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septembre 2017

A l'encontre

La Brèche

Quid du socialisme?

Publié par Alencontre le 24 - juin - 2000

Par Charles-André Udry

1. La désillusion a frappé une part très majoritaire des forces qui se définissent à gauche sur l’échiquier politique. Certes, cette posture de gauche revendiquée n’équivaut pas à une orientation théorique, politique et, encore moins, à une praxis anticapitalistes. Chez elles, la perspective du socialisme a disparu de l’horizon.

Dès lors, la pratique quotidienne des militantes et militants dans les syndicats, les divers mouvements sociaux ainsi que les débats politiques tendent à être placés sous l’emprise d’une idéologie proposant une harmonisation possible des contradictions sociales à l’oeuvre dans la société capitaliste, sous la condition d’une addition, plus ou moins grande, d’«équité sociale» et «d’assurances démocratiques».

Prenant à contre-pied «des militants de gauche qui, pour la grande majorité d’entre eux, se pensent toujours de gauche», P. Bourdieu et L. Wacquant n’hésitent pas à démonter la logique de leur adoption et adaptation de/à la «novlangue» (exclusion, minorité, multiculturalisme, etc.). Ils indiquent que les inégalités sociales, etc. «résultent de politiques intérieures qui reflètent le basculement des rapports de classe en faveur des propriétaires du capital» [1]. Bourdieu et Wacquant semblent mettre l’antagonisme Capital-Travail au centre. Preuve que la société a du sens, dans la mesure où elle est intelligible.

2. Si la désillusion pour ces militants signifie la perte d’illusions – soit une interprétation erronée de l’objet de tous leurs désirs (passés)  de changement – tant mieux. Si elle renvoie à une perte d’appréhension du possible ­ – et donc du nécessaire – changement radical (à la racine) de l’organisation sociale d’ensemble, cette désillusion signifie simplement qu’ils ajustent leurs pratiques et leurs ambitions à ce que le Capital et son Etat considèrent comme acceptable, et donc à tout ce que ce même Capital considère comme inacceptable: depuis une sécurité vraiment sociale jusqu’à la planification à long terme de l’usage des ressources naturelles.

Pour orner ce prétendu réalisme – qui est une génuflexion devant le capitalisme réellement existant – ils peuvent faire montre d’un pessimisme raffiné sur la «situation du monde». En dernière instance, une telle attitude intellectuelle se rapproche de ce que Voltaire dénonçait dans sa préface au «Désastre de Lisbonne» (à l’occasion du tremblement de terre de 1755): «Le mot tout est bien, pris dans un sens absolu et sans l’espérance d’un avenir, n’est qu’une insulte aux douleurs de notre vie», à la «misère du monde» cernée par l’équipe de Pierre Bourdieu [2], à ces souffrances socialement «inutiles» provoquées par le capitalisme.

Hier et aujourd’hui, ils sont nombreux ceux qui, bien amarrés à droite ou flottant au centre-gauche (et même un peu plus à gauche), se complètent pour embrouiller encore plus l’encéphale des anciennes générations et brouiller la vue des nouvelles afin de les empêcher de voir en face l’histoire du socialisme, du communisme. Lewis Carrol a su mettre en lumière les artifices du langage dans De l’autre côté du miroir: «Quand j’emploie un mot, dit Humpty Dumpty d’un air méprisant, il signifie ce que j’ai décidé qu’il signifie, ni plus, ni moins. – La question qui se pose, dit Alice, est de savoir si vous pouvez faire exprimer aux mots des choses différentes. – La question est, dit Humpty Dumpty: qui est le maître? Un point c’est tout.»

Bourgeoisies et bureaucraties ont trouvé un terrain d’entente pour faire exprimer aux termes socialisme et communisme le contraire de ce qu’ils signifiaient chez leurs défenseurs. Léon Trotsky, dans l’Introduction – inachevée, car l’auteur fut frappé d’un coup mortel – de son Staline, écrivait: «Il y a des périodes dans lesquelles les contradictions sociales deviennent exceptionnellement vives, quand le mensonge s’élève alors au-dessus de la moyenne, quand le mensonge devient une caractéristique de l’intensité même des contradictions sociales.» [3]

3. Le «mensonge déconcertant», comme le nommait Anton Ciliga, visait et vise à enterrer les idées des marxistes-révolutionnaires (aux réflexions vives et contrastées). En effet, celles-ci peuvent servir (comme d’ailleurs au début des années 1920) à comprendre: le sens d’une révolution (Octobre 1917) débouchant sur une contre-révolution, dramatique, et aussi ce non-sens de la «normalisation de l’être social» (O. Rühle), qui suscita pourtant l’admiration de penseurs éclairés, toujours attirés par ce pouvoir qui émerveillait en faisant entrer la contre-révolution dans les noms de la révolution.

Aujourd’hui, seuls les fantassins de la «démocratie du Capital», accompagnés des hallebardiers de la gauche rénovée et repentie, sont habilités à mentir deux fois: sur ce qu’était le socialisme (en fait, réellement inexistant et nommé de la sorte par antiphrase) et sur les raisons (en fait une seule: en dehors du capitalisme, ils n’envisagent pas de salut… pour eux!) pour lesquelles socialisme et communisme ne seraient que synonymes de ténèbres absolues.

De nos temps, une réflexion sur le socialisme et le communisme ne peut s’engager sans, préalablement, indiquer cette entreprise systématique de disqualification de la pensée de celles et ceux qui, au nom du socialisme et du communisme, analysaient et rejetaient, à la fois,  le despotisme mesquin d’un système proclamant ouvertement le profit comme son but suprême et le pouvoir dictatorial des bureaucraties. Ces dernières révèlent, aujourd’hui, sous la forme mafieuse des Poutine de tout acabit, un trait fort de leurs fonctions passées.

Ce combat pour annuler des idées n’est que le prolongement d’une lutte de classe menée, de manière multiforme, contre les poussées émancipatrices – aussi modestes soient-elles – des salarié(e)s à l’échelle internationale, hier comme aujourd’hui.

Alors que le portrait d’Albert Einstein est un support publicitaire apprécié (comme celui de Marx!), il est quasi impossible de trouver un de ses textes politiques les plus intéressants, intitulé: «Pourquoi le socialisme?». Il y affirmait: «Une concurrence déchaînée conduit à un vaste gaspillage du travail et à estropier la conscience sociale des individus…» Puis, Albert Einstein soulignait la nécessité d’ajuster la production aux besoins de la collectivité, avec l’objectif d’assurer une «garantie à chaque homme, à chaque femme, à chaque enfant» d’emploi, d’accès à la santé et d’éducation. Cette dernière se devait de s’opposer à tout ce qui peut «glorifier le pouvoir».

Il conclut de la sorte: «Toutefois, il est nécessaire de se rappeler qu’une économie planifiée n’est pas encore le socialisme. Une économie planifiée en tant que telle peut être accompagnée par l’esclavage complet de l’individu. L’accomplissement du socialisme nécessite la solution de quelques problèmes socio-politiques extrêmement difficiles: comment est-il possible, dans la perspective d’une très grande centralisation du pouvoir politique et économique, d’empêcher que la bureaucratie devienne toute-puissante et démesurée (outrecuidante)? Comment les droits des individus peuvent-ils être protégés et avec cela un contre-pouvoir démocratique être assuré face au pouvoir de la bureaucratie?» [4] Le faisceau dirigé par Einstein éclairait quelques points cruciaux, déjà.

4. Socialisme et communisme sont des objets identifiés, aussi bien dans les aspirations des masses à la justice et à l’égalité, traduites lors de luttes même partielles et encore plus de mobilisations d’envergure, que dans les nombreux écrits de Marx et de ceux qui, créativement, ont activé une pensée critique. C’est pourquoi, socialisme et communisme doivent être déclarés objets perdus. La force symbolique des discours peut en effet faire exister ou disparaître – du moins momentanément – des «objets». Cet escamotage est d’autant plus nécessaire lorsque le replâtrage d’un système vermoulu est présenté comme un monde qui change de base: la nouvelle économie et  la démocratie.com.

Objets identifiés aussi parce s’ancrant dans deux éléments de la société capitaliste: «dans sa tendance, c’est-à-dire la tension de ce qui est échu et de ce qui est entravé; dans sa latence, qui est le corrélat des possibilités objectives-réelles non encore réalisées dans le monde» [5], et cela appliqué au champ social le plus vaste.

Une objection est, de suite, avancée pour prohiber le démarrage d’une réflexion se fondant sur cette unité de la connaissance des processus socio-économiques, culturels et de l’espérance. Elle renvoie à un pessimisme anthropologique, étayé par une lecture linéaire du siècle, où les défaites des exploité(e)s et des opprimé(e)s sont enregistrées comme des «simples faits».

Ainsi, un intellectuel socialiste-révolutionnaire comme Ralph Miliband a été contraint dans sa dernière oeuvre – Socialism for a Sceptical Age [6] – d’argumenter contre le «conservatisme épistémique» de la gauche, cultivé auparavant par la droite, et contre le «pessimisme anthropologique». Un pessimisme nourri par une anthropologie spéculative qui nie le caractère historique même de la catégorie nature humaine.

De manière socialement et politiquement intéressée, nombreux sont les suppôts vivant du et au centre-gauche qui transfèrent de façon frauduleusement rapide des contributions scientifiques dans leur vade-mecum politique, afin de présenter les formes contemporaines des relations sociales – du moins celles qui s’imposent à la vue – comme la traduction des lois dernières de l’histoire ou d’une fin de l’histoire, ce qui doit justifier leur démission politique.

A l’opposé, nombreux sont les travaux qui – au-delà de leurs divergences – considèrent la nature humaine comme une totalité d’éléments relativement invariants, qui se conditionnent mutuellement, et d’éléments variants qui traduisent, de façon médiée, les relations sociales dans leurs dynamiques historiques, sur lesquelles et dans lesquelles les êtres humains agissent. La nature humaine est dès lors saisie comme un champ complexe d’attributs et de potentialités contradictoires, dans une période historique donnée. L’activation de ces potentialités renvoie aux multiples paramètres de la réalité sociale, ainsi qu’à l’issue d’affrontements sociaux et aux choix politiques comme éthiques qui s’affirment dans ces contextes [7\. Il n’y a pas d’obstacle anthropologique à une société libérée de l’exploitation de classe et de toutes ses manifestations.

Parmi ces dernières, il faut mentionner la subsomption réelle du travail qui aboutit à ce que les formes les plus développées par l’homme de la coopération du travail (socialisation du travail) ne sont pas utilisées par les êtres humains, mais, au contraire, utilisent les êtres humains de manière de plus en plus tyrannique à l’échelle planétaire (dictature du temps dans une mise en concurrence en temps réel). Le capital bien que produit et constamment reproduit par le travail devient lui-même un «sujet». Il crée et renouvelle les conditions objectives et subjectives de l’activité des salariés, et de tous et toutes en dernière instance. Et cela à un niveau jamais atteint où les moyens de travail pour les être humains (les moyens de production) deviennent à l’échelle mondiale, sous le diktat de la tyrannie des rentiers (des Mutuals Funds et des autres cultivateurs de la valeur actionnariale-shareholder value), des moyens «d’une production pour le capital et non l’inverse» (Marx, Capital, Livre III).

Voilà un enjeu central de ce qui pourrait être qualifié ainsi: l’urgence de libérer le travail et de se libérer du travail, en rompant avec l’appropriation privatisée de ces moyens de production, ce qui constitue le fil rouge d’un projet socialiste.

Face à une telle perspective (virtuelle) est élevée, de manière préventive, la thématique de l’auto-régulation du système ou de la régulation assistée, artefact politique visant à refouler à jamais la revendication d’auto-émancipation. Car cette dernière renvoie directement à la construction d’ensembles sociaux auto-organisant les rapports de production, de distribution de la richesse, d’échanges et de communications.

5. On nous dira, certes l’anatomie du capitalisme n’a pas changé. L’appropriation privée du travail social et la maximisation du profit sont toujours des facteurs clés qui déterminent sa constitution d’ensemble, même si des changements importants sont intervenus.

Toutefois, le constat ne doit-il pas être fait que le capitalisme, malgré des crises importantes, a toujours repris pied. Mieux, les classes dominantes ont manifesté la capacité – en partie résultat de la division sociale du travail – de coopter les représentants des classes dominées et aussi de les réprimer avec ténacité et violence (cette dimension est le plus souvent oubliée, de manière déconcertante).

Dès lors, n’assiste-t-on pas à la fois à la victoire du capitalisme – du moins si on la mesure à l’écroulement d’un monde qui faussement prétendait lui servir d’alternative et à la rapide destruction (libéralisation) de certaines digues placées le long du lit de l’accumulation du capital dans un cadre national – et à sa réalisation maximale au plan de son expansion mondiale (qui existe au cúur du Capital, dès le début, faut-il le rappeler) et de l’extension du règne du fétichisme de la marchandise? En outre, le «sujet» traduisant les intérêts des classes exploitées et opprimées ne figure-t-il pas sur la liste des abonnés absents? Alors, parler de socialisme n’est-il pas quelque peu déplacé?

Ces remarques semblent frappées du coin du bon sens, mais avec ce que ce bon sens transporte de schémas figés et biaisés.

A ce propos, nous reprendrons l’excellent aphorisme de Terry Eagleton: «La seule image authentique du futur, en dernière instance, est l’échec du présent.» [8] Ce que se doivent, à leur façon, de reconnaître les organismes internationaux (de la BM au FMI). Ils le peuvent car l’impact des alternatives reste limité et que grandes sont les possibilités de coopter les représentants auto-institués d’une société civile. Une cooptation qui doit neutraliser la radicalité simple et déchirante des exigences élémentaires des membres réels de cette société, fort incivile, dont plus d’un analyste a l’audace de souligner les injustices profondes, tout en réitérant qu’elle est la seule viable.

Une fois  posé «l’échec du présent» comme horizon, reste que nous devons prendre en compte que chaque période historique est constituée par la totalité des pratiques humaines sociales accumulées et que le présent est influencé par la période passée, par les défaites protéiformes antérieures. Mais, simultanément, chaque période historique nourrit des contradictions et des conflictualités qui deviennent les facteurs de changements pouvant aller dans le sens d’une re-constitution profonde de la société ou d’une ruine, dans un archipel mondial certes apte à sauvegarder, avec violence, quelques «réserves naturelles», dans lesquelles les riches font sécession.

C’est précisément parce que la conflictualité est lovée au sein des sociétés capitalistes ­- et est exacerbée par les traits actuels de la «mondialisation du capital» – qu’il est impossible de faire l’économie de la révolution, cela encore moins lorsque la contre-révolution conservatrice a dicté ses prescriptions. Les débats sur les formes d’une révolution dans les pays impérialistes et «nouvellement industrialisés» – dont l’absence historique est trop souvent appréhendée en faisant l’économie des raisons de l’échec de processus révolutionnaires de l’entre-deux-guerres ou de l’immédiat après-guerre –  doivent avoir lieu. Toutefois, il ne faudrait pas nous  dissimuler à nous-mêmes que ces phases de rupture, ces «moments de bouleversements» surviendront comme du neuf dans l’histoire, en avançant du côté où on ne les attend pas. Certes le neuf ne peut être qu’une combinaison originale d’éléments préexistants, sauf à verser dans l’utopie créationniste.

D’où ressort diverses exigences. En premier lieu: restituer-rénover un élément crucial dans l’approche de Marx: la spécificité essentielle dans une rupture-dépassement (Aufhebung) du capitalisme et de ses institutions ne réside pas d’abord dans des modifications des formes économiques, mais dans ce pouvoir radicalement nouveau qui permet la socialisation de la propriété, «la prise en charge par la société des forces productives» [9].

Ensuite: réattribuer à la notion de forces productives (Produktivkräfte) sons sens de pouvoir productif, d’expansion des capacités productives des êtres humains associés. Ce qui implique:

1° Une élaboration sur l’actualisation des capacités et potentialités créatrices des hommes en termes d’auto-organisation (antétieurement à celles d’autogestion) économique, administrative et plus spécifiquement politique. Pour cela, il est nécessaire de prendre en compte le temps propre à la réflexion-débat démocratique, mais aussi l’utilisation des méthodes développées dans les systèmes productifs modernes qui permettent, au plan international, la combinaison d’une coopération intensive et d’une décentralisation [10]. Voilà un élément de la socialisation des forces productives qui préexiste, mais qui affleurera aussi bien au travers de l’élaboration théorique que des conflits sociaux engagés par le salariat modernisé (qui inclut l’essentiel des salarié(e)s et non pas les seuls manipulateurs de symboles, chers à Robert Reich).

2° Une approche du progrès scientifico-technique afin de l’intégrer dans cette socialisation et donc de réunir «progrès social» (dans le sens où le «libre développement de chacun devient la condition du développement de tous») et progrès scientifico-technique. Certes, ce dernier n’est pas marqué du sceau d’une neutralité sociale-environnementale, mais il n’est pas à rejeter au nom d’une lutte contre le «scientisme», conduite à la faveur d’un romantisme réactionnaire propre à divers courants écologistes et aux désillusionnés des conquêtes (spatiales!) de l’URSS. Dans ce sens nous ne pouvons que souscrire à ce qu’écrit José Manuel Naredo Pérez: «La sostenibilidad de un sistema économico debe enjuiciarse atiendiendo no tanto à la intensidad en el uso que hace de los stocks de recursos no renovables, commo a su capacidad par cerrar los ciclos de materiales mediante la recuperacion o el reciclaje, con ayuda de fuentes renovables.» Cela conduit à une révolution dans la pensée scientifique, sociale et politique qui consiste à «razonar màs bien sobre un ECONOMIA DE LOS SISTEMAS que ampliaria su objeto de estudio y desplazaria el centro de gravedad de sus preoccupaciones, desde el sistema de los valores mercantiles hacia los condicionantes del universo fisico e institucional que lo envuelven» [11]. Par définition, une telle révolution de la pensée (et de la pratique) doit se faire à l’échelle planétaire.

Elle doit se fondre avec un objectif central de tout socialisme-à-venir: la production de valeurs d’usage (maximal) dans un temps de travail libéré (parce que dominé par les travailleurs associés), unissant travail nécessaire et surtravail, et activant le développement des forces humaines au cours de cette partie de la journée trop simplement appelée «temps libre». Faisons appel à Marx: «La capacité de jouissance est la condition de cette dernière [capacité de production], donc son premier moyen, et cette capacité est développement d’une disposition individuelle, est force productive. Le temps libre […] est aussi bien le temps de loisir que le temps destiné à une activité supérieure.» [12]

3° Ces considérations nous conduisent directement  à mettre le doigt sur l’impérativité d’une réflexion organisée internationalement qui entre en syntonie avec les problèmes auxquels s’affronte la majorité de l’humanité et avec les initiatives déjà existantes au plan de mouvements sociaux et aussi (de manière embryonnaire) au plan syndical. Si le Capital, dès sa constitution, inclut une dynamique mondiale, toute perspective socialiste ne peut qu’élargir le spectre de ses ambitions à cette même échelle. Pour la majorité des habitants de la planète l’accès à l’essentiel (l’eau, la nourriture, le logement, les soins de santé, etc.) est un défi quotidien.

Nous ne mettrons en relief, ici, qu’un point. Se manifeste, présentement, une unanimité douteuse de préoccupations des institutions internationales (Banque mondiale, etc.) et des ONG en direction de «la grande pauvreté», des «exclusions», de la «faim», au moment où le fonctionnement du système capitaliste et de l’impérialisme n’a jamais évincé autant de besoins sociaux parce que non solvables.

Il ne s’agit pas de dénigrer ou de dévaloriser les intentions de divers membres de ces ONG. Néanmoins, il convient de relever que la notion de pauvreté sert, pour l’essentiel, à évacuer les processus d’exploitation qui en sont la base et à éparpiller (quand elle ne les oppose pas) toutes celles et tous ceux qui en sont les victimes. Une perspective socialiste mettra au centre la bataille contre les modes d’exploitation auxquels est soumise, à de multiples niveaux, une part essentielle des populations des pays dominés.

Dès lors, la politique, au sens noble, prend la place d’une charité hypocrite et renoue avec l’universalisme du socialisme qui s’appuie sur la convergence d’intérêts – à rendre présente dans les consciences – des prolétaires du monde entier et qui réordonnerait les transferts de richesse opérés depuis des siècles des «périphéries» vers les «centres».

6. Toute l’histoire du capitalisme indique que le prolétariat, sur la base de son insertion antagonique dans les rapports de production, développe, avec avancées et reculs, des niveaux d’organisation, des moments de luttes et mobilisations. Cette réalité sociale est le soubassement du développement d’une conscience de classe appropriée. Ce d’autant plus que le prolétariat est le véritable créateur des «puissances» qui se retournent contre lui et qui sont donc, en dernière instance, leur propre pouvoir aliéné.

Cette vision reste valide, selon nous. Même si, dans la phase actuelle, à l’échelle mondiale, les salarié(e)s ne disposent plus (ou pas encore) d’instruments d’expression politique indépendants, ce qui marque la fin d’une longue phase historique – du moins pour l’Europe – dont les débuts remontent à la fin des années 1880. Les forces dominantes comprennent fort bien cet avantage, elles qui labourent tous les terrains de la «subjectivité ouvrière».

Sur la renaissance d’une conscience de classe, sur les formes organisationnelles que cela prendra, sur les expériences de luttes ouvrières et sociales qui se développeront au sein même du pays impérialiste dominant – les Etats-Unis – les analyses et spéculations peuvent (et doivent) se multiplier.

Deux éléments, toutefois, sont certains, dans la mesure où ils sont à notre portée. Tout d’abord, le développement d’une «théorie du socialisme» acquiert, à la lumière des expériences d’un siècle, un rôle déterminant pour assurer cette sorte de transition (avec ses continuités et discontinuités) d’un âge à un autre du mouvement socialiste-communiste. Cornelius Castoriadis écrivait: «Toute critique présuppose qu’une autre chose que ce qu’elle critique est possible et préférable. Toute critique du capitalisme présuppose le socialisme.» [13] A renoncer à travailler sur et pour «l’autre chose», à un but à définir, par approximations, le risque est encore plus grand d’accompagner, au nom du moindre mal, la «misère du monde» et ses folies – que des forces social-nationalistes peuvent agiter – en ne pouvant donner un «idéal de société» aux diverses luttes, même fragmentées, qui affleurent.

Ensuite, il y a une voie transitoire au socialisme à réinventer, sans dissoudre les points nodaux de l’affrontement entre les classes (entre autres la propriété privée et les institutions nationales et internationales qui l’étayent), non seulement à cause de la fin d’un «premier âge du socialisme», mais aussi parce que l’extension-invasion des rapports sociaux capitalistes n’a jamais atteint une telle ampleur.

Cette transition se construira à partir des terrains de luttes et d’analyses qui, dès aujourd’hui, offrent la possibilité de démontrer les potentialités créatrices et antagoniques des travailleurs et travailleuses, leurs forces productives. Le lieu de travail reste le point de départ, à cause et malgré ses transformations. C’est là, sur des questions telles que: l’organisation du travail, la nature de la productivité dictée par la gestion capitaliste qui réduit le contenu et le sens de la communication entre salarié(e)s, les rapports entre les modalités de travail et la santé, que peuvent surgir des revendications, une réflexion et une organisation pour une bataille contre l’aliénation qui outrepassent logiquement et physiologiquement les frontières du «lieu de travail». C’est aussi dans ces luttes ou dans l’organisation des salarié(e)s que peut le mieux être appréhendé l’objectif d’une atténuation de la division du travail, un des objectifs de cette désaliénation.

Au même titre, alors que la concentration et centralisation du capital a pris des dimensions que Marx n’aurait pas osé rêver – et en ce domaine, il rêvait fort bien – l’obligation pour les multinationales de rendre des comptes (que ce soit aux consommateurs ou aux travailleurs) peut être le biais pour mettre en cause, à la racine, le pouvoir despotique de la propriété privée et remettre à l’ordre du jour une discussion publique sur l’appropriation effectivement collective.

L’aménagement du territoire est un autre domaine où peut être démontrée la possibilité de planifier démocratiquement (de fixer des buts et des moyens pour les atteindre) et d’indiquer que le particulier (la propriété privée) ne doit plus dicter les objectifs de la planification, mais que le général devient le point de référence (c’est-à-dire l’appropriation socialisée du sol et de ses ressources, ce qui constitue une des  préconditions à une politique écologique sur le long terme).

A partir de tels exemples, la clarté doit être faite que le marché ne peut être utilisé pour développer une «voie au socialisme». Au contraire, il s’agit de le faire dépérir, de l’étioler en le remplaçant, dans des secteurs qui s’élargissent, par une comptabilité des coûts en temps (avec un correspondant monétaire) et en critères écologiques (voir J. M. Naredo à cet égard). Y compris la distribution de biens et de services pourrait répondre à des décisions de production ex-ante. Il est significatif que la presse économique, étudiant le fonctionnement de grandes chaînes de supermarchés, titre: «Les supermarchés ont réussi là où le communisme a échoué.» [14] Certes, l’analogie a des limites et les chaînes de distribution ont une place bien précise dans la reproduction de la force de travail. Toutefois, pourquoi renoncer à étudier comment «les distributeurs analysent des centaines de millions de transactions et les comparent avec les données dont ils disposent sur les préférences individuelles, tirées des cartes de loyauté distribuées par les grandes chaînes»? «Les supermarchés cherchent à assortir la demande et l’offre en prévoyant les besoins de la population et en planifiant la production pour y répondre. Ceux séduits par le marxisme au XXe siècle ont perdu leur foi lorsque Ludwig von Mises, l’économiste autrichien, a démontré l’impossibilité – comme c’était le cas à son époque – de collecter suffisamment de données sur les préférences individuelles pour réussir à faire marcher une planification centrale. Maintenant, c’est exactement ce que la capacité de traitement des ordinateurs a rendu possible – bien que cela puisse signifier que vous ne pourrez plus acheter votre shampoing favori au supermarché du coin.»

La valeur d’usage et la «gratuité» (qui a son coût) doivent devenir des fils à plomb des propositions, entre autres dans les batailles pour des services publics rénovés et une extension du salaire social, cela afin de répondre aux besoins sociaux fondamentaux.

Et si, comme nous l’avons indiqué ci-dessus, le point de départ d’un projet socialiste réside dans la prise en charge par la société des forces productives, alors la dimension spécifique du politique et de l’administratif doit devenir un objet de réflexion, afin de développer tous les degrés de la décision prise «de manière associée», en commun, alors que les modalités (techniques) d’auto-organisation peuvent donner un contenu articulé spatialement (centralisation-décentralisation, autonomie et connexion) à l’autogestion. (juin 2000)

_______

1. Le Monde diplomatique, mai 2000, p. 6-7.

2. Sous la direction de Pierre Bourdieu, La Misère du Monde,1993.

3. Léon Trotsky, Staline, 1948, p. XII.

4. Monthly Review, N°1, 1948 (reproduit in Vol. 50, N°1, May 1998).

5. Ernst Bloch, Le principe espérance, T. II, sous-titré Les épures d’un monde meilleur, 1982 (trad. française).

6. Ralph Miliband, Socialism for a Sceptical Age, Polity Press, 1994.

7. Voir à ce propos des ouvrages, parfois d’inspirations diverses, tels que Richard Levins et Richard Lewontin, The Dialectical Biologist, 1985; Norman Geras, Marx and Human Nature, 1983; Patrick Tort, Dictionnaire du Darwinisme et de l’Evolution, 3 vol., 1996; Patrick Tort, Darwin et le darwinisme, 1997 (entre autres p. 67-71 sur «La civilisation, le matérialisme et la morale»); P. Tort, sa longue préface intitulée «L’anthropologie inattendue de Charles Darwin» à l’ouvrage de Charles Darwin: La filiation de l’homme, 1999; Antonello La Vergata, «Les bases biologiques de la solidarité» in Darwinisme et société (sous la direction de P. Tort, 1992); Efichios Bitsakis in La Scienza tra Filosofia et Storia in Italia, 1987; Peter Singer, A Darwinian Left. Politic, Evolution and Cooperation, 2000.

8. Terry Eagleton, «Utopia and its opposites», in Socialist Register 2000.

9. Voir sur la réflexion de Marx et Engels, si souvent travestie, l’ouvrage de Hal Draper, Karl Marx’s Theory of Revolution, particulièrement le Vol. IV: «Critique of other Socialisms», 1990.

10. Voir Hans-Jürgen Warnecke, Die fraktale Fabrik, Hamburg, 1996.

11.  J. M. Naredo y A. Valero (dirs), Dearrollo economico y deterioro ecologico, 1999.

12. Marx, Manuscrits de 1857-1858, T. II, 1980; voir aussi la remarquable analyse de Michel Vadée, Marx penseur du possible, 1992 (p. 464-472).

13. Socialisme ou Barbarie, N° 23, janvier 1958.

14. Financial Times, 4 mars 2000.

 

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