samedi
25
novembre 2017

A l'encontre

La Brèche

Par Manuel Aguilar Mora

Du 1er janvier – quand le gouvernement Peña Nieto a annoncé la hausse des prix des carburants, le gasolinazo [voir à ce sujet l’article publié sur notre site en date du 24 janvier 2017] – aux 25 et 26 janvier derniers, puis avec l’affrontement politique avec le gouvernement du nouveau président Trump aux Etats-Unis, le Mexique est entré dans une situation critique, aux conséquences sans précédent pour les deux pays. Les destins des peuples, des travailleurs et travailleuses, et des opprimé·e·s des deux pays vont se rattacher encore plus étroitement.

L’annulation de la rencontre des deux présidents programmée pour le mardi 31 janvier, de la part de Peña Nieto, et immédiatement décidée aussi par Donald Trump, est le point culminant d’une politique conciliatrice et titubante de Peña Nieto (du Parti révolutionnaire institutionnel) à l’égard de celui qui gouverne désormais les Etats-Unis. Cette politique conciliatrice a commencé dès la malheureuse invitation du candidat Trump en novembre 2016 à visiter le Mexique à la veille des élections présidentielles aux Etats-Unis. La position était qu’il fallait être dialoguant et raisonnable avec l’énergumène. Une prémisse complètement fausse et contre-productive comme il est apparu quand Trump, comme président élu, et il y a quelques jours lorsque entré en fonctions, a continué et, y compris, a redoublé ses attaques contre le Mexique en insistant que le mur de la honte et du mépris qu’il veut construire entre les deux pays sera payé par les Mexicains.

L’antique «unité nationale»

L’annulation de la réunion coule Peña Nieto au pire moment de sa présidence: avec une majorité stupéfiante de la population qui le considère comme le pire président depuis des décennies alors qu’il s’affronte ouvertement au gouvernement des Etats-Unis. Alors que la concorde avec les Etats-Unis gît en miettes, Peña Nieto se retrouve suspendu dans une situation qui le rapproche du bord du précipice.

Dans le monde politicard mexicain, parmi les partis politiques officiels «enregistrés» et les complices du régime dans divers secteurs, la crise à laquelle a abouti la relation diplomatique avec Trump a tout de suite été le motif pour ressortir du bahut des antiquités ce qui avait été le fil rouge de la politique des années dorées du nationalisme mexicain, les années dorées du PRI, le Parti révolutionnaire institutionnel, fondé en 1929, dont Peña Nieto est le représentant actuel, à savoir la politique d’«unité nationale». Ce n’est pas difficile de savoir pourquoi elle est invoquée: cela permettrait au gouvernement Peña Nieto le soulagement dont il a tant besoin en ces jours turbulents.

Mais la mondialisation mit fin à tout cela et ce fut le PRI lui-même – quand Salinas de Gortari était président [décembre 1988 à novembre 1994] – qui mit en 1992 la pierre tombale sur ce prétendu «nationalisme», en négociant et mettant en œuvre l’Accord de libre-échange de l’Amérique du Nord / NAFTA (en français ALENA), avec les Etats-Unis et le Canada.

La mondialisation capitaliste est un fait accompli irréversible. Elle est dans l’essence même du capitalisme, ce qui veut dire en même temps que c’est un processus contradictoire, soumis aux lois du système capitaliste, «lois» basées avant tout sur la concurrence qui, à certains moments critiques, peut devenir dure et violente et conduire à des guerres dévastatrices, comme cela a été on ne peut plus démontré au XXe siècle et se confirme dans notre nouveau siècle.

La situation actuelle de la profonde crise capitaliste – qui a éclaté depuis 2007-2008 et dont les conséquences n’ont pas pu être neutralisées, bien que les gouvernements n’aient pas fait peu d’efforts pour cela – a produit des événements majeurs comme: la sortie du Royaume Uni britannique de l’Union européenne (le dit Brexit) qui révéla la crise de celle-ci; le surgissement de la Chine, gouvernée par le Parti communiste conduit au pouvoir par Mao Tsé Toung, devenue la nouvelle puissance clé de l’économie capitaliste mondiale; et aussi le triomphe de Donald Trump contre tous les pronostics politiques internationaux. L’effondrement de l’Accord de libre-échange de l’Amérique du Nord n’est qu’une autre conséquence de cette crise capitaliste mondiale ouverte en en 2007-2008.

Une nouvelle étape s’annonce

Les travailleuses et travailleurs, et les opprimé·e·s, du Mexique n’ont pas à devoir payer cette crise de leurs exploiteurs nationaux et étrangers. La démagogie de Trump qui crie que les Etats-Unis sont exploités par le Mexique et qu’ils ont été les grands perdants du NAFTA (ALENA), s’écroulera très vite quand les promesses de changement et d’espoir qu’il a faites à des millions de travailleurs et travailleuses des Etats-Unis qui ont voté pour lui se révéleront complètement démagogiques.

L’Accord de libre-échange de l’Amérique du Nord fut un projet qui a bénéficié en premier lieu aux grandes entreprises des Etats-Unis qui ont démantelé des usines qu’elles avaient à Détroit, à Toledo, à Chicago et ailleurs, pour aller les installer à la frontière mexicaine et dans beaucoup de villes de l’intérieur du Mexique. Avec le résultat qu’elles ont fait des profits extraordinaires puisque les salaires payés aux travailleurs mexicains étaient dix fois, ou plus encore, inférieurs à ceux payés pour le même travail aux Etats-Unis. Le NAFTA a profité également à beaucoup de capitalistes et commerçants mexicains qui ont pu devenir les associés mineurs des capitalistes états-uniens. En fait, le déficit commercial des Etats-Unis avec le Mexique que dénonce tant Trump représente en grande mesure les surprofits que les grandes entreprises de son pays obtiennent ici. Ce n’est pas par philanthropie, par exemple, que la plus grande entreprise de commerce du monde, Wal-Mart, a installé au Mexique le plus grand nombre de ses magasins après les Etats-Unis.

Le gros de la bourgeoisie mexicaine n’est plus «nationaliste» depuis longtemps. L’époque du cardénisme, la politique anti-impérialiste du président Lázaro Cárdenas – du PRI, bien sûr, grand président réformateur de décembre 1934 à novembre 1940, qui nationalisa le pétrole en 1938 – est révolue pour ne plus revenir. Les gouvernements du PRI, et leurs imitateurs du Parti d’Action Nationale de la droite conservatrice, le PAN, furent des gouvernements soumis aux intérêts et aux mécanismes de l’impérialisme, tout particulièrement de l’impérialisme du grand voisin du Nord. La crise d’aujourd’hui les laisse pantois. Réellement pour eux la situation est en train de conduire à un cul-de-sac. Penser, imaginer, que Peña Nieto puisse être celui qui va prendre la tête d’une bataille minimalement crédible en défense des intérêts du peuple mexicain contre les desseins impérialistes touche à la démence. Il n’existe pas le plus petit fondement pour concevoir le PRI, le PAN, ou même le PRD, le Parti de la Révolution Démocratique, qui scissionna à la gauche du PRI en 1989, comme des partis anti-impérialistes.

En ce mois de janvier 2017, depuis la Basse Californie jusqu’au Chiapas, des centaines de milliers de femmes et d’hommes ont manifesté dans les rues contre la hausse des prix des carburants décidée par Peña Nieto. Un groupe de syndicats a déjà annoncé la tenue d’une grande manifestation en Ville de Mexico le mardi 31 janvier. Il est manifeste que les événements qui se sont accélérés de manière si dramatique durant ce mois de janvier vont habiter fortement toutes les prochaines marches, assemblées, et concentrations qui ont lieu dans tout le pays. La question faire face au défi de l’agression par le gouvernement Trump va devenir la question centrale, jointe à la lutte contre le gasolinazo de Peña Nieto.

Il est très prévisible que des centaines de milliers, des millions, de Mexicaines et Mexicains vont être convoqué·e·s pour la défense du pays agressé par le gouvernement du puissant voisin. Mais la lutte qui s’annonce ne sera déjà plus du style de la lutte nationaliste enclenchée par la Révolution de 1910.

Aujourd’hui la mondialisation capitaliste a resserré les destins des deux pays, et en premier lieu les destins des peuples travailleurs des deux pays. Il y a aux Etats-Unis des millions de travailleuses et travailleurs mexicains ou d’origine mexicaine, dix millions d’entre eux sont menacés d’être expulsé-e-s par Trump, d’autres travaillent là-bas parce que le capitalisme mexicain leur offrait des emplois mal payés ou tout simplement pas d’emplois du tout, et des millions de familles au Mexique dépendent de leurs envois d’argent, que Trump menace aussi de confisquer. La lutte pour leurs droits est vitale pour toute la population des Etats-Unis car les conséquences économiques et sociales de leur expulsion massive, qu’Obama avait d’ailleurs déjà commencée, seront dévastatrices non seulement pour le Mexique mais aussi pour les Etats-Unis eux-mêmes.

Pour les travailleuses et travailleurs du Mexique, leurs intérêts coïncident avec ceux des travailleuses et travailleurs des Etats-Unis. Les Mexicains ne leur «enlèvent» pas leur travail, comme dit Trump, à leurs frères et sœurs des Etats-Unis. Ce sont les capitalistes des deux pays qui profitent des salaires de famine que reçoivent les Mexicaines et Mexicains. Pour elles et eux, comme pour leurs homologues des Etats-Unis, il est vital de réussir à atteindre un «nivellement» salarial par le haut entre les deux pays. Or, seule une lutte solidaire au Nord de la frontière aussi peut obtenir cela. La récente lutte des ouvrières/ouvriers agricoles à Saint Quentin en Basse Californie l’a démontré d’évidence: pour leurs homologues au Nord de la frontière, en Californie, l’amélioration des conditions de travail de leurs frères et sœurs au Sud de la frontière est quelque chose de vital.

Les temps ont changé, comme le chantait Bob Dylan dans les années 1960. Et, ajoutons, en ces jours de janvier 2017, ils changent à toute vitesse en Amérique du Nord, tant aux Etats-Unis, avec cette marche sans précédent de deux millions de femmes et d’hommes protestant contre Trump à travers tout le pays le lendemain même de son entrée en fonction, comme au Mexique. Nous vivons des temps qui engendrent des luttes sans parallèle dans l’histoire des deux pays que la mondialisation capitaliste a unis si étroitement comme jamais auparavant. Les luttes de leurs peuples ne seront pas des luttes séparées l’une de l’autre. Ce seront des luttes unies contre cette mondialisation capitaliste et en faveur d’une société binationale solidaire où ce ne seront pas eux qui payeront le prix de la crise forgée dans les contradictions mêmes du capitalisme. Ce seront des luttes anticapitalistes, qui verront au Mexique les travailleuses et travailleurs, aux côtés de tout le peuple exploité, défendre les intérêts de la nation en indépendance des partis pro-bourgeois et leurs chefs qui sont conciliateurs et finalement capitulateurs devant l’impérialisme, des luttes qui verront surgir les travailleuses et travailleurs et le peuple opprimé des Etats-Unis comme les alliés les plus importants et décisifs pour la transformation sociale de l’Amérique du Nord. (Ville de Mexico, 27 janvier 2017; traduction A l’Encontre; Manuel Aguilar Mora est historien)

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