dimanche
23
juillet 2017

A l'encontre

La Brèche

Thibault, Sarkozy, Chérèque

Entretien avec Jean-Pierre Basilien

La mobilisation en France est à un tournant. L’effort des appareils centraux de la CDFT et de la CGT – dans le cadre de l’Intersyndicale – vise à considérer que, une fois la «loi votée» par l’Assemblée et le Sénat, la mobilisation d’ensemble doit prendre fin. Cela est dit avec un peu plus de précaution, mais le message est, de fait, claironné, depuis près de 7 jours.

Le terme de mobilisation, selon ces mêmes «acteurs sociaux», devrait, dès lors, sonner le 6 novembre 2010. Certes Thibault et Chérèque «promettent des luttes sérieuses», dans le futur.

Si ce scénario se concrétise, cette mobilisation sociale, fort riche en expériences, va être transformée en pierre angulaire pour les élections présidentielles de 2012, avec le PS de Martine Aubry et de Dominique Strauss-Kahn du FMI comme architectes d’une dite «gauche».

Nous avions indiqué cette possible dynamique dans divers textes sur ce site.

Nous publions ci-dessous un entretien avec un «spécialiste des ressources humaines» – interrogé par Mathieu Magnaudeix – faisant un travail d’information pour le patronat. Jean-Pierre Basilien offre des éléments utiles pour une réflexion sur la situation sociale française et sur l’approche des appareils syndicaux centraux, soit, pour l’essentiel, la CGT (B. Thibault) et la CFDT (F. Chérèque).

Ce type d’analyse – en prenant en compte qui parle et d’où il parle – peut être un élément de réflexion pour des militant·e·s : au sens de ceux et celles qui agissent pour rallier autrui à leurs convictions raisonnées.

Il est également essentiel de saisir les implications à l’échelle de l’Europe de la mobilisation sociale et politique en France. Une mobilisation dont l’issue doit faire l’objet d’un suivi sérieux, au moment où les raffineries paralysées par le mouvement de grève vont reprendre le travail et où la CGT a annoncé le déblocage des terminaux pétroliers de Fos-Lavera, dans les Bouches-du-Rhône.

Nous publierons, comme nous l’avons fait depuis des semaines, des documents et articles permettant de réfléchir sur un mouvement qui n’a pas seulement les traits de ladite «exception française». (cau)

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Septième journée d’action, le 29 octobre 2010, contre la réforme des retraites. Les syndicats reconnaissent que la mobilisation est nettement moins importante que les journées précédentes. Mais elle reste forte, alors que la loi a été définitivement adoptée mercredi 27 octobre 2010 et que les vacances scolaires rendent plus difficiles les mobilisations.

Des manifestations importantes ont encore eu lieu à Paris, Marseille, Toulouse, Lyon. Des cortèges ont rassemblé plusieurs milliers de personnes dans de nombreuses villes plus petites (plus de 250 manifestations en tout). Les mouvements de grève dans les transports et le secteur de l’énergie se font nettement moins nombreux.

Désormais CGT et CFDT demandent à Nicolas Sarkozy de ne pas promulguer la loi. «Ce qui est impressionnant, c’est que c’est sans doute la première fois qu’au lendemain du vote d’une loi, nous ayons des manifestations d’aussi grande ampleur», a déclaré Bernard Thibault (CGT). Pour François Chérèque (CFDT) «ce n’est pas parce qu’une loi est promulguée, qu’elle est votée, qu’elle devient juste».

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Jean-Pierre Basilien est directeur d’études d’Entreprise & Personnel (E&P), réseau associatif regroupant les spécialistes en ressources humaines des plus grandes entreprises (Renault, EDF, Orange, La Poste, Société générale, Danone, etc.).

Chaque année, E&P publie une note de conjoncture sociale très attendue par les DRH («Directeurs des Ressosurces humaines») et les spécialistes du social. Dans la dernière livraison, parue en octobre 2010, Jean-Pierre Basilien décrit un «dialogue social pour le moins dégradé» et prévient: dans les prochains mois, les conflits ou les tensions autour de l’emploi et des salaires risquent de s’accroître. Entretien.

La réforme des retraites vient d’être votée par le Parlement. Est-ce la fin du mouvement ?

Nous n’avons jamais cru à un scénario de grève générale. Les acteurs syndicaux [appareils syndicaux – ndlr|] eux-mêmes n’avaient pas cette stratégie-là: ils savaient bien qu’elle n’avait qu’une probabilité extrêmement faible, sinon nulle, d’entraîner massivement le salariat, qui est très divers, dans un mouvement d’ensemble ayant un débouché politique. Personne ne s’est rendu compte de la grève générale initiée par FO en juin !

Quant aux grèves reconductibles, il était évident qu’elles n’aboutiraient pas, comme on le voit aujourd’hui. Les confédérations ont d’ailleurs anticipé un épuisement assez rapide de ce mode d’action.

Et ce, pour des raisons très concrètes: en avril, la SNCF avait connu un conflit important qui n’a pas abouti, et les régimes spéciaux ne seront concernés par la réforme des retraites qu’en 2017.

Localement, des salariés se mobilisent et quand ils voient que personne ne bouge, quand ils anticipent ce que leur engagement dans la grève va représenter en termes de pertes de salaire, ils se posent des questions.

On assiste pourtant toujours à des mobilisations ici ou là…

Autour de l’axe CGT-CFDT, les syndicats s’en sont tenus à une posture syndicale. Ils ont été extrêmement vigilants pour éviter de se faire entraîner sur le terrain d’une critique politique de l’action du gouvernement. C’est logique: ils savent qu’il y a une vie après le conflit, qu’il faudra se remettre très vite autour de la table pour des négociations cruciales, à commencer par la négociation de la nouvelle convention de l’assurance-chômage (Unedic, début 2011).

Dans le même temps, il y a bien un mouvement social, mais il est compliqué à saisir. Les confédérations ne sont plus ces grands chefs d’orchestre qui tirent les ficelles un peu partout sur le terrain. Les conflits actuels sont éparpillés, ils se décident souvent localement, et ces initiatives dépendent aussi d’un contexte local. Cette situation n’est pas nouvelle, mais elle apparaît aujourd’hui au grand jour.

Cet état de fait est lié à la crise du syndicalisme, à sa difficulté d’avoir des militants partout, et à la quasi-absence des syndicats dans les PME (Petites et Moyennes Entreprises, la partie la plus importante de l’emploi en France), ce dont on ne parle jamais.

Dans les entreprises, conflictualité ne signifie plus forcément «mouvement collectif structuré», mais des initiatives diverses, des débrayages… Ce que nous avons appelé dans une note précédente une «conflictualité en peau de léopard», avec des taches de conflictualité un peu partout.

Mercredi 27 octobre 2010 dans Libération, Bernard Thibault (CGT) menace: «Les employeurs ont du souci à se faire». Partagez-vous son point de vue ?

Effectivement, tout ça peut se déporter au niveau des entreprises. Nous attirons, en effet, l’attention des employeurs sur les enjeux sous-estimés de la réforme des retraites.

Par exemple, la question de la pénibilité, si elle n’est pas traitée au niveau national, va resurgir dans les entreprises. La gestion de ces revendications risque d’être compliquée, et pourrait accuser la fracture entre les conditions sociales des salarié·e·s, selon qu’ils travaillent ou non dans de grands groupes, car les plus petites entreprises sont moins armées pour faire face à ces demandes.

Très vite, cette réforme va avoir d’autres conséquences. Le vieillissement de la population salariée va placer les entreprises au pied du mur. Jusqu’ici, on a eu beaucoup d’accords seniors, beaucoup de déclarations de bonnes intentions, mais il va falloir les traduire en acte.

Il va aussi falloir gérer différemment les rémunérations, les carrières: avec des salarié·e·s qui partent en retraite plus tard, les plus jeunes vont devoir attendre plus longtemps avant d’avoir une opportunité d’évolution.

L’épisode que nous venons de vivre n’est-il pas la manifestation d’un exécrable dialogue social ?

Je ne vous suis pas. Au début du quinquennat, le dialogue social a bien fonctionné. Des garanties collectives ont été négociées pour faire face aux conséquences sociales de la crise.

En revanche, avec les retraites, il y a eu une bascule, car le pouvoir n’a laissé que très peu de place aux organisations syndicales, pour ne pas dire pas de place du tout. Le gouvernement a tenté de jouer l’opinion publique, pour ne pas permettre aux syndicats d’adopter une position contestataire.

C’était un choix: le gouvernement a estimé qu’il fallait aller vite pour prouver que la France était capable d’avancer rapidement sur la réduction de ses déficits. C’est là que le gouvernement a perdu la bataille. Il n’a pas su faire comprendre que la réforme était juste.

C’est sur la question de l’équité, des efforts demandés, de la justice que l’opinion bascule et que la situation a commencé à s’enflammer. Mais il y a aussi un arrière-plan à prendre en compte, un mécontentement diffus, et l’affaire des retraites n’est là qu’un déclencheur. C’est que, depuis un an, le paradigme économique a changé.

Vous dites [dans votre rapport] qu’en quelques mois, le monde a vécu une «rupture»…

Oui, et on ne le souligne pas assez, alors que c’est la réalité quotidienne des entreprises. Début 2009, en pleine crise, la préoccupation était de stabiliser les conséquences économiques et sociales de la crise et de préparer la relance. A l’automne 2009, on pensait que la sortie de crise était à portée de main, et qu’on allait retrouver une croissance convenable.

Et brutalement, au printemps 2010, avec la crise des dettes souveraines, la pression des marchés sur les gouvernements, les velléités d’organiser au niveau de la zone euro une relance qui conduise à une reprise durable de la croissance ont été balayées. Résultat, le social est sous contrainte économique.

C’est-à-dire ?

Jusqu’ici, la question de la dette souveraine, la notation des Etats par les agences [qui déterminent les taux d’intérêt pour les emprunts obligataires], était reléguée au second plan.

La crise grecque a révélé ces tensions sous-jacentes. Cette pression devient un paradigme sous l’effet duquel il faut inscrire les politiques économiques en Europe pour plusieurs années, et je ne crois pas qu’on entende un discours très différent du côté de l’opposition au pouvoir actuel. Pour les Etats, les marges de manœuvres se réduisent très fortement.

Ce qui explique aussi l’accélération du calendrier sur la réforme des retraites et le processus retenu pour la mener: il fallait aller vite pour donner des gages aux marchés sur nos intentions de réduire les déficits sociaux.

Autre «rupture» aux conséquences inquiétantes: ce que vous nommez le «découplage» des perspectives de croissance entre grands pays émergents et l’Europe ou l’Amérique du Nord.

En Europe, la croissance va rester autour de 1,5%, alors que certaines zones économiques sortent gagnantes de cette crise, avec des niveaux de croissance très élevés, de 8,9% par an, voire plus: le Brésil, la Chine, etc. C’est pourquoi nous parlons de «découplage».

Désormais, les perspectives de développement des entreprises se situent sur ces zones économiques en forte croissance. Nos entreprises vont donc de plus en plus chercher à investir dans ces pays en développement. Il ne s’agit plus seulement, comme à une époque récente, de délocaliser des productions pour réimporter les produits en Europe ou en Amérique du Nord, mais de concevoir et de vendre leurs produits sur ces marchés en forte croissance. En revanche, sur les marchés stagnants, c’est la question de la productivité et de la maîtrise des coûts qui va se poser…

Ce qui signifie de nouvelles restructurations en France et en Europe ?

On peut effectivement faire cette hypothèse, même si tous les secteurs ne seront pas autant affectés. Mais on s’inscrit bien dans cette tendance. Sans compter qu’une faible croissance signifie un chômage de masse durable et des recettes de cotisations en moins pour équilibrer les comptes des régimes sociaux…

Ce «climat social pour le moins dégradé» (dixit votre rapport) ne risque-t-il pas de resurgir très vite ?

Toute cette frustration accumulée depuis plusieurs mois resurgira nécessairement dans d’autres conflits, qui prendront appui sur d’autres sujets, et je pense en particulier aux questions de pouvoir d’achat et de rémunération…

Va-t-on assister au retour des revendications salariales ?

Ces prochains mois, nombre de grandes entreprises vont annoncer des résultats jugés bons par les analystes. Au vu de ces résultats, les salariés vont sans doute se dire qu’il y a des marges de manœuvre pour des négociations de compensation, après plusieurs années sous contrainte forte. Face à eux, ils risquent d’avoir un employeur qui évoquera un contexte économique incertain et la nécessité d’investir dans les émergents… Toutes les crispations des derniers mois peuvent alors resurgir avec une tension supplémentaire.

Les grands groupes sont-ils prêts à lâcher du lest ?

Difficile à prédire. Mais j’ai le sentiment que les responsables des ressources humaines se soucient de cette question, et font remonter ce risque de tension sociale à leurs directions générales…

Sont-elles disposées à entendre leurs salariés ?

On verra ça lors des négociations salariales, qui commencent à peine…

Retraites, salaires… A chaque fois, il est question de justice, ou d’équité: injustice de la réforme, injustice quand le salaire n’augmente pas à la vitesse des bénéfices des entreprises…

Oui. Beaucoup se disent: «Mon entreprise va bien, je comprends la stratégie qu’elle poursuit, et en même temps ça ne répond pas à mes questions très concrètes sur ma rémunération et l’avenir de mon emploi.» Ce découplage s’accroît à mesure que la situation économique se tend. Quand un ingénieur, un ouvrier, un dirigeant, etc., entend parler d’investissements à l’étranger, il se demande forcément quelle conséquence cela peut avoir pour son emploi…

Vous prévoyez d’ailleurs des «conflits durs» sur l’emploi…

Les questions d’emploi vont à nouveau se poser, car les contraintes économiques vont sans doute conduire à continuer, voire à accélérer des restructurations ou des évolutions d’activité. Mais cette fois, l’entreprise ne pourra plus mettre ça sur le dos de la crise. Ce sera la conséquence de choix stratégiques, dus au basculement en cours vers les pays émergents. Les conflits seront d’autant plus forts qu’avec une faible croissance, les perspectives d’un reclassement sur le marché du travail restent extrêmement aléatoires du fait d’un très haut niveau de chômage. Quand on a le sentiment qu’on ne peut plus espérer grand-chose, on n’a rien à perdre à entrer dans un conflit dur…

* Conduit par Mathieu Magnaudeix pour le site Mediapart, un site français d’information, fort utile, et qui mérite un abonnement de la part des lectrices et lecteurs de Suisse française.

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