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septembre 2017

A l'encontre

La Brèche

Chine. Liu Xiaobo, esprit libre, mort détenu

Publié par Alencontre le 14 - juillet - 2017

Les militants pro-démocratie de Hong Kong ont rendu
hommage à Liu Xiaobo dès l’annonce de sa mort

Par Véronique Kiesel

Une grande tristesse, un énorme gâchis. L’annonce de la mort de Liu Xiaobo, ce jeudi 13 juillet 2017, laisse un goût amer. Emprisonné depuis 2008 pour avoir signé une Charte demandant le respect des libertés privées et politiques et celui de la Constitution chinoise, il n’a été sorti de prison que pour venir mourir dans un hôpital.

• Souffrant d’un cancer du foie au stade terminal, il avait indiqué qu’il espérait pouvoir se faire soigner hors de Chine: pas vraiment parce qu’il espérait guérir, mais pour retrouver pour quelques jours le goût de la liberté. La liberté de parler, de rencontrer ses amis et surtout loin de toute surveillance, de serrer contre lui sa femme, la poétesse Liu Xia.

Mais alors que le diagnostic avait été posé en mai, les autorités chinoises n’ont rendu publique son hospitalisation que fin juin, trop tard pour pouvoir l’évacuer vers l’étranger. La Chine va donc porter une tache indélébile: celle d’avoir laissé mourir en prison un prix Nobel de la Paix. Il y avait eu un autre cas, en 1938, mais c’était alors le régime nazi qui avait enfermé jusqu’au bout le pacifiste allemand Carl von Ossietzky.

• Liu Xiaobo était un intellectuel de 61 ans qui avait survécu à beaucoup de choses. A la révolution culturelle de Mao qui l’avait exilé avec ses parents en Mongolie puis forcé aux travaux des champs. Il avait ensuite fait partie de la première génération admise à l’université, où il avait suivi des études de littérature. De la critique littéraire, cet esprit fin et indépendant était passé à la critique du système chinois.

• Alors qu’il enseignait aux Etats-Unis, il était revenu en 1989 participer au printemps de Pékin, rejoignant les étudiants avides de liberté sur la place Tiananmen. Même s’il avait mené une médiation pour convaincre les étudiants de quitter les lieux avant l’intervention de la police et de l’armée, limitant ainsi l’ampleur du massacre, cet engagement citoyen lui vaut un premier séjour en prison.

• Libéré après 21 mois de détention, le voilà intronisé écrivain-dissident. C’est à ce titre qu’il signe la fameuse Charte 08, inspirée de la Charte 77 rédigée en 1977 en Tchécoslovaquie. Sa femme tente de l’en dissuader, en vain: «J’ai alors fait comme d’habitude: j’ai attendu patiemment que la calamité arrive.» Liu Xiaobo est arrêté, puis condamné le 25 décembre 2009 à 11 ans de prison pour «incitation à la subversion». Lors de son procès, il avait lu une déclaration d’amour pour sa femme: «Même si je suis réduit en poudre, j’utiliserai mes cendres pour t’étreindre.»

• Un journaliste du Guardian a rencontré Liu Xia à cette époque: il décrit une femme de 49 ans ayant l’allure d’une étudiante, pétillante et lumineuse. Mais lorsque le jury du prix Nobel de la paix décide en 2010 de couronner le dissident emprisonné, Pékin prend cette distinction pour un affront gravissime. Liu Xia, qui n’est pourtant accusée d’aucun délit, est placée en résidence très surveillée et pratiquement coupée du monde. Elle sombre peu à peu dans la dépression et devient un fantôme. Et son mari n’a jamais retrouvé la liberté. Pas de pitié pour celui qui amène le discrédit sur son pays.

• Liu Xiaobo avait jadis écrit sur les «fantômes en colère» qui depuis leur tombeau dénoncent les méfaits officiels. Certaines autorités chinoises veulent sans doute éviter que le lauréat du Nobel conserve après sa mort cette capacité de partager ses idées. Les recherches sur le Net chinois concernant Liu Xiaobo n’aboutissent jamais à rien, et l’écrasante majorité des citoyens chinois n’ont jamais entendu parler de lui. Le seul journal chinois à parler parfois de lui, c’est le Global Times, publié en anglais: pour tenter vainement de montrer au reste du monde que le sujet n’est pas tabou.

• Et pourtant, c’était un homme non violent et optimiste: «J’attends avec impatience le jour où mon pays sera une terre de liberté d’expression où chaque citoyen pourra exprimer ses opinions politiques sans peur et où personne ne souffrira jamais de persécutions pour avoir exprimé des vues divergentes», avait-il écrit. Ce jour n’est pas encore arrivé. (Le Soir, 14 juillet 2017)

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Liu Xiaobo et le déshonneur de Pékin

Par Frédéric Kolller

Pékin a jugé qu’il pouvait se permettre de prendre le risque de laisser mourir en détention l’unique Prix Nobel de la paix chinois. A la communauté internationale de prouver que c’était un faux calcul

Depuis jeudi, la Chine partage avec l’Allemagne nazie le triste privilège d’avoir laissé mourir en détention un Prix Nobel de la paix. Carl von Ossietzky, écrivain pacifiste allemand, est décédé d’une tuberculose dans un hôpital de Berlin en 1938. Liu Xiaobo, intellectuel démocrate chinois, a succombé à un cancer du foie à l’hôpital de Shenyang en 2017. Tous deux s’étaient vu décerner le prix du Comité d’Oslo après une lourde condamnation pour trahison ou subversion de leur Etat. Tous deux avaient bénéficié d’une campagne internationale pour leur libération. Tous deux sont morts aux mains de leurs geôliers, inflexibles, jusqu’au bout.

La comparaison entre le IIIe Reich et la République populaire de Chine a bien sûr ses limites. On pourrait même dire que tout oppose ces deux régimes. Sauf une chose: la dictature d’un parti unique et l’élimination systématique des mal-pensants. Liu Xiaobo n’était ni un terroriste, ni un sécessionniste, ni un extrémiste. Il se disait simplement dissident politique. Sa mort lamentable – il souffrait depuis des années d’une hépatite probablement mal soignée – doit nous alerter sur la véritable nature du pouvoir chinois.

Risque calculé de Pékin

Six mois après la tournée triomphale de Xi Jinping en Suisse, et l’euphorie qu’elle a déclenchée, il est encore temps de tempérer notre jugement. S’il est heureux que Pékin se réclame d’un ordre économique libéral (comme il l’a fait à Davos – WEF), s’il est remarquable que le secrétaire général du Parti communiste chinois célèbre l’action du CICR au sein de l’ONU (comme il l’a dit à Genève), il n’en est pas moins à la tête d’un système qui continue de broyer les individus et de restreindre les libertés fondamentales.

La disparition de Liu Xiaobo est une catastrophe pour les militants chinois des droits de l’homme. Ce pourrait aussi être un désastre pour l’image des communistes, à trois mois d’un congrès du parti qui doit consolider la voie des réformes économiques et sociales prônées par Xi Jinping. Le secrétaire général a jugé qu’il pouvait aujourd’hui prendre le risque de bâillonner un poète jusque dans sa tombe au vu de l’ascendant économique de la Chine sur la scène internationale.

Pression internationale

Il est dès lors d’autant plus important que des grands pays comme l’Allemagne condamnent fermement l’attitude de Pékin (contrairement au silence complice de Donald Trump et d’Emmanuel Macron hier en conférence de presse à Paris). Il est tout aussi significatif que de plus petits pays comme la Suisse, se prévalant de bonnes relations avec la Chine, fassent entendre leur voix.

Berne – qui a proposé en vain d’envoyer des médecins au chevet de Liu Xiaobo et de l’accueillir en Suisse – doit aujourd’hui exercer toute son influence pour obtenir la libération de Liu Xia, la veuve du martyr. Les Chinois, qui verront un jour l’avènement des libertés défendues par leur Prix Nobel de la paix, en seront reconnaissants. (Le Temps, 14 juillet 2017)

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Liu Xiaobo: «Cesser de jouer aux intellectuels qui ne se mouillent pas»

Par Brice Pedroletti

Liu Xiaobo et sa femme, Liu Xia

«Subvertir le système du mensonge par la vérité»: c’était la mission que le dissident chinois Liu Xiaobo, mort jeudi 13 juillet à l’âge de 61 ans, s’était donnée. Sa capacité à la mener à bien fut sans doute proportionnelle, aux yeux du régime, à sa lourde condam-nation en  2009 à onze ans de prison pour  «incitation à la subversion de l’Etat».

• En recevant le 8  octobre 2010 le prix Nobel de la paix alors qu’il se trouve en prison, Liu Xiaobo devient un symbole extrêmement embarrassant pour le pouvoir chinois. La cérémonie de remise du prix, la même année, est une épreuve pour le pouvoir communiste. Son épouse Liu Xia n’a pas été autorisée à se rendre à Oslo, en Norvège, pour le recevoir. A la place, le comité Nobel installe une chaise vide sur la scène.

L’actrice Liv Ullmann lit alors un long texte, tiré de la déclaration qu’il avait faite à son procès: «Je veux redire à ce pouvoir qui me prive de ma liberté que je persiste dans la conviction que j’avais affirmée il y a vingt ans dans ma “Déclaration de grève de la faim du 2  juin” – lors du mouvement de Tiananmen en  1989 –: “Je n’ai pas d’ennemis, je n’ai pas de haine.”» Lors de ce procès, le dissident n’avait jamais pu prononcer -son texte dans son intégralité, n’ayant pas été autorisé à parler plus longtemps que le procureur. A Oslo, le public se lève et applaudit longuement.

L’intransigeance de Xi Jinping

• Pour Pékin, c’est bien un camouflet, mais la censure reste intransigeante. Le nom et les écrits de Liu Xiaobo sont déjà bannis dans le pays depuis des années. Pékin saisit cette occasion pour dénoncer l’Occident et ses «valeurs universelles», parvenant à limiter en Chine même les retombées de l’attribution de ce prix Nobel de la paix, le second qui la concerne directement depuis celui qu’a reçu, en  1989, le dalaï-lama en exil.

Xi Jinping, qui prend la direction du Parti communiste chinois en  2012 après la condamnationdu dissident, n’a jamais cédé: malgré l’opprobre et les protestations internationales, malgré le sort réservé à l’épouse du dissident, Pékin refusera toujours d’accorder à Liu Xiaobo, qui souffre d’hépatite chronique, une remise de peine. A la suite de sa libération conditionnelle, il est transféré en juin dernier dans un hôpital de Shenyang (province du Lianoning), alors que son état de santé s’est dégradé.

• Sans aucun égard pour les protestations des pays occidentaux, des ONG et des défenseurs des droits de l’homme, dès 2010, la Chine avait soumis son épouse, Liu Xia, à d’intenses pressions. Placée de facto en résidence surveillée, privée de contacts avec l’extérieur par les agents chargés de l’espionner, la poétesse avait plongé dans la dépression. Lorsque des militants chinois s’organisent pour lui venir en aide, son propre frère est emprisonné et condamné à une lourde peine pour un contentieux commercial dénoncé par ses avocats comme un prétexte pour empêcher la famille de parler à la presse.

Un ton iconoclaste

• L’arrestation de Liu Xiaobo était intervenue fin 2008. Quelques semaines plus tôt, l’essayiste et dissident avait participé à la rédaction de la Charte 08, un manifeste qui appelait à la démocratisation de la Chine, et surtout rallié des signataires dans les milieux de la dissidence. Lors de son procès pour «incitation à la subversion» six de ses essais seront également retenus contre lui.

• Liu Xiaobo était né en  1955 à Changchun, dans le nord-est de la Chine, de parents intellectuels et communistes – son père enseigne à l’université, puis dans une académie militaire. La Révolution culturelle (1966-1976) le prive de plusieurs années d’école. Mais il fera partie de la première génération à pouvoir aller à la faculté, en  1977, quand celles-ci sont rouvertes: d’abord dans sa ville natale, puis dans la capitale, où il rejoint la prestigieuse université de Pékin en  1982, avant d’enseigner la littérature chinoise à l’Ecole normale en  1984.

• Dans l’ébullition intellectuelle qui suit la politique d’ouverture lancée alors par Deng Xiao-ping, Liu Xiaobo se fait connaître comme l’ «enfant terrible» de la critique littéraire pour son ton iconoclaste. La presse chinoise et les universités se l’arrachent. En  1987, il part enseigner à Oslo, puis à l’université de Columbia à New York. Mais les événements de Tiananmen, en  1989, l’incitent à revenir à Pékin de manière anticipée.

En plein tumulte estudiantin, ses amis vont le chercher à l’aéroport, car ils craignent qu’il soit arrêté. Le jeune professeur ira très vite rejoindre les étudiants qui campent sur la place et parvient à gagner leur respect. Il rejoint un petit groupe d’intellectuels modérés qui tentent de négocier une issue à la crise après la proclamation de la loi martiale, le 19 mai.

• A la fin du mois, il pousse ses camarades à faire une grève de la faim, pour «cesser de jouer aux intellectuels qui ne se mouillent pas», a raconté au Monde Zhou Duo, l’un des quatre «grands frères» qui, comme lui, se mobilisent aux côtés des étudiants.

Les deux autres sont Gao Xin, également professeur, et le chanteur taïwanais Hou Dejian. «Nous n’avons pas d’ennemis! Ne laissons pas la haine et la violence empoisonner notre sagesse et la démocratisation de la Chine!», écrivent-ils dans un manifeste publié le 2  juin. «Liu Xiaobo en avait parlé beaucoup dans ses écrits, ça reflétait tout à fait sa posture, expliquait Zhou Duo à Pékin, le jour de l’attribution du Nobel. L’idée est qu’il fallait en finir avec cette culture de la violence que le Parti avait incrustée dans la tête des gens et qui faisait qu’il fallait toujours lutter, attaquer, annihiler un ennemi.»

• Dans la nuit du 3 au 4  juin, les quatre négociateurs entreprennent de calmer les esprits. Leur médiation entre l’armée et les étudiants évitera un massacre sur la place; la majorité des victimes tombèrent ailleurs dans la ville. Liu Xiaobo sera toutefois arrêté le 6  juin 1989. La propagande le dénonce comme l’une des «mains noires» du mouvement et il est enfermé à la prison de Qincheng, dans la banlieue de Pékin. Il est libéré en  1991 après une autocritique diffusée par la télévision, dans laquelle il affirme qu’il n’y a pas eu de morts sur la place Tiananmen – ce qui est «objectivement» vrai.

• Banni de la presse et de l’édition, ne pouvant enseigner, il devient l’un des rares intellectuels à vivre de sa plume – essentiellement en publiant à l’étranger. En  1996, c’est la signature d’un appel demandant la mise en place d’une coopération entre le Kuomintang, le parti au pouvoir à Taïwan, et le PC chinois qui le mène pour trois ans en camp de travail. Cette politique d’ouverture sera en réalité mise en œuvre dix ans plus tard, en  2005.

En  1999, au sortir de cet emprisonnement durant lequel il a échangé de nombreux poèmes avec sa femme, Liu Xiaobo découvre l’Internet, «cadeau de Dieu à la Chine», comme il l’explique en  2009 dans un essai où il raconte les temps fastidieux d’avant sa libération, quand il devait parcourir Pékin à vélo pour trouver un fax et envoyer ses articles à l’étranger.

• Inspiré par la démarche de l’ancien président tchèque Vaclav Havel, souhaitant «vivre dans la vérité», Liu Xiaobo n’aura de cesse pendant cette dernière décennie de liberté de dénoncer les manipulations historiques et la distorsion des informations mises en œuvre le pouvoir communiste. Son analyse puise dans la continuité du mouvement démocratique chinois. Il s’intéresse aussi aux courants de pensée occidentaux comme au Weiquan Yundong, un mouvement de défense des droits naissant, animé par des avocats.

Instaurer des contre-pouvoirs

• La Charte 08, qu’il lance en 2008, après les Jeux olympiques de Pékin, avec le théoricien Zhang Zuhua, est en fait une proposition pragmatique au Parti communis-te : mettre en place, au nom de la sacro-sainte stabilité, des contre-pouvoirs dans une société en développement rapide comme la Chine. Elle s’inspire, bien sûr, de la Charte  77 de Havel. Liu Xiaobo est arrêté la veille de la publication du document, signé initialement par 300  intellectuels avant de recueillir près de 10 000  noms.

• Sa condamnation à onze ans de prison tombe le jour de Noël  2009, ultime pied de nez aux Occidentaux qui appellent à sa libération. Dans la déclaration qu’il fait parvenir à la cour avant le -verdict, Liu Xiaobo se dit «rempli d’optimisme à l’idée qu’un jour la liberté régnera en Chine, car aucune force ne peut s’opposer au désir des hommes d’être libres». Puis il conclut: «J’espère que ces progrès se refléteront dans le procès qui m’est fait, et j’attends avec impatience le verdict de la cour – un verdict qui puisse passer l’examen de l’histoire.»(Article paru dans Le Monde, daté du samedi 15 et dimanche 16 juillet, page 18)

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