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décembre 2017

A l'encontre

La Brèche

Grève à effet de levier sur le tarmac de l’aéroport de Francfort

Publié par Alencontre le 19 - février - 2012

Dormir en sécurité à l'aéroport de Francfort: la solution de Fraport?

Par rédaction A L’Encontre

Depuis jeudi 16 février 2012, l’aéroport de Francfort/Main est fortement perturbé par la grève de 200 salarié·e·s de la sécurité aérienne (travaillant sur le tarmac). Francfort est parmi les deux plus grands hubs d’Europe. Ce conflit du travail, en phase de décollage, possède un caractère «insolite». Il soulève des questions décisives liées à la défense collective des conditions de travail et de salaire dans un secteur des transports en pleine réorganisation (voir  à ce propos, sur ce site, nos articles sur les conducteurs de train, entre autres en date du 5 mars 2011 – onglet Allemagne). Le vendredi 17 février 2012,  295 vols ont été supprimés sur 1082, avant tout les vols de courte et moyenne distance. L’épreuve de force, comme toujours dans de telles grèves, se fait sur la capacité – ou non – de l’opérateur de l’aéroport d’assurer au moins 50% des envols et des atterrissages. Ce que la société Fraport a immédiatement proclamé, en mobilisant du personnel de remplacement. Et, comme c’est la coutume, la société affirme que le personnel fraîchement formé manifeste une «courbe d’apprentissage» très bonne! La priorité n’est plus la sécurité et le flicage par des «cadres» – plus ou moins ouvert – du personnel de sécurité, dans ses diverses fonctions. Pour le patronat, il faut, d’abord, casser le mouvement de grève et le syndicat, en particulier en le frappant au porte-monnaie (par le moyen de procès). Pour les vols à courte – et certains à moyenne – distance est mis en place un système d’échange des billets: de l’avion au train. Durant le week-end, la grève a été suspendue. Mais, face  à la brutalité de la riposte patronale, le dimanche 19 février 2012, le syndicat des salarié·e·s de la sécurité a annoncé une grève de 24 heures pour le lundi 20 février (Spiegel online, 19 février 2012).  Lufthansa a déjà décommandé 200 vols. Nous offrons ci-dessous, à nos lectrices et lecteurs,  la traduction d’un article de la Frankfurter Rundschau, datant du vendredi 17 février 2012, donnant un bref aperçu de la situation sous forme de questions-réponses.  Le quotidien Süddeutsche Zeitung, du 16 février 2012, apporte, de même, des informations supplémentaires, utiles sur les types de tâches en vigueur à l’aéroport de Francfort et le morcellement des statuts. Nous publions donc de même un extrait de cet article. Les notes – fournies – et le titre sont  de la rédaction. 

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C’est la première grève sur le tarmac de l’aéroport de Francfort/Main [depuis son ouverture en 1936]. Le syndicat de la sécurité aérienne (Gewerkschaft der Flugsicherung, GdF) a donné à 200 employé·e·s la consigne de cesser le travail de 15h à 22h. Vendredi [le 17 février 2012], la grève doit se prolonger de 8 heures à 22 heures.

Quel est l’objet du conflit?

Le syndicat de branche [1] GdF veut imposer une hausse drastique des salaires. La société d’exploitation de l’aéroport, Fraport [2], considère toutefois de telles revendications comme «abusives», car elles déstabiliseraient l’ensemble du système salarial au sein de l’entreprise. Un verdict de conciliation, rédigé par l’ancien maire de Hambourg, Ole von Beust [3], du Parti chrétien-démocrate d’Allemagne (CDU), a été refusé par la société d’exploitation. Selon le syndicat GdF, la conciliation proposait des augmentations du salaire de 800 à 1 800 euros pour la plupart des salarié·e·s, ceci étalé sur les quatre années à venir. Le porte-parole du GdF, Matthias Maas, estimait jeudi que de telles augmentations salariales reviendraient bien meilleur marché à l’entreprise aéroportuaire que deux jours de grève.

Comment les compagnies d’aviation réagissent-elles au conflit du travail?

Tous les passagers ont été appelés à contrôler sur Internet si leur avion partait ou si le vol était annulé. Le plus gros client de l’aéroport, la compagnie d’aviation allemande Lufthansa [qui possède Swiss et contrôle le hub de Zurich], a dû annuler 100 vols jeudi 16 février entre 15h et 23h. Les vols nationaux et européens ont été touchés, tandis que tous les vols intercontinentaux ont pu être assurés. Selon les informations reçues à la rédaction de ce journal [jeudi 16 février vers 15h], plus de la moitié des vols européens ont été annulés. Dans l’ensemble de la journée du 16 février, près de 160 vols ont été annulés. Pour [la journée du 17 février], la Lufthansa a retiré 250 vols de son planning [4].

Quelle est l’opinion de la Lufthansa sur la grève?

Le porte-parole de la Lufthansa, Thomas Jachnow, juge [la grève] «totalement disproportionnée et inappropriée». Pour les négociations salariales, il estime que «de nouvelles règles du jeu doivent être définies». Alors que Fraport est la cible de la grève, c’est la Lufthansa qui doit, selon ses dires, supporter les frais et les passagers seraient les plus touchés. Une action en dommages et intérêts a été intentée contre GdF, celle-ci ne concerne toutefois pas le conflit actuel, mais l’annonce d’une grève des aiguilleurs du ciel en août 2011 [5]. Selon GdF, la plainte porte sur un montant de 1,7 million d’euros.

Quelles mesures ont été prises par Fraport pour parer à la paralysie de l’aéroport?

Les cadres et les anciens travailleurs du tarmac [qui ont gravi les échelons de l’entreprise Fraport] ont été entraînés pour pouvoir remplacer [les grévistes]. Près de 50% des vols et mouvements au sol devraient ainsi pouvoir être effectués.

Est-ce que cela ne va pas poser des problèmes de sécurité?

GdF a exprimé son inquiétude quant à ce problème. Fraport répète de son côté que la sécurité reçoit la plus haute priorité. Selon l’argumentation de Fraport, les employé·e·s qui conduisent les véhicules baptisés Follow-Me [chargés de piloter les avions au sol jusqu’à leur place de stationnement], ou bien ceux qui travaillent dans la centrale chargée d’attribuer les portes de débarquement/embarquement, n’ont pas de formation d’aiguilleurs du ciel. Toujours selon l’entreprise, c’est précisément à cause de cette différence de qualification que ce type de travail est comparable [aux activités de ground handling], comme les contremaîtres (Lademeister) et employés (Flugzeugabfertiger) exécutant le chargement des avions. Pour cette raison, le directeur du personnel de Fraport, Herbert Mai, ne peut pas s’imaginer prendre en compte les revendications de GdF en ce qui concerne la centrale du trafic au sol et la surveillance des aires de trafic et de stationnement des avions [y compris les véhicules Follow-Me] [6]. Par contre, le directeur du personnel fait montre d’une ouverture concernant les postes de contrôleurs du tarmac,qui opèrent à partir d’une tour de contrôle indépendante et qui guident les mouvements des avions au sol.

Quelle est la position du Betriebsrat [comité des représentants du personnel, souvent plus ou moins «coopté» par la direction] de Fraport?

Les représentants du personnel considèrent les revendications de GdF comme «complètement exagérées». Le Betriebsrat rappelle la lutte menée de manière collective par les 11’000 salarié·e·s de l’aéroport contre l’externalisation des services de trafic au sol [7]. Toujours selon les représentants du personnel, des augmentations salariales pour ceux du tarmac signifieraient des économies sur le dos des autres salarié·e·s.

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[Les salarié·e·s désignés sous le nom de] contrôleurs au sol (Vorfeldkontrolleure) ne sont pas titulaires d’une formation semblable à celle des aiguilleurs du ciel, mais ont reçu une formation spéciale interne à l’entreprise à l’issue de laquelle ils obtiennent une licence de sécurité. Ils sont chargés de conduire les pilotes sur les aires de trafic et de stationnement, ainsi qu’aux portes d’embarquement. Les salarié·e·s du contrôle au sol opèrent également depuis les véhicules «Follow-Me», qui guident directement les avions dans le dédale de l’aéroport. Seuls les aéroports de Dresde, Hambourg, Munich, Francfort et bientôt Berlin possèdent un contrôle du trafic au sol indépendant. Dans les autres aéroports, ces tâches sont effectuées conjointement au contrôle des avions en vol par les employé·e·s de la Deutsche Flugsicherung (sécurité aérienne allemande) [8].

Dans le présent conflit (…), la firme Fraport a refusé la proposition de conciliation du politicien de Hambourg Ole von Beust et laissé – sans réaction aucune – s’écouler le délai que lui avait donné le syndicat GdF pour s’expliquer.  (Traduction A l’Encontre)

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[1] Le terme Spartengewerkschaft, syndicat de branche, désigne en Allemagne un type d’organisations de défense de salarié·es qui sont indépendantes des grandes centrales et actives dans un secteur particulier de l’économie. En particulier les Spartengewerkschaften des médecins (Marburger Bund), des pilotes (Cockpit) et des conducteurs de train (GdL) ont fait parler d’eux ces dernières années par leurs revendications et grèves radicales, contestées par les «sommets» syndicaux.

[2] En 2010, la société Fraport employait 19’425 salarié·e·s et faisait un chiffre d’affaires de 2194 millions d’euros; elle est aussi active au plan international par l’intermédiaire de contrôle et participation à des sociétés aéroportuaires de par le globe. Actionnaire majoritaire: le Land de Hesse.

[3] De son vrai nom Carl-Friedrich Arp Ole Freiherr von Beust (né en 1955), l’ancien maire de Hambourg travaille actuellement comme consultant chez Roland Berger. Il est, entre autres, connu pour ses grandes campagnes de privatisation, touchant les hôpitaux publics, les entreprises portuaires de Hambourg (HHLA) et les centrales électriques municipales (HEW).

[4] L’aéroport de Francfort/Main a assuré 453’000 vols européens (départs et arrivées) (deuxième place en Europe après Paris/Charles-de-Gaulle; neuvième plus gros aéroport mondial) et 464’000 vols nationaux (première place devant l’aéroport de Munich) en 2010. Ces chiffres atteignent une moyenne journalière de 2583 vols.

[5] En août 2011, GdF avait annoncé une grève des 1900 aiguilleurs du ciel en Allemagne (sur un total de 5000 employé·e·s de la sécurité aérienne), tandis que l’entreprise publique de sécurité aérienne, la Deutsche Flugsicherung (DFS), refusait une conciliation suite à l’échec des négociations salariales [tarifaires]. Le jugement du Tribunal du travail du Land de Hesse, reconnaissant le recours à la grève comme légitime, avait pris de court l’entreprise publique. Elle s’était résignée à accepter une conciliation un jour avant la grève prévue, suspendant ainsi les mesures de lutte (Financial Times Deutschland, 9 août 2012). Le conflit s’est terminé en octobre 2011 avec d’importantes augmentations de salaire pour les salarié·e·s de la sécurité aérienne (voir à ce propos Labournet, rubrique Flugverkehr).

[6] Tout en évoquant abstraitement la sécurité, l’article ne fait aucune mention des conditions dans lesquelles ces tâches professionnelles sont effectuées. Or, il est reconnu que celles-ci sont hautement dangereuses et éprouvantes pour la santé, en particulier à cause du bruit des moteurs et des particules de kérosène en suspension dans l’air.

[7] En octobre 2011, le syndicat majoritaire ver.di a commencé une campagne contre les plans de démembrement de l’entreprise Fraport. Ils impliquent, entre autres, la dérégulation des services de trafic au sol, conformément aux projets impulsés par la Commission européenne dans ce secteur (Labournet, rubrique Flugverkehr).

[8] Cet élément clé – visiblement inconnu de la journaliste du Frankfurter Rundschau – explique pourquoi le syndicat GdF, qui a obtenu des augmentations salariales pour les employé·e·s de la Deutsche Flugsicherung en octobre 2011, veut imposer les mêmes acquis dans les gros aéroports, où il existe des statuts différents pour le contrôle au sol.

 

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