Le blanchiment des Juifs européens et l’utilisation abusive de la mémoire de la Shoah 

Par Gilbert Achcar*

[Ce texte a pour origine ma contribution le 11 juin 2022 à la conférence « Hijacking Memory: The Holocaust and the New Right » organisée à Berlin par le Einstein Forum et le Centre de recherche sur l’antisémitisme de la Technische Universität Berlin. Il doit paraître dans un ouvrage en allemand issu de la conférence.]

Il est aujourd’hui difficile de considérer les Juifs européens comme non blancs. Le mantra selon lequel la très blanche « civilisation occidentale » serait « judéo-chrétienne » est devenu si omniprésent qu’il a acquis le statut d’un préjugé commun, digne du Dictionnaire des idées reçues de Gustave Flaubert. Ce même mantra a été fortement renforcé ces derniers temps par la façon dont les gouvernements occidentaux, à commencer par l’administration américaine de Joe Biden, ont soutenu inconditionnellement le gouvernement israélien d’extrême droite de Benyamin Netanyahou dans les représailles au centuple qu’il a lancées contre la bande de Gaza, causant la mort d’un très grand nombre d’habitants, dont une proportion terrifiante d’enfants, ainsi que la dévastation de la majeure partie du territoire de l’enclave et le déplacement de la grande majorité des survivants – tout cela en prétendant hypocritement se soucier de la nécessité d’épargner les civils. Ce soutien inconditionnel découle d’une identification occidentale avec les Israéliens face à l’attentat du 7 octobre 2023 fort semblable à la « compassion narcissique » des Européens envers les Américains face aux attentats du 11 septembre 2001. J’ai décrit cette dernière il y a 22 ans comme un genre de compassion « qui s’émeut beaucoup plus des calamités qui frappent les semblables que de celles des populations dissemblables ».[1]

Les Juifs en tant que non-blancs

Et pourtant, la perception des Juifs européens comme blancs est assez récente en perspective historique. Durant la majeure partie de leur histoire, les Juifs ont été perçus en Europe comme des « non-blancs », principalement ici au sens de non-Européens : des migrants d’Asie occidentale. Les langues européennes témoignent de cette perception dans la désignation des Juifs comme Israélites, devenue obsolète en anglais et en français, ou leur désignation toujours en vigueur comme Hébreux en grec, italien, russe et dans d’autres langues d’Europe de l’Est. Les Juifs d’Europe eux-mêmes ont longtemps adhéré à une autoidentification en tant que peuple migrant : non pas une composante des innombrables migrations à l’origine des nations européennes modernes, mais une population spécifiquement déracinée qui a préservé sa singularité à travers les âges conformément au récit biblique.

La modernisation et la démocratisation de l’Europe occidentale et centrale au XIXe siècle ont rendu possible une émancipation et une assimilation progressive des Juifs. Ce processus s’est dangereusement inversé lorsque les Juifs de l’Empire russe ont été de plus en plus pris pour boucs émissaires à la fin du siècle et ont émigré en grand nombre vers l’ouest pour fuir les persécutions, dans le contexte de la première crise majeure de l’économie capitaliste mondiale – la Grande Dépression de 1873-1896. La combinaison de la migration et de la crise économique produisit une montée de la xénophobie et du racisme dans les pays de destination – un phénomène récurrent depuis lors. Les Juifs furent la cible de l’extrême droite montante dans l’Europe de la fin du XIXe siècle, une tendance qui s’est poursuivie et a atteint son apogée dans l’entre-deux-guerres du siècle suivant, marqué par la crise.[2] La sécularisation de l’Europe et la montée du scientisme au XIXe siècle se sont traduites par la laïcisation de cette haine renouvelée des Juifs : les vieux préjugés chrétiens cédèrent la place à un « antisémitisme » pseudo-scientifique.

Les Juifs d’Europe occidentale furent distingués des migrants d’Europe de l’Est dans le meilleur des cas, ou mis dans le même sac que ces derniers en tant que membres d’une catégorie raciale inférieure et dénigrée.[3] L’assimilation des Juifs d’Europe occidentale se trouva ainsi inversée en grande partie entre la fin du XIXe siècle et le milieu du XXe siècle, à cette différence près que les Juifs n’étaient plus principalement considérés par ceux qui les haïssent comme « peuple déicide », mais comme membres d’une race sémitique ou ouest-asiatique / proche-orientale abhorrée par les Aryens ou les Européens blancs. La référence à un continuum aryen indo-européen est un dispositif idéologique adopté par le nazisme en quête d’un fondement scientifique en linguistique pour sa vision raciste du monde. Elle était plus acceptable pour des Européens du Sud comme les fascistes italiens que l’autre théorie raciale du « suprématisme blanc » connue sous le nom de « nordicisme », plus proche de la croyance spontanée du racisme ordinaire en Allemagne et dans les autres pays nordiques.

Hitler lui-même était très impressionné par les opinions du linguiste-anthropologue nordiciste Hans Friedrich Karl Günther, qui a explicitement réfuté la caractérisation raciale des Juifs comme sémites ou même comme membres d’une « race juive ».[4] Günther résuma ses idées sur les Juifs, en contraste avec les autres peuples européens, dans son livre de 1924, Rassenkunde Europas (Études raciales de l’Europe). Il n’est pas inutile de citer longuement ces divagations que seuls les historiens spécialisés connaissent aujourd’hui :

«Il existe toute une série d’idées fausses à propos des Juifs. Ils appartiendraient à une « race sémitique ». Mais cela n’existe pas ; il n’y a que des peuples de langue sémitique qui présentent des compositions raciales différentes […] On dit que les Juifs eux-mêmes constituent une race : « la race juive ». C’est également faux ; même un examen superficiel révèle qu’il existe des personnes d’apparence très différente parmi les Juifs. Les Juifs sont censés constituer une communauté religieuse. C’est l’erreur la plus superficielle, car il y a des Juifs de toutes les croyances européennes, et en particulier parmi les Juifs ayant les opinions judéo-ethniques [jüdisch-völkisch] les plus fortes, les sionistes, beaucoup n’adhèrent pas à la croyance mosaïque. […]

Les Juifs sont un peuple [Volk] et, comme les autres peuples, ils peuvent être divisés en plusieurs croyances et, comme les autres peuples également, ils sont composés de races différentes. Les deux races qui constituent le fondement du peuple juif sont […] les Ouest-Asiatiques [vorderasiatische, également traduit par Proche-Orientaux] et les Orientaux. Il existe également des influences plus légères des races hamitique, nordique, centrasiatique et noire, et des influences plus fortes de la race balte occidentale et, surtout, orientale.

Deux parties du peuple juif se distinguent : les Juifs du sud (Séphardim) et les Juifs de l’Est (Ashkénazes) ; les premiers représentent 1 dixième, les seconds 9 dixièmes de la population totale d’environ 15 millions d’habitants. Les premiers constituent principalement la juiverie d’Afrique, de la péninsule balkanique, d’Italie, d’Espagne, du Portugal et une partie de la juiverie de France, de Hollande et d’Angleterre. Ces Juifs du Sud représentent un mélange oriental-ouest-asiatique-ouest-hamitique-nordique-nègre avec prédominance de la race orientale. Les Juifs orientaux constituent la juiverie de Russie, de Pologne, de Galice, de Hongrie, d’Autriche et d’Allemagne, probablement la plus grande partie de la juiverie nord-américaine et une partie de la juiverie d’Europe occidentale. Ils représentent un mélange ouest-asiatique-oriental-est-baltique-centrasiatique-nordique-hamitique-nègre avec une certaine prédominance de la race ouest-asiatique.

Dans les deux branches du judaïsme, cependant, des processus de sélection similaires se sont apparemment produits, qui ont pour ainsi dire rétréci le cercle des croisements possibles dans un tel mélange racial, de sorte que des traits physiques et mentaux apparaissent encore et encore dans le peuple juif dans son ensemble, qui sont tellement semblables parmi une grande proportion de Juifs de tous les pays que l’impression d’une « race juive » peut facilement surgir.» [5]

Hans Friedrich Karl Günther approuvait la « solution » sioniste à la question juive :

«Une solution valable et claire à la question juive réside dans la séparation entre Juifs et non-Juifs souhaitée par le sionisme, dans la disjonction entre Juifs et peuples non-Juifs. Au sein des peuples européens, dont la composition raciale est complètement différente de celle du judaïsme, ce dernier agit, selon les mots de l’écrivain juif Buber, comme « un coin que l’Asie a enfoncé dans la structure de l’Europe, un ferment d’agitation et de troubles ».[6]

Le Buber cité par Günther n’est autre que le célèbre philosophe autrichien Martin Buber, alors connu comme fervent partisan du sionisme et admirateur de Theodor Herzl. Günther a emprunté sa citation à la conclusion suivante d’un article intitulé « Le pays des Juifs » (1910) republié en 1916 dans le recueil de Buber, Die Jüdische Bewegung (Le mouvement juif) :

«Nous sommes ici un coin que l’Asie a enfoncé dans la structure de l’Europe, un ferment d’agitation et de troubles. Retournons dans le sein de l’Asie, dans le grand berceau des nations, qui fut aussi et reste le berceau des dieux, et retrouvons ainsi le sens de notre existence : servir le divin, éprouver le divin, être dans le divin.»[7]

Les diatribes racistes à la Günther étaient répandues outre-Atlantique dans la même période de l’entre-deux-guerres. Un auteur éminent à cet égard est Kenneth L. Roberts, journaliste et membre de l’élite WASP [acronyme de « blanche anglo-saxonne protestante »] (il était diplômé de l’Université de Cornell), dont le discours était dépourvu des divagations pseudo-savantes de Günther et se trouve donc être plus proche en quelque sorte du racisme anti-migrants de notre époque. Roberts dissémina ses opinions dans divers journaux et magazines et publia en 1922 un recueil de ses articles, sous le titre Why Europe Leaves Home (Pourquoi l’Europe émigre). Voici un échantillon de sa prose, extrait de ce livre :

«Même les autorités les plus libérales en matière d’immigration constatent que les Juifs de Pologne sont des parasites humains, vivant les uns des autres et de leurs voisins d’autres races par des moyens trop souvent sournois, et qu’ils continuent d’exister de la même manière après leur arrivée en Amérique, et sont donc fortement indésirables en tant qu’immigrants.[8]

Les races ne peuvent pas être croisées sans se bâtardiser, pas plus que les races de chiens ne peuvent être croisées sans se bâtardiser. La nation américaine a été fondée et développée par la race nordique, mais si quelques millions de membres supplémentaires des races alpine, méditerranéenne et sémitique sont déversés parmi nous, le résultat sera inévitablement une race hybride de gens qui ne valent rien et sont aussi inutiles que les bâtards bons à rien d’Amérique centrale et d’Europe du Sud-Est.[9]

L’Amérique est confrontée à un état d’urgence perpétuelle aussi longtemps que ses lois autorisent des millions d’étrangers non nordiques à affluer par ses portes maritimes. Lorsque cet afflux cessera de créer un état d’urgence, l’Amérique sera devenue complètement bâtarde.[10]

Il ne faut pas non plus oublier que les Juifs de Russie, de Pologne et de presque toute l’Europe du Sud-Est ne sont pas des Européens : ils sont Asiatiques et en partie, au moins, Mongoloïdes. […] Il y aura bien sûr de nombreuses personnes bien intentionnées pour nier que les Juifs russes et polonais aient du sang mongoloïde dans leurs veines. Ce fait peut néanmoins être facilement vérifié dans la section de l’Encyclopédie juive traitant des Khazars. L’Encyclopédie juive affirme que les Khazars étaient « un peuple d’origine turque dont la vie et l’histoire sont étroitement liées aux tout débuts de l’histoire des Juifs de Russie ».[11]

Le blanchiment des Juifs occidentaux

Par un paradoxe historique, le pire épisode qu’ont jamais connu les Juifs européens au cours de leur épreuve longue de plusieurs siècles – c’est-à-dire, bien sûr, le génocide nazi des Juifs, communément désigné sous l’appellation Shoah en français et Holocauste en anglais – a été le principal catalyseur de leur reconnaissance dans les décennies de l’après-guerre en tant que composante légitime de la civilisation occidentale, au même titre que les Européens d’ascendance chrétienne. C’est avant tout aux États-Unis que cette assimilation et la redéfinition de la civilisation occidentale comme « judéo-chrétienne » ont progressé. Comme Peter Novick l’a observé en 1999 :

«Avant la Seconde Guerre mondiale, il était courant d’entendre l’Amérique décrite comme un pays chrétien – une désignation statistiquement irréfutable. Après la guerre, les dirigeants d’une société non moins chrétienne dans sa très grande majorité avaient accommodé les Juifs en venant à parler de nos « traditions judéo-chrétiennes » ; ils élevèrent les 3 pour cent de la société américaine qui étaient juifs à une parité symbolique avec des groupes bien plus importants en parlant de « protestants-catholiques-juifs ».[12]

Mark Silk a décrit comment l’idée « judéo-chrétienne » émergea dans la lutte idéologique contre le fascisme et comment elle fut intégrée après la Seconde Guerre mondiale comme pedigree idéologique distinctif, permettant d’établir un contraste avec les deux variantes – fasciste et communiste – du totalitarisme. Cette idée devint ainsi un ingrédient majeur de l’idéologie de la guerre froide :

«[…] la désignation « judéo-chrétien » et ses termes associés étaient imparables. Après les révélations sur les camps de la mort nazis, une expression telle que « notre civilisation chrétienne » apparaissait sinistrement exclusive ; une plus grande inclusion était nécessaire afin de proclamer la spiritualité de l’American Way [la voie américaine]. « Lorsque nos propres dirigeants spirituels cherchent les fondements moraux de nos idéaux démocratiques », a observé Arthur E. Murphy de Cornell lors de la Conférence de 1949 sur science, philosophie et religion, « c’est dans “notre héritage judéo-chrétien”, la culture de “l’Occident”, ou “la tradition américaine”, qu’ils ont tendance à les trouver ». Pour sa part, Murphy opposait les dirigeants spirituels américains aux dirigeants de l’Union soviétique, qui proclamaient leurs propres idéaux moraux de haut vol. […] « Judéo-chrétien » servait le même objectif, en soulignant, d’une manière qui incluait les Américains de toutes confessions, la piété des États-Unis contrastant avec l’impiété de l’URSS.»[13]

Dans son livre de 1998, How Jews Became White Folks and What That Says about Race in America (Comment les Juifs sont devenus des blancs et ce que cela nous dit sur la race en Amérique), Karen Brodkin a décrit la transformation corrélée des Juifs américains en participants de plain-pied au mode de vie américain :

«L’antisémitisme américain faisait partie d’un genre plus large de racisme de la fin du XIXe siècle, dirigé contre tous les immigrants d’Europe du Sud et de l’Est, ainsi que contre les immigrants asiatiques, sans parler des Afro-Américains, des Amérindiens et des Mexicains. Ces opinions justifiaient toutes sortes de traitements discriminatoires, y compris la fermeture des portes à l’immigration en provenance d’Europe et d’Asie entre 1882 et 1927. Cette situation changea radicalement après la Seconde Guerre mondiale. Les mêmes personnes qui avaient promu le nativisme et la xénophobie étaient soudainement empressées de croire que les personnes d’origine européenne qu’elles avaient expulsées, vilipendées comme membres de races inférieures et empêchées d’immigrer quelques années auparavant, étaient désormais des citoyens banlieusards modèles de la classe moyenne blanche.»[14]

Hollywood et « l’industrie culturelle » ont naturellement été de puissants contributeurs à cette mutation idéologique, notamment dans leur représentation de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah. Les Juifs représentés dans les films et programmes télévisés au fil des ans ont été pour l’essentiel des Juifs assimilés – presque sans représentation des Juifs est-européens traditionalistes, en particulier les Juifs orthodoxes comme les haredim ou les juifs hassidiques, bien qu’ils aient été proportionnellement les plus affectés par la Shoah. Une anecdote révélatrice à cet égard est ce à quoi Barbra Streisand fut confrontée lorsqu’elle tenta d’obtenir le soutien d’Hollywood pour son projet de réalisation d’un film fondé sur « Yentl », la nouvelle d’Isaac Bashevis Singer (en anglais : « Yentl, the Yeshiva Boy »). La directrice de la production de la 20th Century Fox, elle-même juive, lui aurait dit : « L’histoire est trop ethnique, trop ésotérique ».[15] La mini-série télévisée Holocaust de 1978 – « sans aucun doute, le moment le plus important de l’entrée de l’Holocauste dans la conscience américaine générale », selon Peter Novick[16] – représentait une famille fictive de Juifs allemands de classe moyenne, bien sûr très assimilés.

Le blanchiment des Juifs américains s’est accompagné d’un changement dans l’utilisation politique dominante de la Shoah. Au lieu d’être un cas extrême de ce à quoi peuvent conduire les racismes de toutes sortes, et donc une référence invoquée dans la lutte contre toutes les formes de racisme, la Shoah fut transformée en point culminant de la haine spécifique des seuls Juifs. De cri d’alarme contre tous les types de persécution raciste pouvant conduire à un génocide, « plus jamais ça » se trouva réduit à un cri d’alarme contre le racisme anti-juif conçu comme singulier. Comme Peter Novick l’a noté en 1999 : « Au cours des dernières décennies, les principales organisations juives ont invoqué l’Holocauste pour affirmer que l’antisémitisme est une forme de haine particulièrement virulente et meurtrière. » Cela contrastait avec l’accent qui avait été mis sur « les racines psychologiques communes de toutes les formes de préjugés racistes » dans les premières décennies de l’après-guerre, lorsque les mêmes organisations juives de premier plan « pensaient qu’elles pouvaient servir la cause de l’autodéfense juive en s’attaquant aux préjugés et à la discrimination contre les Noirs aussi bien qu’en s’attaquant directement à l’antisémitisme ».[17]

La célèbre protestation du poète martiniquais Aimé Césaire en 1950 contre les deux poids, deux mesures de l’Occident qui se manifestent dans la réaction au sort des Juifs européens comparé à celui des non-blancs s’en trouva ainsi rétrospectivement validée. Césaire la formula dans son célèbre Discours sur le colonialisme, où il affirmait, en se référant au « très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXe siècle », que :

«ce qu’il ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme, ce n’est pas l’humiliation de l’homme en soi, c’est le crime contre l’homme blanc, c’est l’humiliation de l’homme blanc, et d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les  nègres d’Afrique».[18]

Cette affirmation n’était vraie qu’en partie en 1950. Car, comme nous l’avons vu, les Juifs européens n’étaient pas considérés comme des blancs par une grande partie des blancs « bourgeois du XXe siècle » avant la Shoah. Ce n’est que plus tard que la Shoah acquit dans la représentation commune le caractère d’un crime contre des blancs. Ce qui reste vrai, cependant, c’est que le traitement dégradant et finalement génocidaire infligé par les nazis aux Juifs et à quelques autres catégories humaines a eu lieu au cœur de l’Europe, et non quelque part au cœur des ténèbres, loin de la vue des Européens, où il aurait certainement suscité beaucoup moins de réprobation de leur part.

La conversion de l’antisémitisme en philosionisme

Distinguer la Shoah comme irréductible à une instance de racisme et de génocide génériques a permis une autre opération : l’identification de l’État d’Israël à la condition juive, même s’il est l’antithèse même de cette condition historique – un État à majorité juive, fondé sur une discrimination raciste contre les non-juifs, lourdement militarisé et engagé dans la persécution d’un autre peuple, les Palestiniens, et dans l’occupation de leurs terres, avec des attaques meurtrières périodiques contre eux jusqu’au massacre de proportion génocidaire perpétré à Gaza au moment où ces lignes sont écrites.

Cette perversion de la mémoire historique a été rendue possible par l’assimilation de deux ensembles d’attitudes très différents : d’une part, le racisme des Européens blancs, ou de leurs rejetons sur d’autres continents, contre les minorités juives historiquement persécutées en leur sein ; d’autre part, la réaction des Palestiniens et d’autres peuples du Sud, ou originaires de celui-ci, face au comportement colonial brutal d’un État qui insiste sur son auto-qualification de « juif », excluant ainsi une partie importante de sa propre population. Cette assimilation a été réalisée en désignant un « nouvel antisémitisme » défini comme incluant une critique de l’État d’Israël.[19] Ainsi, l’assimilation des Juifs au sionisme, qui caractérisait jusqu’ici les antisémites arabes face aux courants arabes progressistes qui insistaient sur la nécessité d’établir une distinction claire entre les deux catégories, est devenue une marque, non seulement du sionisme, pour lequel cette assimilation a été constitutive de sa prétention originelle de parler au nom de la « nation juive » mondiale, mais aussi d’un « philosémitisme » occidental transformé en soutien inconditionnel à l’État sioniste, même s’il lui arrive d’être parfois timidement critique.

Sans surprise, quoique paradoxalement, ce processus a atteint son apogée en Allemagne, le pays natal du nazisme et des auteurs du génocide juif. Il a été étudié de longue date par Frank Stern dans son livre de 1992 The Whitewashing of the Yellow Badge: Antisemitism and Philosemitism in Postwar Germany (Le Lavage de l’étoile jaune : antisémitisme et philosémitisme dans l’Allemagne de l’après-guerre), à l’origine une thèse de doctorat soutenue à l’Université de Tel Aviv.[20] L’étude de Stern a été mise à jour et complétée par Daniel Marwecki dans son livre de 2020, Germany and Israel: Whitewashing and Statebuilding (Allemagne et Israël : disculpation et édification de l’État).[21] Naturellement, l’identification à Israël dans son combat contre les Palestiniens et autres Arabes se transforme facilement en vecteur de racisme anti-arabe et antimusulman, le racisme même sur lequel repose l’idéologie dominante au sein d’Israël. D’où la facilité avec laquelle des courants d’extrême droite, traditionnellement antisémites, en Europe ont eu recours au philosionisme pour se « disculper » en dissolvant les Juifs dans une blancheur générique tout en continuant à considérer Israël comme le seul pays auquel ils appartiennent légitimement.

Face à la récente séquence d’événements à Gaza, l’attitude philosémitique pro-israélienne est tombée dans le grotesque en Allemagne, comme l’a décrit de manière frappante Susan Neiman :

«Les dénonciations allemandes du Hamas et les déclarations de solidarité inébranlable avec Israël sont devenues si automatiques que l’une d’entre elles est apparue sur le distributeur automatique de ma banque locale : « Nous sommes horrifiés par l’attaque brutale contre Israël. Nos sympathies vont au peuple israélien, aux victimes, à leurs familles et amis. » L’avis s’est affiché une première fois lorsque j’ai tapé sur l’écran, une nouvelle fois lorsque j’ai choisi une langue, une troisième fois lorsque j’ai tapé mon code PIN et encore une fois lorsque l’argent est sorti de la fente. Qu’elles proviennent d’une machine ou d’un politicien, de telles déclarations ne me rassurent pas. Au contraire, la répétition de formules insipides accroît mes craintes croissantes de réactions négatives. Les défenses réflexives de l’Allemagne envers Israël, tout en s’abstenant de critiquer son gouvernement ou son occupation de la Palestine, ne peuvent que susciter du ressentiment. La plupart des politiciens reconnaissent le problème en privé mais se sentent obligés de répéter des phrases creuses en public – même s’ils savent que les partis de droite utilisent le massacre en Israël pour attiser le sentiment anti-immigration en Allemagne.»[22]

Eleonore Sterling, née Oppenheimer, dont les parents sont morts au cours de la Shoah, exprima les choses très justement dans Die Zeit en 1965 : « L’antisémitisme et la nouvelle idolâtrie des Juifs ont beaucoup en commun. »[23] Tous deux, ajouta-t-elle, « proviennent de l’incapacité psychique de véritablement respecter “l’autre”. Pour l’antisémite autant que pour le philosémite, le Juif reste un étranger. » Le blanchiment des Juifs a ainsi dérivé vers une admiration fort répréhensible pour un Israël perçu comme super-blanc, avant-poste du suprématisme blanc au Moyen-Orient – dans ce berceau de l’Islam, premier objet de haine du racisme actuel dans le Nord mondial. Lorsque ledit avant-poste se lance dans une fureur de meurtre et de destruction à Gaza que le Washington Post a décrite comme étant menée « à un rythme et à un niveau de dévastation qui dépassent probablement n’importe quel conflit récent »,[24] la réaction inévitable est une résurgence de l’antisémitisme centré autour de l’État israélien – transformant ainsi, hélas, le mantra du « nouvel antisémitisme » en prophétie auto-réalisatrice. (27 décembre 2023)

___________

* Cet essai s’appuie sur la communication que j’ai présentée le 11 juin 2022 sous le même titre, lors de la conférence « Hijacking Memory: The Holocaust and the New Right » (Le détournement de la mémoire : l’Holocauste et la nouvelle droite) organisée à Berlin par le Einstein Forum et le Centre de recherche sur l’antisémitisme de la Technische Universität Berlin. Je remercie Brian Klug et Stephen Shalom qui ont lu et commenté une version antérieure de cet essai. Ce texte est destiné à paraître dans un ouvrage collectif en allemand issu de la conférence de 2022. Je l’ai moi-même traduit à partir de l’original anglais et publié sur mon blog Mediapart le 18 mars 2024.

[1] C’était dans un livre que j’ai écrit dans la foulée du 11 septembre : Le Choc des barbaries : terrorismes et désordre mondial [2002], 3e éd., Paris : Syllepse, 2017, p. 43. Je poursuivais : « C’est cette compassion narcissique qui seule permet d’expliquer – au-delà de la compassion légitime envers tout être humain victime de la barbarie – l’intensité formidable, tout à fait exceptionnelle, des émotions et des passions qui s’emparèrent des « opinions publiques » et, d’abord, des faiseurs d’opinion, dans les pays occidentaux et dans les métropoles de l’économie mondialisée, à la suite des attentats du 11 septembre. »

[2] La première analyse de la montée de l’antisémitisme en Europe en ces termes fut celle formulée par le jeune Abraham Léon (né Abram Wajnsztok) – trotskyste belge d’origine juive polonaise – avant sa mort à Auschwitz en 1944 à l’âge de 26 ans. C’était dans un livre rédigé en français, La Conception matérialiste de la question juive, maintenant disponible en accès libre sur l’Internet : https://www.marxists.org/francais/leon/CMQJ00.htm.

[3] Le sionisme politique moderne a exploité à l’origine le désir des Juifs assimilés d’Europe centrale et occidentale de mettre un terme à l’effet néfaste que la vague migratoire de leurs pauvres coreligionnaires d’Europe de l’Est avait sur leur propre condition. Ceci est transparent dans le manifeste sioniste de Theodor Herzl, L’État des Juifs, comme je l’ai montré dans « La dualité du projet sioniste », dans Palestine. Un peuple, une colonisation, Manière de Voir, n° 157, février-mars 2018 – disponible en accès libre sur l’Internet : https://www.monde-diplomatique.fr/mav/157/ACHCAR/58306.

[4] Sur Hans F. K. Günther, voir Alan E. Steinweis, Studying the Jew: Scholarly Antisemitism in Nazi Germany, Cambridge, MA : Harvard University Press, 2006, p. 25-41.

[5] Hans F. K. Günther, Rassenkunde Europas, 3e éd., Munich : J. F. Lehmanns Verlag, 1929, p. 100-104. Il en existe une traduction française republiée en 2019 sous le titre Les Peuples de l’Europe par la « librairie identitaire et nationaliste » d’ultra-droite, La diffusion du Lore. Les citations ci-dessus ont été directement traduites de l’original allemand.

[6] Ibid., p. 105. La concordance entre la volonté antisémite de rendre l’Allemagne Judenrein et la volonté sioniste de déplacer tous les Juifs vers la Palestine s’est traduite par la collaboration des autorités nazies avec les sionistes allemands pour organiser le « transfert » des Juifs allemands vers la Palestine (Accord Haavara, signé le 25 août 1933). Cette collaboration dura jusqu’en 1941, c’est-à-dire jusqu’au tournant des nazis vers la « Solution finale ». La source la meilleure et la plus fiable sur cette question est l’ouvrage de Francis R. Nicosia, Zionism and Anti-Semitism in Nazi Germany, Cambridge : Cambridge University Press, 2008. Il est très regrettable que ce livre n’ait pas encore été traduit en français.

[7] Martin Buber, Die Jüdische Bewegung: Gesammelte Aufsätze und Ansprachen 1900-1915, Berlin : Jüdischer Verlag, 1916, p. 195.

[8] Kenneth L. Roberts, Why Europe Leaves Home, New York : The Bobbs-Merrill Company, 1922, p. 15.

[9] Ibid., p. 22.

[10] Ibid., p. 97.

[11] Ibid., pp. 117-18.

[12] Peter Novick, The Holocaust in American Life, Boston : Houghton Mifflin Company, 1999, p. 225. Il existe une édition française de l’ouvrage de Novick, L’Holocauste dans la vie américaine, trad. par Pierre-Emmanuel Dauzat, Paris : Gallimard, 2001. Les citations ci-dessus sont directement traduites de l’original anglais.

[13] Mark Silk, « Notes on the Judeo-Christian Tradition in America », American Quarterly, vol. 36, n° 1, printemps 1984, p. 69-70. Silk décrit ensuite les conséquences théologiques de ce changement de perspective au sein du judaïsme américain ainsi qu’au sein du catholicisme et du protestantisme, et la différence entre les deux branches du christianisme à cet égard.

[14] Karen Brodkin, How Jews Became White Folks and What That Says about Race in America, New Brunswick, NJ : Rutgers University Press, 1998, p. 26.

[15] Neal Gabler, Barbra Streisand: Redefining Beauty, Femininity, and Power, New Haven, CT : Yale University Press, 2016, p. 190.

[16] Novick, The Holocaust in American Life, p. 209.

[17] Ibid., p. 116.

[18] Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme [1950], Paris : Éditions Présence africaine, 1955, p. 77-78.

[19] Voir à ce sujet Gilbert Achcar, Les Arabes et la Shoah : la guerre israélo-arabe des récits, Arles : Sindbad Actes Sud, 2009.

[20] Frank Stern, The Whitewashing of the Yellow Badge: Antisemitism and Philosemitism in Postwar Germany, Oxford : Pergamon, 1992. Whitewashing est ici traduit par « lavage » et « disculpation » pour distinguer ce terme de Whitening qui signifie « blanchiment » au sens strict – concept utilisé dans cet article et dans son titre.

[21] Daniel Marwecki, Germany and Israel: Whitewashing and Statebuilding, Londres : C. Hurst & Co., 2020.

[22] Susan Neiman, « Germany on Edge », New York Review of Books, 3 novembre 2023.

[23] Eleonore Sterling, « Judenfreunde–Judenfeinde: Fragwürdiger Philosemitismus in der Bundesrepublik », Die Zeit, 10 décembre 1965.

[24] Evan Hill, Imogen Piper, Meg Kelly et Jarrett Ley, « Israel has waged one of this century’s most destructive wars in Gaza », Washington Post, 23 décembre 2023.

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