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Chine. Le travail forcé des étudiants

Publié par Alencontre le 22 - octobre - 2013
Foxconn «emploie» des étudiants non payés pour produire  la Play Station 4

Foxconn «emploie» des étudiants non payés pour produire
la Play Station 4

Par Aditya Chakrabortty

La Chine peut compter sur une armée de main-d’oeuvre étudiante qui fabrique des produits Apple, des consoles Playstation et d’autres gadgets pour les pays occidentaux. Les récits des jeunes qui font ce travail sont bouleversants.

Durant la semaine commençant le 14 octobre,les lecteurs britanniques entendront beaucoup de pieuses platitudes sur la Chine. Lorsque George Osborne [ministre des Finances du gouvernement Cameron] et Boris Johnson [maire de Londres] se déplaceront de Shanghai à Shenzhen, ils débiteront leurs discours habituels sur le commerce, l’investissement et la concurrence mondialisée. Par contre ils ne parleront pas de Zhang Lintong. Pourtant, le récit de ce jeune de 16 ans dit davantage sur les aspects humains des rapports entre la Chine et l’Occident que toute l’avalanche de banalités ministérielles.

En juin 2011, Zhang et ses camarades de classe ont été arrachés à leurs foyers familiaux et envoyés dans une fabrique produisant des gadgets électroniques. Les étudiants ont travaillé durant six mois dans les gigantesques ateliers de Foxconn dans la ville de Shenzhen, située dans le sud du pays, à vingt heures de train de chez eux en Chine centrale. Zhang a expliqué aux chercheurs qu’on ne lui avait pas laissé le choix: «A moins de pouvoir présenter un certificat médical de l’hôpital municipal attestant qu’on était gravement malade, nous devions partir immédiatement.»

Zhang (nom d’emprunt) était élève dans une école secondaire de formation professionnelle. Il était illégal de l’envoyer dans un tel stage pratique. Sans compter que selon la législation du travail chinoise, des stages pratiques doivent avoir un rapport direct avec les études de l’élève. Or, Zhang, qui étudiait les Beaux-Arts et était un admirateur des peintres réalistes russes, a dû passer une demi-année à produire des iPhone et d’autres appareils électroniques de consommation courante.

Enfant unique d’une famille paysanne vivant dans la campagne chinoise, la première expérience de Zhang dans cette méga-entreprise a été de se voir séparé de ses camarades de classe, aussi abasourdis que lui. Ils ont été obligés de se loger dans différents dortoirs de la fabrique, parmi des adultes inconnus. On leur a donné des uniformes identiques à ceux des travailleurs de l’atelier et une formation très rudimentaire. Et puis il y a eu le travail. Zhang devait effectuer de manière répétitive une ou deux petites tâches, encore et encore, debout pendant des heures devant une immense chaîne de montage produisant des pièces pour Apple. Une fois sorti du cadre de travail, il a dit aux chercheurs: «C’est fatiguant et c’est ennuyeux (…). J’aimerais beaucoup quitter cela, mais je ne le peux pas

Même si cette histoire paraît incroyable, elle est assez banale. Foxconn, le principal fournisseur de Apple en Chine et qui fabrique également des produits pour beaucoup d’autres entreprises d’électronique de consommation, est un des plus grands employeurs de Chine. C’est également une des entreprises qui utilisent le plus de main-d’oeuvre étudiante. En octobre 2010, l’entreprise estimait que, suivant les périodes, jusqu’à 15% – soit 150’000 sur sa force de travail d’un million de travailleurs – étaient des étudiants. Il semble que plus de 28’000 d’entre eux étaient destinés à travailler exclusivement pour Apple. L’année passée, des universitaires ont rapporté que 70% du personnel d’une fabrique de boîtes à vitesses pour le compte de Honda (firme japonaise) provenait des écoles secondaires.

Or, ce type d’exploitation n’est pas un cas isolé dans l’histoire récente: la semaine dernière, Foxconn a admis qu’il avait violé les lois en obligeant des étudiants à faire des heures supplémentaires et à travailler la nuit. Il semble que plus d’un millier d’entre eux ont travaillé à la fabrication de la console PlayStation 4 (Sony) qui sera bientôt mise en vente.

Pendant deux ans, 63 entretiens avec des stagiaires lycéens – dont celui avec Zhang – ont été recueillis par Jenny Chan, Pun Ngai et Mark Selden en vue de publier un livre sur ce thème. Les récits de ces jeunes sont bouleversants. Au cours de son stage, une jeune fille de 16 ans souffre de troubles menstruels. Les douleurs persistent pendant des mois. Elle pense qu’elles sont motivées par le travail de nuit et le stress qui règne à l’usine: «Quand nous prenons du retard par rapport aux objectifs de production, nous n’avons plus de pauses.» Coincée dans cette situation, on comprend que la jeune fille se montre réticente à en parler au chef d’équipe homme, mais ses parents sont tellement loin qu’ils ne peuvent que prodiguer des conseils par téléphone.

Et il ne s’agit pas simplement d’une série de coïncidences malheureuses. Zhang et ses camarades de classe et des centaines de milliers de jeunes comme eux se trouvent au cœur d’une des «relations économiques» les plus puissants actuellement à l’œuvre. Ils font partie d’un «rapport commercial» qui implique que des enfants chinois sont obligés d’entrer dans une machine productive avec la collaboration des grandes entreprises et la connivence des gouvernements locaux (gouvernements des provinces) pour produire des objets clinquants que des transnationales milliardaires vendront à des consommateurs occidentaux.

L’été avant que Zhang ne soit astreint à travailler dans une usine de Foxconn, une ville de sa province natale du Henan a ordonné à toutes ses écoles professionnelles d’envoyer leurs étudiants dans une usine de Foxconn dans cette même ville de Shenzhen. Celles qui les avaient placés ailleurs devaient interrompre leurs stages et les envoyer de toute urgence au sud du pays. Voià ce que j’entends quand je parle de connivence de la part des gouvernements locaux.

Chan et ses collègues pensent que ces directives étaient destinées à fournir une force de travail déjà préparée pour l’ouverture imminente d’une usine de iPhone dans le  Henan. Ces faits ne sont pas du tout tenus secrets: la directive a été communiquée à la presse et le gouvernement local a supervisé son application. Des objectifs officiels de recrutement ont été fixés, et le gouvernement local a reçu l’équivalent de 1,8 million d’euros de subsides pour que Foxconn puisse embaucher les travailleurs et travailleuses dont l’entreprise avait besoin. Les enseignants sont d’ailleurs également partis avec leurs classes; Foxconn les paie pour assurer que les élèves travaillent dur et ne s’enfuient pas.

Dans une usine, les collégiens se plaignaient de douleurs d’estomac et d’étouffements et ils ont posé des questions sur la sécurité de leurs places de travail. Et savez-vous ce qu’a répondu leur enseignant? Comme il l’a ensuite raconté aux chercheurs, il a invoqué la catastrophe nucléaire de Fukushima: «Prenez le temps de réfléchir à l’altruisme des scientifiques et des équipes médicales [à Fukushima] lorsque le Japon a rapporté la tragique fuite radioactive. Aucun des Japonais ne s’est retiré du travail de sauvetage. De même, nous devons tous prendre la responsabilité pour le bien de l’humanité

C’est grâce à ce système que les consommateurs occidentaux peuvent année après année se procurer leurs extraordinaires nouveaux gadgets. Apple vous dira que les conditions inhumaines dans les usines de leurs fournisseurs chinois appartiennent maintenant au passé, même s’il admet que certains stages sont encore «mal gérés». Il faut être aveugle pour le croire. Un rapport par les responsables d’un audit de Apple, en mai 2013, «a trouvé que des stagiaires n’avaient pas été engagés à Chengdu [une ville au sud-ouest de la Chine] depuis septembre 2011». Et pourtant, en septembre 2011, un officiel de Foxconn pour les ressources humaines a dit à Chan que plus de 7000 apprentis étudiants travaillaient dans l’usine de Chengdu – soit plus de 10% de l’ensemble du personnel. (Publié dans le quotidien The Guardian, 14 octobre 2013, traduction A l’Encontre)

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    […] Chine : Le travail forcé des étudiants Aditya Chakrabortty A l’encontre […]

    Ecrit le 23 octobre, 2013 à 2013-10-23T10:09:22+00:000000002231201310

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