mercredi
23
octobre 2018

A l'encontre

La Brèche

Ludwig von Moos au Palais fédéral en discussion avec le secrétaire général du Département de justice et police Armin Riesen (gauche), en 1969 (Schweizerisches Nationalmuseum, Actualités suisses Lausanne)

Par Josef Lang

L’époque de la Guerre froide fut marquée en Suisse par une hystérie anticommuniste. Ce n’est que dans ce contexte que l’armée secrète P-26 [1] peut être correctement interprétée.

En juin 1948, durant la transition entre l’après-guerre et la Guerre froide, le professeur de littérature Karl Schmid a, dans un discours très remarqué, exprimé des doutes qu’on n’a plus guère entendus durant les deux décennies qui ont suivi. A l’occasion d’une fête à l’EPFZ pour le centième anniversaire de l’Etat fédéral, il a déclaré au sujet de la neutralité affirmée que la Suisse a maintenue dans la Deuxième Guerre mondiale: «Que nous nous soyons rendus plus utiles au monde, et à l’Europe, et aux peuples qui nous entourent, que si nous avions recherché la guerre, la majorité d’entre nous en est convaincue. Que cette justification historique soit également une justification pour notre conscience, que la position politique juste ait été également la position moralement la plus élevée – cette question reste assurément ouverte. Qu’avec cette position habile, et extérieurement peut-être la seule correcte, c’est aussi sur le plan matériel que cela s’est passé le mieux pour nous – voilà qui, par décence, doit nous rendre toujours à nouveau méfiants.»

Le discours apparaît également comme une prise de distance par rapport à ses propres déclarations avant la Deuxième Guerre mondiale. En janvier 1939, Karl Schmid, qui est un spécialiste de Schiller, déclarait lors d’une manifestation du Parti radical à propos de «notre Guillaume Tell»: «Pour nous, il est plus important qu’il descende des montagnes en souliers cloutés, plutôt qu’il parle le langage des droits de l’homme.» Cette priorité donnée à l’identité nationale et aux intérêts nationaux par rapport aux valeurs universelles ne fut pas la moindre des causes de la funeste politique des réfugiés et de l’affairisme sans scrupules durant la guerre [1]. A cause de cela, des bourgeois libéraux comme Schmid avaient mauvaise conscience. Mais avant que cette mauvaise conscience ne donne lieu à une amende honorable, la Guerre froide a offert la chance de la rendre indolore dans l’esprit de l’anticommunisme.

Vainqueurs de guerre? Profiteurs de guerre!

Un penseur nuancé comme Karl Schmid nécessitait pour cela un anesthésiant particulièrement puissant. Il l’a trouvé dans l’idée de la «guerre totale» dans laquelle «tous, les Neutres aussi» se trouvaient pris. Ce que cela signifiait, il l’a expliqué dans un écrit qui a eu un grand écho en 1960: «La guerre totale exige une pensée militaire totale. C’est total, parce que cela ne laisse de côté aucun des fronts non militaires, ni le front économique, ni le front psychologique.» Ce dernier était d’autant plus important que «de la part de Moscou, c’est sur le front psychologique que la décision est recherchée». C’est pourquoi la «Nation, il faut la secouer pour la tirer de la narcose» afin que «malgré une accoutumance si longue à la paix, elle préfère quand même sombrer dans la guerre plutôt que dégénérer dans l’esclavage». L’aspect psychologique, auquel appartient la conscience, figure aussi dans le titre du texte: «Aspects psychologiques de la guerre totale».

Quelqu’un qui a attiré avec persévérance l’attention sur le lien inconscient entre faible comportement dans la Deuxième Guerre mondiale et posture forte dans la Guerre froide, ce fut l’écrivain Friedrich Dürrenmatt. Sous le titre «A propos de la dramaturgie de la Suisse» il a écrit en 1968: «Notre anticommunisme exagéré (…) est émotionnel.» Il expliquait cela parce que nous devons «payer un prix moral pour notre roublardise politique». «Tout à coup nous apparaissions dans le monde héroïque des vainqueurs de la guerre comme des profiteurs de la guerre.» Le dramaturge concluait: «Comme nous n’avions pas été des héros de la guerre, nous voulions maintenant au moins être des héros de la Guerre froide

C’est aussi pourquoi, comme le remarque l’historien Thomas Buomberger [2] dans son livre de 2017, La Suisse dans la Guerre froide, «l’anticommunisme était le plus fort là où la menace communiste était la plus faible».

La propagande civile

Toutefois, l’avant-garde de l’anticommunisme helvétique n’était pas constituée par des bourgeois libéraux comme Karl Schmid, qui avaient mauvaise conscience, mais par d’autres qui avaient un passé particulièrement déplaisant. A ceux-là appartenait le catholique-conservateur Ludwig von Moos, qui dans les années 1930, comme collaborateur et rédacteur du journal Obwaldner Volksfreund, avait publié d’innombrables contributions antisémites et favorablement disposées envers les frontistes d’extrême droite. Devenu plus tard conseiller fédéral, de 1960 à 1971, et chef du Département fédéral de justice et police, il fut le promoteur du Livre de la Défense civile.

Ce livre de «conseils», distribué par le Conseil fédéral à la fin 1969 avec un tirage de 2,6 millions d’exemplaires dans tous les ménages, allait un pas plus loin que la «guerre totale» de Karl Schmid, en mettant à égalité l’ennemi intérieur et l’ennemi extérieur. Dans le chapitre «La deuxième forme de la guerre», les syndicalistes en grève, «les travailleurs étrangers», les promoteurs du «logement social» aux dépens du «budget de la défense militaire», ainsi que les ecclésiastiques pacifistes, tous sont dénoncés pareillement comme la cinquième colonne de l’Est. Pour souligner la dangerosité de la gauche, particulièrement les pacifistes, on y souligne combien cette deuxième forme de la guerre est omniprésente: «Cela se passe quotidiennement autour de nous et parmi nous.»

Le Livre de la défense civile provoqua une immense tempête. Comme les présidents de l’Association suisse des écrivains avaient participé à sa rédaction, cela conduisit à la démission de l’écrivain Max Frisch, de Friedrich Dürrenmatt, ainsi que d’autres personnalités littéraires. Une partie des critiques devait fonder peu après le Groupe d’Olten [créé en 1971 et qui réunissait 340 membres encore en 2002 alors que la Société suisse des écrivains en comptait 570].

La P-26 comme suite

Si le passé du président de la Confédération responsable, von Moos, fut publiquement discuté, celui de l’auteur principal du livre, Albert Bachmann, passa inaperçu. Cet anticommuniste virulent avait été jadis, comme Thomas Buomberger l’écrit dans son livre, un «stalinien ardent». Après la guerre, il avait été un formateur des membres de l’organisation de jeunesse du Parti du Travail et il avait même séjourné comme cadre à Moscou. Mais en 1948, Bachmann s’était converti du totalitarisme de gauche au totalitarisme de droite. En 1958, il témoignait de ses nouvelles convictions avec son Livre du soldat, au contenu antidémocratique, qui fut distribué à tous les membres de l’Armée suisse. Peu de temps après, il était promu colonel.

En 1976, Albert Bachmann devint chef du «Service spécial». Sa tâche consistait à créer une «Organisation de résistance» secrète. C’est de là que procéda plus tard la P-26 [en 1979]. Que Bachmann, en tant que père spirituel de la P-26, l’a marquée dans l’esprit du Livre de la défense civile, cela apparaît dans les scénarios dirigés contre la gauche: «subversion à l’intérieur» ainsi que «noyautage et/ou agissements analogues». De tels concepts figuraient déjà dans le Livre de la défense civile commis en 1969; et durant les années 1970 et 1980 ces thèmes sont employés contre la Nouvelle gauche [les POCH, le PSA au Tessin, la LMR-RML, puis le PSO-SAP, etc.].

Dans la majorité silencieuse de la Guerre froide qui en 1977 et 1984 encore rejette en votation populaire un service civil, un tel langage a très bien accroché. Entre 1970 et 1990, plus de 10’000 objecteurs de conscience sont emprisonnés et beaucoup de personnes de gauche sont frappées d’interdiction professionnelle, en particulier des enseignant·e·s (Berufsverbot). Quand le Livre de la défense civile a paru, Dürrenmatt a résumé la répression contre celles et ceux qui pensent autrement par la formule: «La tactique de la défense spirituelle du pays consiste à sacrifier la liberté du Suisse à l’indépendance de la Suisse.»

Nulle part un plan d’agression

Dans son livre récemment paru consacré aux «préparatifs de résistance» l’historien Titus J. Meier [3] critique à juste titre que la Commission d’enquête parlementaire (CEP DMF) a sous-estimé le rôle de Bachmann dans la P-26. Cependant, l’auteur efface complètement le contenu antidémocratique, et hostile à la gauche, du Livre de la défense civile. Qui minimise la P-26 comme inoffensive, minimise pareillement le Livre de la défense civile et réciproquement.

Les violations des droits de l’homme infligées aux objecteurs de conscience qui refusaient le service militaire dans les années 1970 et 1980 furent d’autant plus scandaleuses que nous savons aujourd’hui qu’il n’a existé aucun plan d’agression du Pacte de Varsovie contre la Suisse.

Dans leur livre de 672 pages, Alle roten Pfeile kamen aus Osten – zu Recht? (Toutes les flèches rouges venaient de l’Est – à raison?), les deux historiens des questions militaires Hans Rudolf Fuhrer et Matthias Wild [4] écrivent: «Il est étonnant que le sentiment du danger de guerre qui était latent dans la population, avec la menace constante par l’Est agressif et hérissé d’armes, n’était pas partagé par le Service de renseignement de l’Armée suisse.» Le Pacte de Varsovie était bel et bien agressif et hérissé d’armes mais pas contre les pays situés en dehors de sa zone de domination, mais bien contre les citoyens et citoyennes, et les peuples, en son propre sein. Une seule fois l’Union soviétique a franchi la limite de sa zone de domination [pour résumer, établie de facto dès octobre 1944 lors de la réunion des forces interalliées à Moscou, puis précisée lors de la Conférence de Yalta en février 1945 puis de celle de Potsdam en juillet-août 1945], pour faire la guerre, fin 1979, en envahissant l’Afghanistan.

Le communisme n’était pas un danger pour la liberté de la Suisse. Mais l’anticommunisme fut un danger pour la liberté des Suissesses et des Suisses. (Article publié dans la WOZ, en date du 6 septembre 2018; traduction A l’Encontre)

Josef Lang est historien et fut de 2003 à 2011 membre de la fraction des Verts au Conseil national. Le Livre du soldat, il l’a reçu personnellement à l’Ecole de recrues.

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[1] Selon l’ATS, en date du 25 avril 2018, «le gouvernement veut contribuer à clarifier les questions historiques et politiques entourant l’organisation P-26, armée secrète créée en 1979 sans l’aval du parlement et financée par des fonds publics. Rien ne s’oppose aujourd’hui à la publication du rapport Cornu du point de vue de la protection des informations et des données, a annoncé mercredi le Conseil fédéral.» Le rapport disponible, sous-titré «version destinée au public» (sic) est disponible sous ce lien. La version intégrale du rapport Cornu est déposée aux Archives fédérales. Cette dernière reste classifiée «secret» et ne sera pas rendue publique. Conformément à la loi, elle est soumise à un délai de protection de 50 ans, soit jusqu’en 2041! (Réd. A l’Encontre)

[2] Voir à ce sujet le remarquable livre de Daniel Bourgeois intitulé Business helvétique et Troisième Reich. Milieux d’affaires, politique étrangère, antisémitisme, Editions Page 2, 1998, 269 pages. (Réd. A l’Encontre)

[3] Thomas Buomberger, Die Schweiz im kalten Krieg 1945-1990, Verlag Hier&Jetzt, 2017.

[4] Titus J. Meier, Widerstandsvorbereitungen für den Besetzungsfall. Die Schweiz im Kalten Krieg, NZZ Libro, 2018.

[5] Verlag Hier&Jetzt, 2013.

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