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A l'encontre

La Brèche

“Il faut lire Marx sur la finance”

Publié par Alencontre le 14 - décembre - 2011

Par François Chesnais

La  dite «crise de la dette publique» et celle de nombreuses banques dans la zone euro mettent en lumière l’actualité de chapitres du Capital de Marx. Il y indiquait que la dette publique est un moyen essentiel «de la capitalisation de la richesse et de l’expropriation des masses» ainsi que de l’essor de la «bancocratie moderne» et des «jeux de la Bourse». Le texte ci-dessous de François Chesnais en éclaire certains aspects. Son ouvrage Les dettes illégitimes (La Découverte, 2011) permet de saisir les mécanismes socio-économiques et politiques à l’œuvre aujourd’hui.  (Rédaction A l’Encontre)

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La lecture de Marx permet-elle de comprendre la crise du capitalisme financier? Ses analyses sont-elles encore pertinentes? A relire les seize chapitres du livre III du Capital, on découvre combien l’exilé de Londres, très au fait des activités de la City, avait pressenti les dangers du «capital fictif» et du «fétichisme de l’argent».

Marx s’est beaucoup intéressé à la finance: pour les besoins de sa compréhension du développement du capitalisme en longue période, mais aussi comme observateur ironique de la scène londonienne. Au milieu du XIXe siècle déjà, Londres abrite le plus grand marché financier du monde. Les banques britanniques qui ont leur siège social dans la City sont déjà les architectes de vastes opérations de prêt dans les pays émergents de l’époque. La Bourse de Londres est l’un des théâtres, sinon l’épicentre des premières grandes paniques financières, comme on les a longtemps nommées. Marx a donc été aux premières loges de trois crises financières majeures, en 1857, 1866 et 1873. Il a vu aussi la manière dont est né «tout un système de filouterie et de fraude au sujet de fondation, d’émission et de trafic de titres». «La Banque et la Bourse» en sont le cœur, au point que même dans le pays berceau de la révolution industrielle, lors des phases d’euphorie financière, «le procès de production capitaliste apparaît seulement comme un mal nécessaire pour faire de l’argent». On voit, écrit-il, «les nations adonnées au mode de production capitaliste [être prises] périodiquement du vertige de vouloir faire de l’argent sans l’intermédiaire du procès de production». Ce sont là les moments paroxystiques d’un mécanisme bien plus profond, ancré dans le processus même de valorisation de l’argent comme capital qui voit le «fétichisme de l’argent» s’emparer de la société.

Accumulation de quel capital?

Ce qui n’était au XIXe siècle qu’un vertige périodique est devenu dans les années 1980 et 1990 un trait systémique central et permanent des économies capitalistes avancées. La libéralisation de la finance, qui marque le début de l’ère néolibérale, a permis à l’accumulation de capital porteur d’intérêt ou capital argent de reposer grâce aux gouvernements sur des assises institutionnelles et politiques si fortes que dans la crise, le sauvetage des banques et des fonds de placement se présente comme un impératif catégorique auquel ni les gouvernements ni les citoyens qui en supportent le poids ne pourraient se soustraire. L’accumulation de capital argent doit être soigneusement distinguée de l’accumulation véritable du capital. Elle porte sur des titres – actions et effets de la dette publique – qui sont seulement des à-valoir sur la production présente et à venir. Le capital porteur d’intérêt vit en partage du profit. Plus ses prétentions sont élevées, comme le veut la lecture marxiste, plus les capitalistes industriels doivent extraire de plus-value des travailleurs qu’ils emploient. Plus l’Etat recourt à l’emprunt, plus se développe une «classe de créanciers de l’Etat, qui sont autorisés à prélever pour eux certaines sommes sur le montant des impôts». En raison de la capitalisation boursière et des marchés où les titres peuvent être achetés et vendus, les actifs sont pour leurs détenteurs un capital. Ce capital est «fictif» et les transactions et spéculations auxquelles il donne lieu sur les marchés financiers ne font qu’accroître ce caractère fictif et nourrir le fétichisme de l’argent.

Le piège de l’épargne salariale

Au moment où Marx écrit, la croissance des banques est nourrie surtout par les «dépôts des capitalistes industriels», trésoreries d’entreprise et profits non investis. Mais «toute l’épargne monétaire et l’argent inoccupé de toutes les classes y seront déposés. De petites sommes, dont chacune isolément est incapable d’agir comme capital argent, sont réunies en masse importante constituant ainsi une puissance financière.» Marx alerte sur le piège de l’épargne salariale: «La caisse d’épargne est la chaîne d’or par laquelle le gouvernement tient une grande partie des ouvriers.» Elle crée «une scission entre la partie de la classe ouvrière qui participe aux caisses d’épargne et la partie qui n’y prend point part», les ouvriers «mettant ainsi dans les mains de leurs ennemis des armes pour la conservation de l’organisation existante». C’est là un point toujours plus essentiel. Simples «cotisants» à des systèmes de retraite par capitalisation au départ, les salariés retraités deviennent, sans le vouloir, parties prenantes de mécanismes d’appropriation de revenus dont la source se trouve dans l’exploitation des salariés au travail.

Plus l’accumulation financière s’accroît plus «l’intérêt [forme dominante de revenu financier à l’époque] devient autonome par rapport au profit» et plus les propriétaires et les gestionnaires de titres se situent en extériorité à la production, avant de se situer en surplomb de la société tout entière. Lecteur de Balzac, Marx dit du rentier financier que pour lui, «l’argent acquiert la propriété de créer de la valeur tout aussi naturellement que le poirier porte des poires». C’est un capital bercé par cette illusion qui est aux commandes aujourd’hui, avec une puissance et une capacité de nuisance décuplées. Les banques ont été au cœur des processus dont la crise financière est née. En centralisant une large part de l’argent voulant se valoriser financièrement, elles ont pu étendre leurs opérations de crédit de sorte que «tout capital semble se dédoubler et par endroits tripler même, grâce aux diverses façons dont un même capital, ou simplement une même créance, apparaît dans des mains différentes, sous des formes différentes», mécanisme porté à son comble par la titrisation.

Comment ont-elles pu convaincre non seulement les gouvernements, mais aussi de très nombreux citoyens qu’elles devaient et doivent plus que jamais être sauvées? Une large diffusion sociale du fétichisme de l’argent y est pour beaucoup, mais aussi la très forte dépendance du circuit de la production et des échanges sur le crédit. Voilà de quoi inciter à la lecture de Marx sur la finance, notamment des seize chapitres du livre III du Capital qui lui sont consacrés.

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Ce texte de François Chesnais est publié dans le hors-série du Monde consacré à Karl Marx. François Chesnais est l’auteur de divers ouvrages, dont le récent Les dettes illégitimes. Quand les banques font main basse sur les politiques publiques (Editions Raisons d’agir). Voir sur ce site l’article de François Chesnais sur les traits saillants des thèmes qu’il traite dans ce livre: http://alencontre.org/europe/les-dettes-illegitimes-quand-les-banques-font-main-basse-sur-les-politiques-publiques.html.

 

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