande passé à Amazon et les profits nets de Jeff Bezos, le patron d’Amazon, il y a un «problème». Le tout «fonctionne» sur la base d’une plate-forme qui organise une très nombreuse main-d’œuvre. «Elle» – ses fonctions sont conçues par la direction du groupe – intensifie et contrôle au plus près du travail des salarié·e·s; «elle» contribue à rendre les emplois plus précaires et instables.

Au cours de cette session du séminaire consacré au capitalisme, à Toronto (Canada), Alessandro Delfanti discute des changements à l’œuvre dans l’organisation du travail, de la composition de la classe salariée et de l'évolution des rapports de travail résultant des relations entre le capitalisme et la technologie. Il le fait sur la base d'une étude récente d’un entrepôt d’Amazon en Italie.

Alessandro Delfanti enseigne à l'Institut de Communication, Culture, Information et technologie à l'Université de Toronto. Il fut l'un des principaux membres fondateurs du réseau Log Out! Réseau de résistance des travailleurs et travailleuses à l'intérieur et contre l’économie des plates-formes. Son intervention est en langue anglaise. (Réd. A l’Encontre)

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