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La Brèche

Grèce. La politique migratoire de l’UE en feu

Publié par Alencontre le 21 - septembre - 2016

500Par Sotiris Siamandouras

Dans la nuit du 19 septembre 2016, le camp des réfugié·e·s (qualifié officiellement de «hot spot») de Moria, sur l’île de Lesbos, a été détruit par le feu. Il s’agit d’un camp qui abrite plus de 3000 réfugié·e·s. Les médias grecs présentent la version suivante des faits: l’incendie aurait été le résultat d’affrontements entre groupes des réfugié.es, lesquels ont commencé après la circulation de la rumeur qu’ils seraient expulsés vers la Turquie. Ce n’est pas certain. Le rapport du service d’incendie fait état de trois incendies successifs, deux dans le camp et le troisième à l’extérieur du camp, après la fin d’une manifestation de l’extrême droite. On se trouvait au moment le plus dense de heurts qui s’étaient produits les derniers dix jours.

Le début de cette histoire honteuse pourrait remonter au dimanche 11 septembre, quand l’abaissement du drapeau grec a été interrompu par la présence de centaines des réfugié.e.s qui manifestaient contre leur enfermement, depuis de nombreux mois dans des conditions épouvantables. Des groupes d’extrême droite ont saisi cette opportunité pour appeler à un rassemblement le soir afin d’assurer la montée du drapeau. En effet, elle a été faite, sous la protection des MAT (Forces de choc, CRS) et avec la présence d’un groupe antifasciste [1]. Mais cet incident n’était que le début.

Une semaine après, le dimanche 18 septembre, 600 habitants de Moria ont organisé une manifestation demandant l’évacuation partielle du camp. Des membres d’Aube dorée (extrême-droite nazie) l’ont infiltrée. Ils ont pris le contrôle. Ils ont attaqué des personnes solidaires avec les réfugi·é·s [2].

Une jeune femme solidaire a été hospitalisée suite à cette attaque [3]. En parallèle se manifestait le début de tensions ouvertes à Moria quand un résident a attaqué une réfugiée et ses quatre enfants. En même temps se sont produits les incendies. Par la suite éclata le conflit entre Afghans et Africains qui a été géré par les MAT [4]. Le bilan des incendies a été le suivant: 16 hectares dévastés, 3 containers et 50 tentes brûlés [5]. La météo se détériore et le gouvernement a décidé de transporter des réfugié·e·s dans deux navires [6].

Indépendamment des faits précis, il faut noter que lorsqu’une une tragédie arrive une fois on peut parler d’un accident; toutefois, quand cet accident se répète – et dans des pays différents – il n’est plus fortuit. Il est lié à des conditions construites par des politiques dites «d’accueil» et «de rejet». On peut se référer à des incendies, aux origines certes diverses, en Allemagne, par exemple, où selon la police criminelle allemande (BKA) 45 «incidents» de ce type se sont produits durant le premier semestre 2016. Et des installations du type «hot spot» – des lieux placés sous tensions – ont été l’objet d’incendie en 2009, en 2011 et en 2016 à Lampedusa. Il faut changer de modèle et financer les structures décentralisées à l’intérieur d’un tissu social et civil au sein duquel le relais et la diffusion des initiatives solidaires (nombreuses) sont étayés par des structures officielles. Il est urgent, évidemment, de changer tout le modèle de «traitement» des réfugié·e·s et des migrant.es qui sont le résultat, direct et indirect, des politiques impérialistes.

Pourtant, l’UE néolibérale échoue même au niveau de la «gestion», un terme que les dirigeants européens aiment tellement. Ce n’est pas tellement une question d’argent que de planification, de distribution et de perception. Pour la période 2014-2020, l’UE a déjà adopté le versement d’une somme de 510 millions pour la Grèce seule. De cette somme, 180 millions ont déjà été distribués: 58,4 millions pour le Ministère de la défense; 24,2 millions pour le Ministère de la santé [7] et 82,6 ont été distribués directement à des ONG [8].

Cette façon de gérer l’argent des peuples de l’UE démontre clairement la politique et la stratégie qui structurent cette gestion [9]. Les immigré·e·s sont considérés principalement comme un problème de sécurité nationale (ce qui est plus démontré aux frontières de la Grèce, pour ne pas nommer d’autres pays) et, selon plusieurs formulations, un «danger pour la santé publique». Il est significatif, dès lors, que Médecins sans frontières (MSF) n’accepte plus l’argent de l’UE, depuis un an, en le justifiant par le refus d’une sorte de complicité avec «les conséquences catastrophiques provoquées par la politique de cette dernière face aux personnes réfugiées et déplacées». Le néolibéralisme se couple avec le néoconservatisme.

Il faut y ajouter l’indifférence totale à un ensemble de besoins humains et une absence absolue de financement de «l’Etat social» et de ses services comme des mécanismes conçus précisément pour la «gestion des crises humanitaires» et pour l’organisation de la vie quotidienne. En ces matières, les appareils gouvernementaux et de l’UE préfèrent «sous-traiter» des «aides» à des ONG qui sont souvent des QGO, autrement dit des Organisations quasi gouvernementales. On en récolte les conséquences. Il s’agit encore d’un échec d’une idéologie aveugle qui va de désastre en désastre tout en proclamant sa pertinence et validité. (Texte rédigé le 20 septembre 2016; édition A l’Encontre)

____

[1] Source: http://www.efsyn.gr/arthro/mikris-ektasis-epeisodia-sti-mytilini

[2] Adea Guillot écrit dans Le Monde en date du 20 septembre 2016: «Dimanche 18 décembre, en effet, un groupe de citoyens mécontents, très visiblement soutenu par le parti néonazi Aube dorée, a manifesté sur le port de Mytilène contre la présence des réfugiés sur leur île.

« Ils lançaient à la tête de nos volontaires des slogans d’une violence inouïe, raconte Lena Antinoglou, militante et très active au Pikpa, un camp ouvert géré par des volontaires mis sur pied il y a plus de trois ans. L’accord UE-Turquie a totalement changé la donne ici. Alors qu’il y avait une solidarité exemplaire et un climat plutôt calme, avoir des milliers de gens coincés comme ça de manière indigne dans des camps pleins à craquer a commencé à créer des tensions de plus en plus vives, et, aujourd’hui, les fachos tentent de regagner du terrain.»

Ces dernières semaines, des manifestations «citoyennes» à relents nationalistes et aux slogans franchement racistes ont eu lieu sur les îles de Lesbos, donc, mais aussi Chios et Leros. Les plus touchées par le surpeuplement des camps. L’extrême droite est restée plutôt silencieuse et en retrait ces deux dernières années en Grèce, alors même que le flux de réfugiés qui traversait le pays atteignait le million.

Mais, depuis que les pays du nord de l’Europe ont fermé leurs frontières en février, et que près de 60’000 réfugiés se sont retrouvés bloqués en Grèce, la tendance s’inverse. Des groupes «d’autodéfense» commencent à voir le jour, et les néonazis d’Aube dorée repartent en campagne localement.»

[3] Source: http://www.enikos.gr/society/409682,Epeisodia-sth-Mytilhnh-Akrodexioi-xtyphsan-gynaikes-kata-th-diarkeia-poreias-.html

[4] Source: http://www.efsyn.gr/arthro/akrodexioi-trampoykismoi-sti-mytilini

[5] Source: http://www.lesvosnews.net/articles/news-categories/astynomiko-reportaz/apologismos-sti-moria-apo-tin-pyrosvestiki-kaikan-16

[6] Source: http://www.ert.gr/moria-prosorini-lysi-i-filoxenia-ton-prosfygon-se-dyo-plia/

[7] Source: http://indicator.gr/55158-2/

[8] Source: http://europa.eu/rapid/press-release_IP-16-1447_en.htm

[9] «Le directeur du Comité international de secours en Grèce, Panos Navrozidis, a déclaré que l’incendie sert de rappel brutal aux dirigeants du monde et montre la nécessité de revoir ce qu’il appelle «les politiques erronées et profondément douteuses» mises en place avec l’accord UE-Turquie». (Le Monde, 20 septembre 2016),

Durant une conférence de presse, le 20 septembre 2016, Natashah Bertaud, porte-parole de la Commission européenne, a affirmé selon ce qu’a rapporté Derek Gatopoulos, journaliste de l’Associated Press, que les réfugiés vont rester «autant que possible» dans les îles, afin d’éviter des mouvements vers le reste de l’Europe. Et elle l’a justifié en affirmant «que le gouvernement grec avait décrit la situation comme étant sous contrôle».

 

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