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avril 2017

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France. Du 31 mars au 9 avril: la mobilisation. Et la grève? (II)

Publié par Alencontre le 1 - avril - 2016

864317-manifestation-contre-la-loi-travail-le-31-mars-2016-a-rennesLoi sur le travail: la mobilisation s’amplifie

Par Rachida El Azzouzi, Mathilde Goanec, christophe Gueugneau, Dan Israel, kalidou sy et Faïza Zerouala

Bien décidés à empêcher le gouvernement de présenter son projet de loi sur le travail au Parlement, des manifestants ont défilé partout en France pour demander le retrait du texte. Selon les organisateurs, plus d’un million de syndicalistes, étudiants et simples citoyens se sont déplacés. Ils donnent déjà rendez-vous les 5 et 9 avril pour de nouveaux défilés.

« Le temps est pourri, et la loi travail aussi ! » Scandé à pleins poumons par quelques dizaines de manifestants, drapeau du mouvement des Jeunes communistes en main, le slogan s’élève alors que l’averse qui accompagne les manifestants parisiens depuis le milieu de la journée se mue petit à petit en déluge. Quelques mètres derrière, Jean-Claude Mailly, le secrétaire général de FO, ouvre le carré de tête officiel de la manifestation cheveux trempés, aux côtés d’un Philippe Martinez, patron de la CGT, engoncé dans une capuche. Et derrière eux, des milliers et des milliers de personnes ont parcouru l’Est parisien pour cette mobilisation prévue par les syndicats depuis plusieurs semaines, et à laquelle tous les opposants à la loi sur le travail se sont invités.

Malgré le mauvais temps parisien, le cortège a réuni entre 26 000 et 28 000 personnes selon la police, c’est-à-dire autant que pour la première grande manifestation du 9 mars, et bien plus que celles du 17 mars et du 24 mars. Les syndicats voient plus grand : selon leurs décomptes, les manifestants parisiens étaient 100 000. Mais au fond, ce débat importe peu : même en se basant seulement sur les chiffres de la police, la mobilisation totale en France est en hausse par rapport au 9 mars, selon le calcul du Monde.

Les policiers ont compté 20 000 manifestants à Toulouse, 12 000 à Nantes, 11 200 à Marseille, 10 000 à Bordeaux et à Rennes, 7 000 à Grenoble, au Havre et à Montpellier, 6 000 à Rouen, 5 500 à Saint-Nazaire ou encore 5 000 à Clermont-Ferrand. À chaque fois, les organisateurs revendiquent bien sûr plus de monde sur place. En tout, 1,2 million de personnes selon la CGT et FO. La CGT annonce d’ailleurs les prochaines manifestations pour les mercredi 5 et samedi 9 avril, « jusqu’au retrait » du texte.

Un retrait qui n’est pour l’heure pas du tout envisagé par l’exécutif. Lequel avait prévenu : les défilés du jour ne l’ébranleraient pas, puisqu’il estime avoir déjà accédé à une partie des demandes des opposants au projet de loi. Et le premier ministre a confirmé cette position dans l’après-midi, lors des questions au gouvernement au Sénat, où il a dit « assumer ses différences » avec les manifestants, CGT et FO en tête. « C’est, on le voit bien, une discussion qui traverse les partenaires sociaux et les formations politiques, donc j’assume, assumez cette différence sur cette vision qui est la nôtre de la démocratie sociale », a affirmé Manuel Valls, répondant à la sénatrice communiste Éliane Assassi qui réclame le retrait du texte. À cette occasion, les sénateurs communistes se sont levés pendant la question en brandissant des pancartes rouges clamant : « Loi Travail, non merci. Retrait. »

À ces débats policés faisaient écho les slogans lancés dans les rues de Paris par de jeunes voix fort remontées : « La loi travail, c’est marche ou crève. Qu’est-ce qu’on lui répond ? Grève ! Grève ! Grève ! » ; « Hollande, Valls et Macron, on ne sera jamais de la chair à patrons ! »

À 15 h 45, alors que les premiers rangs du cortège parisien atteignent leur destination, les derniers n’ont pas encore quitté la place d’Italie, lieu de départ de la manifestation. Et le boulevard de l’Hôpital, qui s’étend sur 1,5 kilomètre à partir de la place d’Italie, est bondé sur toute sa longueur. Dans le cortège, on trouve en masse les bataillons de la CGT et de FO, appuyés par des représentants de Solidaires, et de nombreux groupes de lycéens et d’étudiants motivés. Ils sont tous devancés, devant même le carré de tête, par des dizaines de jeunes « autonomes » mêlés à des étudiants et des lycéens.

Tout au long du parcours, les gendarmes mobiles étaient présents en nombre imposant. Ils ont essuyé des moments de forte tension avec ces jeunes en tête du cortège, et ce sont leurs boucliers, brandis pour se protéger des divers projectiles volant régulièrement en leur direction, qui ont de fait régulé la vitesse du défilé pendant une bonne partie du cortège. Comme partout en France, les heurts avec les manifestants se sont multiplié.

« On est venus tout seuls, sans syndicat »

Le cortège parisien avait pourtant eu du mal à s’ébranler. À 13 h 45, un quart d’heure après le rendez-vous fixé, la pluie semblait avoir calmé les ardeurs, dans une ambiance plutôt morose. Mais les manifestants ont continué à affluer, d’un peu partout en région parisienne. Les femmes de chambre de l’hôtel Campanile de la tour Eiffel, en grève depuis deux semaines, s’étaient par exemple donné rendez-vous porte d’Italie, en bordure du périphérique, appuyées par des collègues d’autres enseignes. La trentaine de salariés a même tenté de convaincre les travailleurs d’un autre Campanile de les rejoindre, au son de « l’esclavage, c’est fini ! ». Sans succès. « Elles ont peur de leur patron », estime « Madame Silla », venue en renfort de l’hôtel Hyatt.

Les conséquences potentielles de la loi sur le travail pour le délégué syndical Mohammed Ouamaouche, l’un des leaders du petit cortège, sont évidentes. « Avec les attentats, il y a eu moins de monde dans les hôtels, c’est clair. L’employeur pourrait donc tout à fait justifier d’une baisse momentanée de l’activité pour mettre les indésirables dehors. Moi ça va, je suis protégé par l’inspection du travail mais les femmes de ménage, dont certaines ne savent pas lire, comment on va empêcher ça ? » Pour ces employées d’un sous-traitant de la chaîne d’hôtels Campanile, l’employeur flirte déjà avec la loi : « Nous avons des contrats de 4 h par jour mais on fait 6, 7, 8 heures parfois, raconte l’une d’entre elles, au bout de la banderole. Et on n’est pas payées pour ça. Je gagne 1 000 euros par mois. »

À l’approche de la place d’Italie, des hospitaliers se rangent derrière les femmes de chambre. Tous rejoignent la bande des « instits en colère », qui ont soigné leur banderole, à grand renfort de crayon de couleurs. Des anonymes s’agrègent, comme cette bande de trois amis techniciens chez GRDF (réseau de distribution de gaz), sans drapeaux ni sigles collés au manteau mouillé. « On est venus tout seuls, sans syndicat, car on se sent concernés par cette loi, sur des sujets bien précis, comme le paiement des heures supplémentaires ou la révision du régime d’astreinte », dit l’un d’entre eux. Son collègue, qui manifeste pour la première fois de sa vie, acquiesce : « On s’est informés par nous-mêmes sur internet, et même si parfois les syndicats caricaturent un peu, le cœur de ce projet ne me convient pas du tout, et me fait peur, pour moi et mes enfants. »

« Ceux qui sont ici représentent pas mal de jeunes travailleurs précaires et pour tous ceux-là, c’est pas évident de se mobiliser, ni de poser un jour de grève », raconte Claire, secrétaire nationale de la JOC (Jeunesse ouvrière chrétienne). « Moi je crois au dialogue social, au syndicalisme, mais il faut pas se leurrer, dans plein de boîtes il n’y a pas de syndicat, et les employés sont quand même soumis à la loi du patron. Alors si on est jeune, c’est encore pire. » Claire l’affirme, elle est prête à retourner dans la rue, jusqu’au retrait.

« Il y a aujourd’hui une ambiance conquérante. On a déjà obtenu le retrait de la déchéance, on peut aller de l’avant », estime Jean-Luc Mélenchon, fondateur du Parti de gauche et candidat à la présidentielle, croisé dans le cortège. « Je me réjouis de ce que des milliers de jeunes soient en train d’apprendre ce qu’est la lutte sociale. J’espère que ce grand exercice d’éducation populaire dure encore un peu, parce que la maturation sociale est un terrain pour nous. » Pour Pierre Laurent, le secrétaire national du PCF, « on ne peut qu’être content que tout le monde soit là, de la gauche du PS jusqu’à la gauche de la gauche. C’est ce qui compte. Le périmètre à rassembler avant la présidentielle, il est là. Mais nous ne sommes qu’au début de l’année 2016, il reste encore un an avant 2017. Tout est bon à prendre tant que chacun ne reste pas dans son couloir. »

« Cette fois, c’est trop »

On croirait que la trentaine de militants de la CFE-CGC, la centrale des cadres, qui se retrouvent devant un café de la place d’Italie, ont entendu le souhait du dirigeant communiste. Ils appartiennent à la fédération des Énergies ou de l’encadrement des métiers de l’informatique et du numérique. K-Way blanc et violet aux couleurs de leur centrale, la bande de cadres défile en « citoyens libres », contre l’avis de leur confédération qui n’appelle pas à manifester. La plupart n’ont pas battu le pavé depuis la réforme des retraites de 2010. Voire jamais. À l’image de Sylvie, cadre de 55 ans. Elle n’aime pas la foule et « a toujours pensé que les manifestations, cela ne faisait pas avancer le schmilblick », mais tranche : « Cette fois, c’est trop. » Vent debout contre le projet de loi, les deux fédérations CFE-CGC ne sont pas tout à fait sur la même ligne. « Nous, on réclame le retrait pur et simple car ce texte, c’est la mort de la protection des salariés, du droit du travail ; les copains de l’Énergie, eux, pensent qu’on peut l’amender », explique Youval Amsellem. La cinquantaine, délégué syndical au sein de CGI, un grand groupe informatique qui compte 9 500 salariés en France, il a été de toutes les manifestations de mars contre la loi et compte sur la jeunesse « pour faire durer le mouvement ».

« Ni de gauche, ni de droite », il vote blanc et est inquiet à quelques mois de la présidentielle par le climat qui règne et l’absence de renouvellement politique en France : « On va retrouver les mêmes candidats qu’en 2012 alors que la rupture n’a jamais été aussi forte entre eux et nous », lâche-t-il amer. Parmi les mesures contenues dans la réforme qui l’effraient le plus, le chapitre concernant les licenciements économiques ou encore la barémisation des indemnités prud’homales : « Quiconque fait un peu de syndicalisme sait que dans toutes les commissions paritaires, quand il y a des barèmes, les juges les suivent. »

Les rebelles de la CFDT

Place d’Italie, des gilets orange de la CFDT dont certains marqués au feutre noir : « Nous ne sommes pas des moutons », sont contents de voir arriver les CGC. « On a besoin de renforts parce que tout le monde vient nous voir et nous pose la question : “Mais qu’est-ce que vous foutez là, la CFDT ?” Alors on vous pose la question : qu’est-ce que fout ici la FCE-CGC ? », sourit un vieux routier de Symétal Sud Francilien, le deuxième syndicat de la puissante fédération Métallurgie de la CFDT. La métallurgie, c’est l’une des fédérations les plus remontées, avec celle de la culture, contre le projet de loi et contre leur secrétaire national Laurent Berger.

« Il fait de la politique, de l’accompagnement gouvernemental. Nous, on vit le réel, le quotidien, le code du travail », assène Stéphane. La quarantaine, il travaille pour le groupe Safran, une multinationale où « quand tu veux négocier, c’est une fin de non-recevoir et le seul recours, l’inspection et le code du travail ». Le volet sur les licenciements économiques le rend « dingue » : « On voit déjà le code actuel permettre à des grands groupes de fermer des usines en bonne santé. Là, il suffira de quelques trimestres consécutif de mauvais chiffres. »

Le temps de discuter, la place s’est considérablement remplie. À tel point que les syndicalistes feront du surplace durant près de deux heures. Sous la pluie torrentielle, Roger prévient : il espère que Hollande va « comme pour la déchéance de nationalité, abandonner ». « Ou alors on jettera des pavés avec les lycéens. Même nous, la CFDT ! »

De la fac de Saint-Denis aux pavés de Paris

Jeter des pavés, les lycéens n’en sont pas encore là. Mais ils ont largement contribué à grossir le cortège, même si dans la matinée, la météo avait clairsemé leurs rangs près des lycées. Vingt et un établissements parisiens étaient menacés de fermeture par leurs directions (contre l’avis du rectorat), afin d’éviter des incidents comparables à ceux du 24 mars. Mais malgré les annonces, les lycées Hélène-Boucher et Maurice-Ravel, deux établissements voisins, dans le XXe arrondissement, étaient bel et bien ouverts. À 9 heures, sous le déluge, on pouvait compter seulement une petite centaine d’étudiants devant le lycée Hélène-Boucher, alors qu’ils étaient près de dix fois plus lors de la manifestation du 17 mars.

Quant au lycée Maurice-Ravel, situé à 50 mètres, aucun blocus n’y est à signaler, pas un élève devant l’entrée de l’établissement. Quelques pions vérifient les carnets de correspondance des élèves. Comme une journée banale… alors que la FIDL le classait parmi les lycées fermés ce jeudi. Dans toute la France, 176 lycées ont subi des blocages, sur un total de 2 500 établissements publics.

Du côté des étudiants, l’organisation était mieux rodée. Par exemple à Paris 8, à Saint-Denis, bloquée comme prévu dès le matin. Certains ont même dormi sur place, avant de rejoindre, en RER et avec une centaine de camarades, la place d’Italie vers 13 h 45. Dans la matinée, une odeur de peinture embaume l’entrée de l’université. Les dernières pancartes et banderoles sont préparées, certains ajoutent des paillettes à celle qui appelle à la grève générale. Les particules scintillantes violettes et roses maculent le visage et les cheveux de ceux qui les ont manipulées. Les mines sont fatiguées. Il a fallu collecter dans la fac toutes les chaises et tables disponibles afin de réaliser le blocus.

Imène, 21 ans, étudiante en sciences politiques, a pris goût à la mobilisation. Elle tient volontiers le mégaphone dans lequel elle lance des chants repris par tous. La ritournelle « Pends pends pends ton patron t’auras sa galette. Pends, pends pends ton patron et t’auras ton pognon ! » recueille les faveurs de l’assistance. « Il faut arrêter de croire que la jeunesse est imbécile, lance la jeune femme. Je travaillais dans la restauration, j’ai dû arrêter car c’est difficile de tout concilier. Et s’il faut manifester cinq fois par semaine je le ferai. »

À ses côtés, un jeune homme délivre les dernières consignes juridiques : « Ne pas accepter de comparution immédiate en cas d’arrestation. » Une liste de noms d’avocats disponibles et « à tarif réduit » est distribuée à tous les étudiants. Certains les notent au stylo sur leur poignet.

À Saint-Denis et à Paris, l’ambiance musicale est assurée par des étudiants qui ont transformé en tambour tout ce qu’ils avaient sous la main : des seaux, une petite poêle orange, un moule à gâteaux en fer, des vieux bidons, des poubelles…

Maria est italienne et elle a 22 ans, elle est étudiante en Erasmus en littérature. Arrivée à Saint-Denis en septembre, elle est très investie dans la lutte. Elle vend, à prix libre, des petits rectangles rouges de feutrines transformés en badges. Le principe de populariser ces badges et de les ériger en symbole de la lutte a été voté le mardi en AG. Ce morceau de tissu rouge a plusieurs références : le carré a été le symbole de la longue lutte des étudiants québécois en 2012, il ressemble au code du travail menacé d’après eux par la loi sur le travail, et enfin, explique Maria, « c’est un carton rouge pour le gouvernement ». En Italie, explique-t-elle, le job act a été voté et « comme dans le projet de loi travail, il a donné plus de poids au patronat au prétexte de la flexi-sécurité ». Elle qui rêve d’un mouvement internationaliste, et appelle à la « convergence des luttes », a un cri du cœur : « Je ne veux pas que ça arrive en France ! » (Publié sur le site Mediapart le 31 mars 2016)

*****

A Paris, la première «Nuit debout» tient jusqu’au petit matin

Par Christophe Gueugneau

Hier soir place de la République, ils étaient des centaines, jeunes et moins jeunes, pour un rassemblement ludique et studieux à la fois. L’évacuation du site par la police au petit matin ne leur a pas coupé l’envie : un nouveau rendez-vous est donné ce soir à 18 heures.

Ce-LYDaWIAA3CamEt la pluie s’arrêta. Après une journée de défilé parisien sous des trombes d’eau mais fort d’une grosse mobilisation, les quelques courageux qui étaient allés directement au rendez-vous place de la République, pour une première « Nuit Debout », ont finalement été récompensés. D’une petite centaine à 18 heures jeudi soir, la foule a vite grossi, pour atteindre un bon millier quelques heures plus tard alors que la pluie avait cessé.

L’idée a germé lors d’une petite réunion le 23 février dernier, autour de journalistes de Fakir, de membres du collectif Les Engraineurs, ou encore du DAL. Une AG de recrutement s’est tenue le 14 mars, soit 5 jours après la première grosse manifestation du 9. Des 200 personnes qui avaient fait le déplacement, une grosse centaine s’est portée volontaire pour organiser ce qui allait devenir la « Nuit Debout » : commission médias, commission matériel, commission communication, etc. Outre Paris, l’événement est prévu également dans certaines villes de province comme Lyon, Caen, Nantes, etc.

Ce jeudi soir à Paris, les commissions semblent avoir fonctionné : une grande bâche est installée pour accueillir une AG permanente à l’abri de la pluie, un camion est équipé pour donner des concerts, un écran géant pour diffuser Merci Patron, le documentaire de François Ruffin, lui-même journaliste à Fakir (nous y reviendrons). Une tente est estampillée « Infirmerie », entourée d’un côté d’une tente du DAL et de l’autre d’une bâche « Paris 8 ». Les organisateurs ont obtenu de la préfecture la possibilité de rester trois jours sur place – ce qui n’a pas empêché la police de procéder à l’évacuation, dans le calme, des lieux vers 5 heures vendredi matin. Un nouveau rendez-vous est d’ores et déjà fixé pour ce soir 18 heures.

Les premières heures de cette « Nuit Debout » sont consacrées à peaufiner l’organisation. Chacun peut prendre le micro et parler deux minutes. Comme c’était le cas lors du mouvement des Indignados espagnols ou du Occupy Wall Street américain, on évite d’applaudir, préférant agiter la main en l’air. « Comment rester ici pendant trois jours et pour y faire quoi ? », interroge un orateur. « Il faut créer des commissions sanitaires, nourriture, etc. », dit un autre. « Il faut que les femmes soient représentées, et déjà qu’elles puissent parler comme les hommes », lance une jeune femme.

La place se remplit peu à peu, des gens se massent devant le concert en cours. Bientôt interrompu par un discours de l’économiste Frédéric Lordon (filmé par un collègue de Politis et à retrouver intégralement ici). Une courte allocution, parce que, comme il le dit, « il y a des AG, y a des concerts, toutes ces choses se suffisent à elles-mêmes et n’ont besoin de rien d’autre ». « Mine de rien, il est possible que l’on soit en train de faire quelque chose (…) aujourd’hui nous changeons les règles du jeu », ajoute-t-il devant un public conquis. Lordon se félicite de l’émergence d’un « désir politique qui pose et qui affirme ». « Ceux dont on attendait qu’ils revendiquent sagement ne veulent plus revendiquer, ceux qui étaient séparés se réunissent. » De fait, l’économiste semble avoir consacré ces trois derniers jours à réfléchir au moment en cours. Il était déjà intervenu la veille, le 30 mars, à l’AG de Tolbiac (voir la vidéo ci-dessous) et avait écrit un long texte sur son blog du Monde diplo (à lire ici). On l’apercevra quelques minutes plus tard sautillant sur la musique du prochain concert.

Vers 21 heures, la foule grossit encore. Beaucoup de jeunes mais aussi de moins jeunes. Souvent repassés par chez eux pour changer leurs vêtements détrempés par la manifestation sous la pluie de l’après-midi. Samy est là avec un groupe d’amis. Casquette, sweat à capuche, de la bière plein les yeux, il roule une cigarette en lançant « le salariat c’est foutu, monsieur. Moi, je suis chômeur parce que je ne veux plus prendre le fric des autres ».

« Ça me rappelle énormément ce qui s’était passé en Espagne en 2011 »

Sur la scène, HK et les Saltimbanques jouent devant un public survolté. « Vous savez, il y a un truc qui nous tient tous à cœur ici, c’est la convergence des luttes », lance le chanteur sous les applaudissements.

Il est 23 heures à présent, de l’autre côté de la place, un organisateur se tient devant un écran géant. Il propose de couper l’AG pour diffuser le film Merci patron« mais bon, je ne veux pas vous couper, c’est super important qu’on discute, et on ne sait pas encore ce que ça va donner mais on est là et bien là ». L’AG est déplacée pour laisser place au documentaire de François Ruffin sur une famille du Nord licenciée par une filiale de LVMH qui finit par gagner son combat contre son ancien patron, Bernard Arnault (Mediapart en avait déjà parlé). La séance improvisée fait vite le plein, des gens s’assoient à même le sol, d’autres restent debout, tous sont attentifs et réagissent. Ainsi la famille Klur est très applaudie dès sa première apparition, tandis que Bernard Arnault, François Hollande ou même François Chérèque, l’ancien patron de la CFDT, sont copieusement sifflés.

Lisa suit le documentaire de loin en loin, discutant aussi avec deux camarades. Éducatrice, elle est au chômage depuis 8 mois, et a déjà vu le film. « Il montre ce qu’on ne voit pas forcément, il fait prendre conscience de la merditude des choses comme dirait l’autre. » Elle ne sait pas si elle va passer la nuit complète ici, et pour tout dire cela semble compromis étant donné qu’elle n’a ni tente ni même couverture. Sur l’échiquier politique, elle « ne sait plus en quel parti croire » et vote Verts par défaut au premier tour, et pour le candidat « qui l’énerve le moins au second »« Je rêve d’une révolution », dit-elle dans un sourire.

À la fin du film, les gens reprennent en chœur « Merci patron », la chanson des Charlots. François Ruffin prend le micro, refait, il le confesse lui-même, le même speech qu’il tient à toutes les projections. Il ajoute : « C’est émouvant de voir son film repris comme un outil de lutte. À la fin, Bernard Arnault dit : “J’espère que les révolutionnaires se calmeront l’année prochaine”, eh bien, moi, j’espère que non. »

Ailleurs sur la place, des petits malins sont allés acheter des bières en grande quantité et tentent de les vendre, mais à 4 euros la canette, la foule ne se bouscule pas vraiment. D’autant que chacun est venu bien pourvu, en bouteilles de bière comme de vin. Il est plus d’une heure du matin et la place reste motivée. Une fanfare a attiré les danseurs, pendant que l’AG se poursuit. Sophie Tissier, l’intermittente qui vient tout juste de gagner en appel son combat contre la chaîne Direct 8, intervient à son tour pour témoigner de ce qu’il est « possible de gagner aussi parfois ». Un autre intervenant propose une organisation pour tenir les trois jours, « d’ailleurs une caisse a circulé, j’aimerais bien savoir où elle se trouve à présent ».

Il est deux heures. Nino et Olivier d’ENS Cachan, et Justine, d’Ulm, ne vont pas tarder à rentrer chez eux. « À Cachan, c’est vrai qu’on n’est pas très nombreux, mais il y a quand même des AG », dit Nino. « Écrivez bien aussi qu’on va organiser là-bas une diffusion de Merci Patron mercredi prochain, ça va faire venir du monde », ajoute Olivier. Des volontaires circulent avec des sacs-poubelle pour ramasser bouteilles et gobelet.

Dans l’AG, un Espagnol d’environ 30 ans intervient : « Ça me rappelle énormément ce qui s’était passé en Espagne en 2011. » Fort de cette expérience, il se permet quelques conseils : « Il faut commencer tout de suite à réfléchir à comment structurer le mouvement ici, il faut faire des commissions avec un petit nombre de personnes dans chacune d’elles. » Un autre lance : « Il faut se sortir les doigts du cul. » Depuis l’assistance, quelqu’un crie : « Faudrait peut-être aussi laisser parler des filles. » Une femme de 40 ans environ prend la parole, elle aussi est espagnole : « La première chose qui manque, c’est des toilettes sèches ! »

Il est près de 5 heures, ne reste qu’une cinquantaine de personnes qui quittent sans heurts la place à la demande de la police. Rendez-vous est d’ores et déjà donné ce soir à 18 heures, même endroit, même principe. Le DAL et le CIP (coordination des intermittents et précaires) annoncent leur présence, de même que les étudiants de Paris 1 et Paris 4. Sur Twitter, certains ne manquent pas de rappeler que les indignés qui occupaient des places en Espagne étaient systématiquement évacués au début, mais qu’ils revenaient chaque fois plus nombreux. (Publié sur le site Mediapart le 1er avril 2016)

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2 commentaires

  1. Mathis dit:

    Je viens de tomber sur cet article en recherchant des photos de mon lycée durant les blocus, et je tiens a préciser que si il n’était pas visiblement bloqué, c’est car la proviseure a décidé d’annuler les cours pour les lycéens durant la journée. Les élèves que vous avez vu rentrer sont donc ceux du collège, ou encore des étudiants en BTS.

    Ecrit le 3 avril, 2016 à 2016-04-03T22:02:53+00:000000005330201604

  2. Francia: El estallido del movimiento Nuit Debout | Coordinadora Socialista Revolucionaria dit:

    […] http://alencontre.org/europe/france-du-31-mars-au-9-avril-la-mobilisation-et-la-greve-ii.html […]

    Ecrit le 8 avril, 2016 à 2016-04-08T20:24:03+00:000000000330201604

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Présidentielle : revivez le passage de Philippe Poutou dans "15 minutes pour convaincre" sur France 2

Parmi les divers thèmes abordés dans sa campagne, le chômage a une place importante. Le chômage est d'abord une arme – ils ne sont pas désarmés – par les employeurs afin de faire accepter plus facilement des conditions de travail épuisantes, dégradées et des salaires de survie. Car, si «cela ne vous convient pas, il y en a dix qui attendent devant la porte».

Le chômage est aussi un coût qui pèse sur celles et ceux qui le subissent, et aussi bien directement qu'indirectement sur leur famille. Tensions, stress accru, dégradation de la santé physique et psychique. C'est inacceptable.

Michel Husson affirme: «La réduction du temps de travail permet la création d'emplois. Mais la condition essentielle est le contrôle des travailleurs et travailleuses sur la réalité des créations d'emplois. Ce sont eux qui doivent décider collectivement de la meilleure manière de combiner les formes possibles de réduction du temps de travail, de manière à prendre en compte les aspirations différenciées de salarié·e.s: réduction quotidienne (tant d'heures par jour); hebdomadaire (par exemple 4 jours), annuelle (journée RTT), pluriannuelle (année sabbatique).»

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