vendredi
18
octobre 2019

A l'encontre

La Brèche

Par Ezequiel Fernandez

Ils sont de plus en plus de pays de cette région à renvoyer les conteneurs de déchets vers leur expéditeur. Dernier épisode en date, l’Indonésie a décidé de renvoyer 7 conteneurs de déchets importés vers leur pays d’origine, 2 vers la France, les 5 autres vers Hong Kong. A l’intérieur, des déchets ménagers, plastiques, contaminés par des matériaux toxiques comme des métaux lourds.

Le site du Jakarta Post, journal indonésien en langue anglaise, indique que les 7 conteneurs en question ont été embarqués lundi de l’île de Batam, direction tout d’abord Singapour, située tout près, avant d’être réexpédiés vers leur pays d’origine. L’opération s’est déroulée en présence de représentants du ministère de l’Environnement et de la Forêt, pour bien marquer son caractère officiel. 42 autres conteneurs saisis vont être réexpédiés vers les Etats-Unis, l’Australie et l’Allemagne. Les importateurs ont 90 jours pour se conformer à cette décision s’ils veulent éviter les poursuites judiciaires.

La semaine dernière, c’est le Sri Lanka qui a ordonné le renvoi en Grande-Bretagne de 111 conteneurs remplis de déchets putrides. Et pour cause, la plupart étaient abandonnés sur le port de Colombo depuis plus de 2 ans. C’est la puanteur dégagée qui a alerté les autorités, raconte BBC News. Ils étaient en principe destinés au recyclage; en fait, il s’agissait de déchets médicaux, y compris des restes humains, provenant d’hôpitaux et de morgues britanniques. Cette découverte nauséabonde autant qu’inquiétante a suscité des manifestations de colère de la part des Sri-lankais; l’un des protestataires dit simplement les choses: «Ici, c’est un pays du tiers-monde ; nous avons tellement de problèmes à régler, comment pouvons-nous être considérés comme responsables des déchets des autres?»

The Guardian, sur le même sujet, évoque les inquiétudes concernant la possible contamination des eaux, de surface ou souterraines. Les conteneurs suintent littéralement et laissent échapper des liquides indéterminés. Le président du Mouvement Vert du Sri Lanka, qui représente 150 associations de défense de l’environnement, rappelle que les dommages sanitaires sont chroniques aux abords des sites d’incinération ou des décharges dans des zones habitées de Colombo, la capitale.

BBC News précise par ailleurs que le gouvernement britannique, via son agence de l’environnement, attend d’être sûr que ces déchets ont bien été importés illégalement d’Angleterre avant de les rapatrier. On n’est jamais trop prudent…

Tout cela a commencé en janvier 2018, quand la Chine a décidé de bloquer les importations de déchets plastiques. Et c’est le marché mondial du traitement des déchets qui en a été bouleversé. «Un seul pays vous manque et tout est désorganisé». Channel News Asia, réseau d’information basé à Singapour, fait le point sur ce dossier environnemental. 75% des déchets exportés dans le monde atterrissent en Asie. Depuis que la Chine a fermé ses ports au plastique, des pays comme les Philippines, la Malaisie et l’Indonésie ont doublé leurs importations. Danny Marks, professeur d’études environnementales à l’université de Hong Kong, qui signe cette tribune, s’interroge sur la politique de restriction mise en œuvre par les gouvernements de ces pays. Ces mesures indiquent-elles un vrai changement de stratégie? Oui et non, répond-il.

Parmi les signes encourageants, un amendement ajouté en mai dernier à la Convention de Bâle sur la régulation du transport des déchets dangereux à travers le monde. Amendement qui rend illégale l’exportation de déchets plastiques non recyclables vers les pays en voie de développement sans leur consentement. Seul problème, les Etats-Unis, plus gros exportateur, ne sont pas signataires de cette convention. Danny Marks pointe également les contradictions ou les carences dans les politiques menées par les gouvernements concernés. L’Indonésie a vu ses importations de déchets bondir de 141% en 2018. Une hausse spectaculaire assortie de tromperie sur la marchandise : un audit a révélé que, sur l’île de Java, un tiers des déchets importés, soi-disant en papier, étaient en fait en plastique.

Selon un article du South China Morning Post, journal publié à Hong Kong, nous sommes plongés dans l’enfer de Bantar Gebang, en Indonésie, la plus grande décharge à ciel ouvert du Sud-Est asiatique. 120 hectares de paysage lunaire, à quelques dizaines de kms de Jakarta: 39 millions de tonnes de déchets accumulés, 7000 tonnes de plus chaque jour. Trois mille familles y vivent parmi les ordures dans des conditions sanitaires épouvantables. Karim Raslan, l’auteur de l’article, au fil des paragraphes, transforme son reportage en éditorial pour dénoncer l’hypocrisie de l’Occident. En fait, écrit-il, l’écosystème ne pouvait fonctionner que dans la mesure où la Chine acceptait le deal. Aujourd’hui, le mensonge éclate au grand jour, celui consistant à laisser croire que nos déchets sont retraités ou recyclés, peu importe où dans le monde, mais le plus loin possible.

Le professeur Danny Marks souligne lui aussi que les pays occidentaux ne se donnent pas les moyens de recycler leurs déchets. Parce que cela coûte trop cher, alors le pragmatisme économique conduit à leur faire traverser la moitié du globe en se désintéressant de leur devenir. Enfin, les initiatives visant à limiter l’usage du plastique, pour les sacs et emballages, apparaissent dérisoires en regard des quantités produites. Selon Greenpeace, plus de 8 milliards de tonnes de plastique ont été produites dans le monde depuis les années 1950: 9% seulement ont été recyclés. (Publié dans la Revue de presse internationale de France Culture, le 31 juillet à 7h24)

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