dimanche
28
mai 2017

A l'encontre

La Brèche

Le 9 mars 2016, dans le cortège parisien

Le 9 mars 2016, dans le cortège parisien

Par Ludivine Bantigny

Un spectre hante l’Europe, le spectre du communisme. On le sait, c’est l’ouverture ironique et déterminée du Manifeste écrit par Marx et Engels en 1848. Depuis, un autre spectre hante bien des gouvernements, celui de 1968. Et plus précisément cette configuration sociale et politique décisive qu’il a représentée : la jonction des jeunes et des salarié·e·s lors d’une grève générale qui met le temps en suspens. A chaque grande mobilisation, la question revient, lancinante, réjouissante pour les uns, angoissante pour les autres. Car ce que craignent les gouvernements, c’est précisément la convergence des salarié·e·s et des étudiant·e·s dans un même mouvement. Un ancien conseiller à l’Elysée au temps de Gaulle l’explicitait sans ambages : «En 1968, l’université s’est unie au mouvement ouvrier, ce qui pour un Etat est insupportable et on ne peut pas le gérer. » Quand on se rappelle les mouvements lycéens et étudiants depuis 1968 – en 1973, en 1976, en 1986 jusqu’au mouvement anti-CPE en 2006 (contrat de première embauche) – on est frappé par trois caractéristiques qui se transmettent de génération en génération, tel un héritage où l’histoire est aussi un réservoir d’expériences et de répertoires:

1° D’abord l’audace et l’humour associés à une grande précision dans l’analyse des projets de loi. La mobilisation débutée cette semaine ne dément pas ce constat. Il n’est qu’à regarder la qualité des argumentaires diffusés sur les réseaux sociaux, tout à la fois joyeux et rigoureux, dans leur colère.

2° Ensuite, des mobilisations qui interrogent profondément le fonctionnement démocratique. On l’observe avec cette forme de démocratie directe et d’auto-organisation que constituent les coordinations. Dans les assemblées générales, à l’échelon local et national, des délégués sont élus et mandatés. L’expérience est née dans les mouvements étudiants dans les années 1970, réutilisée par les infirmières, les postiers et les cheminots, et se redessine aujourd’hui.

3° Enfin, la rencontre entre étudiant·e·s et salarié·e·s avec des délégations réciproques dans les entreprises et les universités. On l’a vu en mai 1968 et dans les mouvements qui l’ont suivi, comme on l’a vu hier (9 mars) encore dans les cortèges qui regroupaient par dizaines de milliers des lycéens et des étudiants, des salariés en grève, des travailleurs de Renault, des ouvriers de Goodyear et des cheminots.

Une différence majeure cependant demeure (avec 1968) : en 1968, les étudiants étaient une minorité, tout juste 12% d’une classe d’âge relativement privilégiée. Aujourd’hui, un tiers des étudiants sont aussi salariés et connaissent les petits boulots à peine rémunérés. Contrairement à ce qu’on entend ici ou là, ces jeunes parlent toute connaissance de cause. Et voilà encore ce qu’on entend ici ou là : en 1968, les jeunes voulaient changer la société, en 2016 les jeunes veulent un contrat à durée indéterminée. Or, l’opposition ne tient pas. Ceux et celles qui appellent à la mobilisation jusqu’au retrait du projet de loi sur le travail ne s’y trompent pas, mettant en cause les lois implacables du marché, la précarité, la concurrence généralisée qui brise les solidarités. C’est finalement aussi une autre société qui est imaginée là. (Billet politique, France Culture, 10 mars 2016)

Ludivine Bantigny, maître de conférence à l’Université de Rouen en histoire contemporaine, chercheuse au Centre d’histoire de Sciences Po, auteure de La société française de 1945 à nos jours.

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