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août 2017

A l'encontre

La Brèche

Des ex-commissaires de l’UE commissionnés dans les grandes firmes

Publié par Alencontre le 28 - octobre - 2015
Viviane Reding

Viviane Reding

Par Isabelle Barré

Les hauts fonctionnaires français qui se recyclent dans le privé peuvent aller se rhabiller. A Bruxelles, l’art du pantouflage se pratique au sommet et atteint… des sommets. Un an seulement après la fin de l’ère Barroso, neuf anciens commissaires européens ont rejoint, sans états d’âme, plusieurs multinationales. Dans un rapport à paraître le 28 octobre, un observatoire européen des lobbys, le Corporate Europe Observatory, passe au crible la trajectoire des 28 anciens commissaires, ces superministres européens qui «initient et négocient des législations [affectant] la vie de 500 millions de citoyens». Résultat : un tiers d’entre eux ont déjà atterri dans des entreprises, des fondations de grosses boîtes ou des think tanks privés. Il leur a suffi de jurer, la main sur le cœur, à la nouvelle Commission [présidée par Jean-Claude Juncker, fiscaliste luxembourgeois – Réd.], que leur parachutage ne posait aucun conflit d’intérêts. C’est le fameux jeu des revolving doors, ces «portes tambours» qui autorisent tous les allers et retours, ou presque, dans le privé grâce à des règles d’une furieuse sévérité.

Conseillers spécieux

En 2010, le recasage de plusieurs commissaires avait déjà fait scandale. En réponse, Manuel Barroso avait pondu un code de conduite impitoyable. Cet intransigeant code d’honneur ne connaît pas ce gros mot de «conflit d’intérêts». Il impose simplement aux anciens commissaires de se conduire avec «intégrité». Pendant les dix-huit mois qui suivent la fin de leur mandat, ceux-ci doivent «s’abstenir» de faire du lobbying auprès de la Commission. Mais aucun boulot ne leur est interdit. Chaque reconversion est examinée par une instance parfaitement neutre : l’ensemble des nouveaux commissaires ! Libre à eux de soumettre, ou non, le cas à un comité d’éthique, qui se révèle tout aussi féroce…

Le rapport salue ainsi la prompte reconversion de Neelie Kroes [néerlandaise], ancienne commissaire à la Concurrence puis au Numérique. A 74 piges, la voilà conseillère spéciale auprès de la Bank of America Merrill Lynch. La routine pour cette marathonienne du conflit d’intérêts, qui avait siégé dans les conseils d’administration de 43 grandes boîtes, comme Volvo ou Thales, avant d’être nommée commissaire. Pour obtenir le feu vert de ses successeurs, Neelie Kroes s’est fendu d’un courrier de nature à lever tout soupçon. Une courte page expédiée comme une formalité, le 17 janvier, à la secrétaire générale de la Commission Catherine Day [Irlandaise]. «Chère Catherine (…), écrit-elle, le rôle de conseiller spécial se limite à donner des conseils» (sic). Ce poste très limité ne posera donc aucun problème : «Si un sujet devait créer un conflit d’intérêts avec mon rôle précédent, je peux vous assurer que je me retirerais», assure notre championne de l’éthique. Cet émouvant plaidoyer et les «assurances explicites données par Neelie Kroes» ont suffi à convaincre le comité d’éthique de la Commission, indique le compte rendu de la décision.

Multicarte

Même intransigeance pour Viviane Reding. La Luxembourgeoise affiche quinze ans de mandat au compteur, comme commissaire à l’Education, à la Culture, aux Médias et à la Justice. Mais la nouvelle Commission n’a vu aucun inconvénient à ce que, sitôt partie, elle siège au conseil d’administration de Nyrstar [firme intégrant l’activité minière et les métaux, employant 6900 personnes, ayant son siège à Zurich, cotée sur Euronext], une société minière basée en Suisse, ainsi qu’au conseil de surveillance de la fondation Bertelsmann, le géant des médias [présent dans 50 pays]… Sans doute désœuvrée, Viviane Reding a aussi rejoint le conseil d’administration d’Agfa-Gevaert, un des leaders mondiaux de la technologie médicale [en particulier imagerie médicale, groupe basé en Belgique]. Tout en restant toujours… députée européenne [du Parti populaire chrétien-social] ! Quand elle siège, elle retire toutes ses casquettes ?

Karel De Gucht

Karel De Gucht

Aller et retour

Quant à l’ancien commissaire au Commerce, Karel De Gucht (Belgique), qui s’était fait un devoir, à Bruxelles, de favoriser le futur traité transatlantique de libre-échange, il exerce désormais ses talents comme administrateur du géant des télécoms Proximus (ex-Belgacom). Ce groupe déclare chaque année plus de 300’000 euros de dépenses de lobbying à Bruxelles, mais il n’y a, bien sûr, aucun mélange des genres. Surtout pas le style de l’efficace De Gucht, qui a aussi rejoint le fonds d’investissement Merit Capital [siège social à Anvers, présent entre autres à Zurich], dans lequel il siégeait avant d’être commissaire.

Durant ses années à la Commission, ce Belge détenait d’ailleurs 744’000 actions de Merit Capital, indique sa dernière déclaration d’intérêts… Plus à une largesse près, le comité d’éthique de Bruxelles l’a autorisé, six mois après son départ, à siéger au sein du conseil consultatif de CVC Capital Partners [CVC gère les fonds de 300 fonds institutionnels publics et privés], le sixième plus gros fonds d’investissement au monde… Le délai de décence était largement dépassé ?

Pesticide sans odeur

Fière reconversion aussi pour l’ancien commissaire à l’Environnement [le Slovène Janez Potocnik], qui n’a pas mis deux mois pour se recaser. Le voilà président d’un vaste machin, le Forum pour le futur de l’agriculture, une organisation de lobbying créée en 2008 par Syngenta [issue de Novartis, basée à Bâle et concurrente de Monsanto], le leader mondial des pesticides ! La nouvelle Commission Juncker n’a pas sourcillé : elle n’a même pas saisi le comité d’éthique. Réunis en décembre 2014, les commissaires ont autorisé sa prise de fonctions, à condition, indique le compte rendu, que «ses activités n’incluent rien qui soit connecté aux intérêts commerciaux de Syngenta». Juré-craché…

Transport en vrac

Même traitement féroce pour l’ex-commissaire aux Transports Siim Kallas [estonien], devenu conseiller de Nortal [siège social en Estonie], un groupe multicarte qui vend, notamment, des solutions… dans le transport et la logistique. Après avoir scrupuleusement examiné son cas, la Commission a estimé que cette «activité n’[était] pas liée à son ancien portefeuille». On est transporté ! Et les dirigeants de Bruxelles n’ont nullement été gênés que le même Kallas devienne en même temps conseiller spécial… de l’actuel commissaire au Dialogue social [Valdis Dombrovskis, Lettonie]. Ce n’est plus un mélange des genres, c’est un magma.

Salaires de misère

D’autres se contentent de rallier des think tanks privés. A lui seul, Barroso cumule ainsi 22 fonctions ou postes honorifiques du groupe d’influence Bilderberg au Sommet européen des affaires. Et on l’accusait, à Bruxelles, de servir les intérêts des entreprises…

Tous ces commissaires sont, il est vrai, de grands nécessiteux. Payés 20’832 euros par mois, ils touchent entre 40 et 65% de leur salaire pendant trois ans après leur départ. Soit 8332 euros, au minimum, par mois. Le tout exonéré d’impôts, mais pas de moralité. (Article paru dans Le Canard enchaîné du 28 octobre 2015)

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FIFA : comprendre le "système Blatter" en 5... par lemondefr

C’est une bombe que vient de lancer Der Spiegel. Dans un article intitulé «Le complot», l’hebdomadaire allemand dévoile un document qui relance le feuilleton «borgiesque» à la Fédération internationale de football (FIFA).

Ledit document est une proposition de contrat envoyée le 19 décembre 2014 par le cabinet d’avocats californien Quinn Emanuel (QE) au directeur juridique de la FIFA, Marco Villiger. Dans ce document, QE s’engage à défendre les intérêts de la Fédération contre le département d’Etat de la justice américaine.

Le contrat est signé le 5 janvier 2015 par le secrétaire général de l’organisation, Jérôme Valcke, et par son adjoint et directeur financier Markus Kattner, puis tamponné par M. Villiger.

La chronologie apparaît troublante dans la mesure où l’administration de la FIFA semble avoir été au courant de la menace exercée par les autorités américaines «142 jours» avant le fameux coup de filet du 27 mai 2015, à Zurich (Suisse). Ce jour-là, plusieurs dignitaires de l’instance planétaire avaient été interpellés pour corruption, fraude et blanchiment d’argent. Cette vague d’arrestations avait eu lieu deux jours avant la réélection du SuisseSepp Blatter, le 29 mai 2015, pour un cinquième mandat à la présidence de la FIFA.

«Un complot interne»

La tornade judiciaire avait finalement conduit le Valaisan à remettre son mandat à disposition, le 2 juin 2015. Sepp Blatter, dont la signature manque sur le contrat scellé avec QE, assure qu’il «n’était pas du tout au courant» de cet accord. Celui qui a été suspendu six ans pour un paiement de 2 millions de francs suisses (1,8 million d’euros) fait en 2011 à l’ancien président de l’Union des associations européennes de football (UEFA), Michel Platini – lui-même radié quatre ans – se dit victime d’un «complot interne». (Le Monde, 12 août 2017, à 12h44, à suivre sur le site de ce quotidien)

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