jeudi
25
mai 2017

A l'encontre

La Brèche

Le modèle de  drone Euro-Hawk présemté au ministre de la Défense,  T. de Maizière

Le modèle de drone Euro-Hawk présemté au ministre de la Défense,
T. de Maizière

Par Thomas Cluzel

Il y a quelques mois, ils représentaient encore le grand espoir de l’aviation allemande. Les drones, c’est l’avenir, nous disait-on. Un prix raisonnable, une technologie efficace permettant d’éviter des pertes humaines et un outil idéal pour le repérage et les bombardements ciblés. Sauf qu’aujourd’hui, écrit Die Tageszeitung (la taz) le rêve est devenu un cauchemar.

«La débâcle des drones», c’est le nom que les Allemands ont donné à cet énorme scandale, qui met aujourd’hui non seulement l’armée tout entière dans l’embarras, mais aussi le gouvernement d’Angela Merkel et ce à quelques mois seulement des élections législatives [en septembre 2013].

De quoi s’agit-il? Voilà douze ans, précise Le Temps [«média suisse de référence» comme il se qualifie], que l’armée allemande cherche à acquérir des drones d’observation. Et après des discussions avec les Etats-Unis, en janvier 2007, le Bundestag autorise finalement l’achat de quatre drones. Sauf que le projet s’avère rapidement catastrophique et menace de déraper financièrement. Dès 2011, les premiers tests réalisés en Allemagne font état de problèmes techniques, qui rendent impossible le survol du continent européen. L’appareil n’est notamment pas équipé pour éviter les collisions avec l’aviation civile. En 2012, la Cour des comptes exige alors des informations. Et le mois dernier, le ministre allemand de la Défense annonce que le projet est abandonné.

Le problème, c’est que pour acquérir ces drones inutilisables, le gouvernement allemand a englouti pas moins de 700 millions d’euros, plus d’un demi-milliard, une facture dont devra s’acquitter le contribuable. Ce qui bien évidemment, en temps de crise, fait plutôt mauvais genre.

Le matin du 5 juin 2013, le ministre de la Défense doit s’expliquer devant le Bundestag sur les raisons de ce fiasco. Or, même si l’échec de ce programme ne peut lui être personnellement imputé, puisque lancé en 2001, il a donc été géré par cinq ministres de la Défense sous trois gouvernements différents, sociaux-démocrates comme conservateurs, pour autant écrit la Süddeutsche Zeitung, c’est bien la responsabilité de l’actuel ministre, Thomas de Maizière qui est aujourd’hui en cause. L’opposition [social-démocrate, Verts et Die Linke] lui reproche notamment d’avoir agi trop tard et surtout d’avoir dissimulé des problèmes dont il aurait eu connaissance depuis longtemps. D’après les recherches de l’hebdomadaire Der Spiegel, le ministère de la Défense était en effet informé de la dimension des problèmes mais ce n’est que quinze mois plus tard que le ministre a arrêté ce programme.

Autrement dit, reprend la publication de Frankfurt am Main, même s’il ne faut pas réduire, bien évidemment, l’affaire des drones à Thomas de Maizière, car ce scandale est bel et bien une honte pour le ministère en tant qu’institution et concerne plus généralement les dysfonctionnements de l’administration, toujours est-il que c’est aujourd’hui le ministre en personne qui se retrouve sur la sellette. Or, déjà des voix s’élèvent pour exiger des sanctions personnelles, allant jusqu’à la démission du ministre, même si le sacrifice d’un pion ne suffira pas a d’ores et déjà déclaré le chef du groupe parlementaire social-démocrate. Thomas de Maizière a toutefois un problème massif, note toujours le journal, un problème dont les dimensions énormes auraient pu être évitées, si on s’était intéressé un peu plus aux détails dans son ministère.

Sans compter qu’un nouveau scandale s’annonce, prévient à nouveau la Süddeutsche Zeitung. Comme si le ministre n’avait pas déjà assez de problèmes avec la révélation incessante de nouveaux détails de l’affaire, le quotidien à grand tirage Bild vient de lancer un nouveau pavé dans la mare: un procureur vient en effet d’ouvrir une enquête, visant un général et plusieurs de ses collaborateurs au ministère de la Défense pour corruption, lors de l’achat de fusils, défaillants eux aussi. Selon le quotidien de Munich (SZ), il s’agirait de soupçons de corruption en lien avec la livraison d’armes à l’armée: alors que plusieurs examens avaient révélé des vices de fabrication, les armes ont pourtant été livrées aux troupes. Deux dossiers donc et surtout deux situations chaotiques, un véritable cas d’école écrit le journal de tout ce qui va mal aujourd’hui dans l’armée allemande.

C’est vraiment lamentable insiste à nouveau la Süddeutsche Zeitung. D’où le titre, à la une cette fois-ci de Die Welt [marqué fort à droite]: «La semaine de la vérité pour Thomas de Maizière». Toute la presse allemande spécule à présent sur le sort du ministre. Lui qui pourtant, il y a quelques semaines encore, était considéré, non seulement comme l’un des espoirs de la CDU (Démocrate chrétien), mais aussi et surtout l’un des potentiels successeurs d’Angela Merkel pour l’après-2017.

Désormais, conclut Le Temps, son avenir apparaît d’autant plus compromis que le dossier menace à présent de peser sur la campagne électorale, en vue des législatives de septembre prochain. Or, Angela Merkel l’a déjà montré à plusieurs reprises, la chancelière n’a guère l’habitude de conserver ses ministres lorsqu’ils sont mêlés à un scandale. Pour l’heure, seul le parti «néo-communiste» Die Linke a réclamé la démission du ministre. Mais le SPD et les Verts, à l’affût d’un thème pour relancer leur propre campagne, pourraient également le rejoindre, si les explications données ce matin par le ministre ne leur paraissaient pas satisfaisantes.

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2013-06-04T141554Z_1_APAE95313ML00_RTROPTP_2_OFRWR-ALLEMAGNE-INONDATIONS-20130604Et que dire encore de la communication politique [à propos de la crue dévastatrice du Danube] cette fois-ci, autour de cette catastrophe?  En Allemagne de nombreux journaux commentent la visite dans les régions sinistrées d’Angela Merkel, bottes aux pieds, à trois mois seulement des législatives. Une preuve à la fois de compassion mais aussi un symbole politique.

Car que dit en substance la chancelière: «Nous qui sommes au sommet, nous sommes là si vous avez besoin de nous». Or ces images commentées partout dans la presse ne sont pas sans rappeler celles d’un autre chancelier. En 2002, c’est Gerhard Schröder qui, les bottes aux pieds, avait mis en scène ses capacités de gestionnaire de crise dans l’est de l’Allemagne inondé. Le chancelier, rappelle Die Tagezzeitung, avait ensuite créé la surprise en remportant les élections. Et de conclure, onze ans plus tard, c’est donc au tour Angela Merkel de surfer sur la vague des inondations.

On verra quel profit politique sera tiré de ces événements, mais pour Der Tagesspiegel, c’est quoi qu’il en soit à l’honneur d’Angela Merkel d’avoir porté ces bottes en caoutchouc. Et d’ailleurs, précise le journal, la chancelière s’est faite démonstrativement discrète, car elle a probablement deviné que chacun de ses gestes aurait pu être un de trop. Or, Merkel était obligée de renoncer à une grande mise en scène pour ne pas que ce soit sur-interprété.

C’était d’ailleurs manifestement le choix adopté également par son confrère, le chancelier autrichien Werner Faymann. Car là encore, relève le quotidien Salzburger Nachrichten, nombreux sont ceux qui n’ont pas oublié la mise en scène de l’ex-chancelier, dans ses bottes jaunes canari, en train de puiser l’eau d’un côté d’une digue pour la reverser de l’autre, le tout armé d’un seau en plastique. Et le journal d’en conclure: il n’existe pas de règles de comportement générales à l’attention des politiques dans les situations de crise, mais une chose est sûre, la crédibilité ne peut être mise en scène: on l’a ou on ne l’a pas. (Billet de T. Cluzel à France Culture, 7h24)

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