mercredi
26
juillet 2017

A l'encontre

La Brèche

Par Rédaction A l’Encontre et par Lee Sustar

Fondation Eli et Edythe Broad... parmi les vecteurs de la privatisation scolaire aux Etats-Unis

Fondation Eli et Edythe Broad… parmi les vecteurs de la privatisation scolaire aux Etats-Unis

Dans les années 1840-1870 [voir John Bellamy Foster, «Education and the Structural Crisis of Capital:The U.S. Case », Monthly Review, juillet 2011], les Etats-Unis ont été à la pointe des pays capitalistes pour le développement des écoles publiques: primaires, secondaires, high schools (lycées) écoles professionnelles, universités techniques et universités académiques des Etats, école obligatoire de 12 années scolaires, de 7 à 18 ans. Ces établissements scolarisent l’écrasante majorité des enfants et adolescents du pays, et non pas, comme on le croit souvent en Europe, les écoles, high schools et universités privées, dont les vaisseaux amiraux sont les universités de Harvard, Princeton, Yale, Columbia… à 40’000 dollars d’écolage par année. Ces dernières forment l’élite gouvernante.

Depuis au plus tard 2001 avec l’élection de G.W.Bush, les écoles publiques aux Etats-Unis sont l’objet d’un assaut massif et brutal de la part du grand capital. C’est bien sûr un mouvement d’ensemble, préparé dès la crise de 1974-1975 à l’occasion de la vague conquérante du néolibéralisme. Cet assaut est mis en scène par des campagnes alarmistes des médias qui décrivent l’école publique engluée dans une crise caractérisée par un niveau catastrophique des résultats des élèves et des performances des enseignants. Elles insistent dès lors sur la privatisation comme seule solution.

Traditionnellement, la plupart des écoles publiques aux Etats-Unis étaient municipales, financées par la taxe foncière. La «révolte des contribuables», soit la réduction de l’imposition des revenus et fortunes des riches, a déséquilibré le financement des écoles publiques. En pleine crise économique – avec coupes budgétaires, croissance de la pauvreté et du chômage – les gouvernements des Etats et le gouvernement fédéral ont dû assumer une part croissante du financement des écoles, avec une politisation croissante de la question scolaire.

G.W.Bush a lancé en 2001 son programme No Child Left Behind (Aucun enfant laissé en arrière) et, en 2008, Obama a suivi avec son programme Race To the Top (La course vers le sommet). Les paramètres de ces programmes sont un financement fédéral soumis à des conditions draconiennes qui visent à long terme à privatiser l’école. Pour que les entreprises privées puissent réaliser des profits en conquérant un nouveau marché sur lequel elles considèrent que, pour le moment, les pouvoirs publics leur font concurrence. Ces programmes sont essentiellement bipartisans, c’est-à-dire communs au Parti républicain et au Parti démocrate, depuis la présidence Reagan en 1980, puis celles du père Bush et du démocrate Bill Clinton.

Ils peuvent se résumer de la sorte:

• Elèves soumis à des tests fréquents et standardisés – à l’échelle fédérale, étatique et régionale – en lecture et en mathématiques, dont les résultats sont intégrés dans un gigantesque appareil informatique national. Ils servent à évaluer les enseignants selon les résultats de leurs élèves et anciens élèves, et à établir des classements des établissements scolaires.

Cela sans que l’«excuse» de la pauvreté, du niveau socio-culturel des quartiers, des handicaps ethniques, puisse être « admise »! Alors que l’école reçoit de plein fouet le choc de la pauvreté croissante, de la détérioration urbaine, sans que le budget fédéral de l’enseignement ait augmenté aux Etats-Unis: 4% du PIB en 2006, soit moins qu’en 1975. Le pourcentage des enfants aux Etats-Unis vivant dans la pauvreté a passé de 14,4% en 1973 à 22,7% en 1993; alors que le pourcentage vivant dans une «extrême pauvreté», définie comme la moitié du revenu annuel établissant le seuil de pauvreté, a passé de 30% en 1975 à plus de 40% en 1993. Les Noirs sont la minorité frappée le plus fort par la pauvreté et l’héritage raciste profond de l’esclavage jusqu’en 1865, et de la privation des droits civils et politiques entre 1876 et 1965.

• Salaires au mérite pour les enseignants et licenciements immédiats des plus faibles.

• Destruction des syndicats d’enseignants en supprimant la négociation de contrats collectifs et facilité de licenciement des enseignants.

• Raccourcissement et simplification standardisée de la formation des enseignants.

• Concentration sur l’anglais et les maths, et sur la préparation des tests, et réduction de l’enseignement d’une culture générale.

• Remplacement des directeurs d’établissements issus du corps enseignant par des managers issus du privé.

• Concession de la gestion des établissements publics à des entreprises privées, c’est-à-dire financement public de profits privés, par un contrat de gestion appelé une charte: chartered schools, écoles à charte.

• Restructuration, voire fermeture, des écoles qui ne peuvent satisfaire aux critères établis par ces lois.

En 2007-08, 3500 écoles, à travers tout le pays, étaient soumises à une procédure de restructuration, soit 50% de plus que l’année scolaire précédente.

Les grandes fondations «philanthropique» et la privatisation

Ces objectifs sont puissamment promus par les grandes fondations de milliardaires, la Fondation Bill et Melinda Gates, la Fondation Eli et Edythe Broad (qui s’est spécialisée dans la sélection et la formation d’administrateurs scolaires issus de l’entreprise privée, du barreau et de l’armée), la Fondation Famille Walton (la chaîne de supermarchés Wal-Mart), la Fondation Michael et Susan Dell (après Apple, le principal fournisseur d’ordinateurs aux écoles). Ces fondations «philanthropiques» ont un comportement plus agressif que leurs équivalents d’antan. Elles investissent directement dans des projets choisis et demandent des retours sur investissements rapides selon des critères de business. Ces fondations ont placé leurs agents aux sommets dans le Département fédéral de l’éducation, et les départements des Etats. L’actuel chef du Département fédéral de l’éducation, Arne Duncan, est un poulain de la Fondation Gates, qui a été auparavant directeur général des écoles de Chicago, qu’il a soumises à sa «thérapie de choc». Jusqu’en février 2009, soit l’entrée en fonction d’Obama, tant Duncan que Lawrence Summers, qui allait être le conseiller économique en chef d’Obama (après avoir été président de Harvard et secrétaire au Trésor de Bill Clinton), étaient membres du conseil des directeurs de la division éducation de la Fondation Broad.

imagesCes fondations ont des divisions scolaires et financent une multitude de lobbys aux noms accrocheurs pour agir en faveur d’une «Nouvelle école» sur l’opinion et sur les élus.

Si ces fondations sont à but non lucratif et donc exemptées d’impôts, elles favorisent systématiquement des grandes entreprises de fournitures scolaires et de gestion privée à charte d’écoles publiques, en une vaste opération de siphonage de fonds publics vers le privé. Beaucoup d’écoles à charte du primaire et du secondaire sont gérées par des Education Management Organizations (EMOs). Ces entreprises privées font des profits en économisant sur les salaires et les caisses de pension, sur les repas scolaires, sur les branches considérées non essentielles, sur les activités extra-scolaires, avec des effectifs de classes plus élevés, ou encore en faisant obstacle à l’entrée d’élèves handicapés et en réduisant ou annulant les subventions aux transports.

En 2005, le marché potentiel privé dans l’école était estimé à 75 milliards dollars, soit 15% des dépenses totales du pays pour l’éducation.

Les grands groupes s’approprient les grosses tranches du gâteau scolaire: Apple, Dell, IBM, HP, Compaq, Palm, and Texas Instruments (électronique); Pearson (l’éditeur du plus fameux manuel de biologie, le Campbell-Reece, traduit en de nombreuses langues), Harcourt, McGraw-Hill, Thomson, and Houghton Mifflin (manuels et contenus); CTB McGraw, Harcourt Assessment, Thomson, Plato, Renaissance (évaluation et tests); et Scholastic, Plato, Renaissance, Scientific Learning, and Leapfrog (contenus complémentaires). En 2005 déjà, neuf entreprises captaient 87% des achats.

L’ouragan contre l’école publique

Après la dévastation par l’ouragan Katrina en 2005, un grand nombre des écoles de La Nouvelle-Orléans ont été «chartérisées» en 19 mois; tous les enseignants ont été licenciés, tous les contrats collectifs dénoncés. 35 % des élèves de la ville sont dans des écoles de charte alors qu’avant l’ouragan, c’était seulement 2%.

A Detroit, une ville industriellement sinistrée, actuellement en faillite, tous ses 5466 enseignants des écoles publiques ont été déjà licenciés en avril 2011. Le responsable de la gestion de crise des écoles publiques de la ville, Robert Bobb, ordonnait des fermetures massives d’écoles. Robert Bobb (ayant ce poste jusqu’en 2011) est un lauréat de la promotion 2005 de l’Ecole Broad dans la branche «formation d’administrateurs scolaires». Il recevait de la Fondation Broad et de la Fondation Kellogg un supplément de salaire de 145’000 dollars par année. Ce n’est pas surprenant que le mouvement de défense des écoles de Detroit parlait de sa «loi martiale financière».

Toutes les enquêtes comparatives ont échoué à montrer une supériorité des écoles à charte sur les écoles publiques, selon le critère des résultats des élèves soumis aux tests. Au contraire, elles ont montré que dans les quartiers les plus défavorisés, les écoles publiques font mieux. La plupart des chartes obligent le concessionnaire privé à accepter tous les enfants de la zone de recrutement. D’autres admettent leurs élèves par tirage au sort. Mais on a observé une tendance systématique des écoles à charte à refuser ou exclure les élèves les plus fragiles. Et plusieurs scandales ont révélé des cas de gestion frauduleuse pour l’enrichissement des administrateurs privés. En 2009, la municipalité de Philadelphie annonçait que ses écoles à charte étaient un échec.

L’attaque contre l’école publique aux Etats-Unis est devenue intensément polémique et elle affronte une résistance populaire multiforme. La gestion des écoles par les districts scolaires – c’est-à-dire par les parents et citoyens des zones de recrutement de chaque école attachés à leur école ­– est profondément enracinée dans la tradition démocratique aux Etats-Unis. Cette résistance avait fait échouer dans les années 1910-1920 une première tentative de taylorisation des écoles menée par les fondations Carnegie, Rockefeller et Ford, qui imposèrent des tests standardisés dès 1911.

Mais ce fut une tentative plus minoritaire en des temps bien différents d’aujourd’hui. Le mouvement syndical était plus fort, le Parti socialiste existait encore. Un mouvement démocratique diversifié réussit à défendre l’autonomie des districts scolaires et des enseignants. L’Union des enseignants de New York (NYTU) fut fondée en 1916 et mena une lutte, entre autres, pour les droits à l’éducation des Noirs, leurs droits civils et la déségrégation. Les années 1920-1930 virent le Mouvement de l’éducation démocratique et expérimentale, associé au nom du grand pédagogue libéral humaniste John Dewey (1859-1952) et au New Deal de l’administration Roosevelt (1933-1944). Les années 1950-1960 furent dans l’école aussi les années du Mouvement pour les Droits civils des Noirs, les années 1960-1970, virent le mouvement pour les écoles libres. La question scolaire se pose aujourd’hui dans un autre contexte. Diverses de ses facettes sont éclairées dans les deux articles de Lee Sustar qui suivent. Des analogies peuvent être établies avec les «réformes» proposées en Suisse, si ce n’est que le «nouveau mouvement syndical» en est loin d’avoir la vivacité de celui qui résiste et contre-attaque dans certaines villes des Etats-Unis. (Rédaction A l’Encontre)

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Pour des syndicats d’enseignants en lutte

Par Lee Sustar

OSforBetterSchoolsL’année scolaire 2013-2014 s’est ouverte avec les enseignants partout aux Etats-Unis qui ont le regard porté sur la grève victorieuse de l’année passée à Chicago, menée par la Chicago Teachers Union (CTU). Car, en effet, toutes leurs sections syndicales s’affrontent à leurs luttes les plus dures depuis 50 ans. L’enjeu est énorme.

Il est difficile d’exagérer les défis auxquels sont confrontés les enseignants des écoles publiques, ainsi que les enfants, leurs parents, et les collectivités qu’ils servent. Car la prochaine vague de la «réforme de l’éducation» mise en mouvement par les grandes entreprises est en train de prendre forme.

La privatisation ne cesse de progresser. Des grandes portions des systèmes scolaires publics, comme ceux de la Nouvelle Orléans et de Detroit, sont offertes aux entrepreneurs capitalistes des écoles de charte (Charter schools) [1] ou alors les plans pour le faire sont déjà annoncés. La moitié des écoles de Kansas City (Missouri) ont déjà été fermées. A Los Angeles, les écoles de charte ont déjà siphonné environ 10% des élèves enlevés aux écoles publiques traditionnelles. A Philadelphie, les coupes budgétaires sont utilisées pour menacer de licenciement des milliers d’enseignants si leurs syndicats n’acceptent pas de faire des concessions stupéfiantes.

Qui plus est, des nouvelles lois dans plusieurs Etats à travers tout le pays obligent à des procédures d’évaluation sévères, des attaques contre la nomination à vie des enseignants (tenure) [2], et la prolifération de chartes, grâce au programme de subventions Race To the Top (Course vers le sommet) de l’administration Obama qui exige de tels changements.

La grève de l’Union des enseignants de Chicago (CTU) en 2012 a été de loin l’exemple le plus grand et le plus réussi de résistance des enseignants à un tel assaut. Au moment où la faîtière nationale de la CTU, la American Federation of Teachers (AFT) bat en retraite, les enseignants de Chicago ont montré qu’une base active et déterminée, étroitement alliée aux parents et à toute la collectivité autour de chaque école, a réussi à affronter le maire de Chicago, Rahm Emmanuel, si puissant politiquement, et à gagner [3].

L’accord finalement signé en septembre 2012 comprenait, c’est vrai, quelques concessions, dont des indemnités réduites pour les enseignants licenciés, et un programme de santé intrusif de «wellness» en échange d’un gel des primes d’assurance-maladie payées par les employés. Mais Rahm Emmanuel a complètement échoué à obtenir ses principaux objectifs qui étaient d’instituer un salaire au mérite plus important, des systèmes plus durs d’évaluation des enseignants et une procédure rapide de licenciement des enseignants évalués comme faibles. La CTU a aussi obtenu des clauses qui facilitent le renforcement des syndicats sur les lieux de travail.

Bien sûr que la lutte à Chicago continue. La mairie a prévu de fermer environ 49 écoles primaires. Les coupes budgétaires suppriment des emplois d’enseignants et annoncent une augmentation massive du nombre d’élèves par classe. Mais la CTU continue de riposter ensemble avec ses alliés. C’est là le résultat d’une grève qui s’est articulée sur une mobilisation de masse continue et la démocratie dans la prise de décisions.

L’accord obtenu par la CTU devrait être entre-temps devenu un modèle pour d’autres sections de l’AFT, et pour la National Education Association (NEA) qui englobe encore plus de membres. Effectivement, des sections locales du syndicat comme la Berkeley Federation of Teachers a invité des orateurs de la CTU pour contribuer à monter des campagnes pour le renouvellement des contrats collectifs.

randi-weingartenMais la présidente de l’AFT, Randi Weingarten, elle, a continué sa stratégie de capitulation sur des aspects clés du syndicalisme enseignant, comme la sécurité de l’emploi et l’opposition au salaire au mérite, afin de préserver une relation de partenariat unilatérale avec les districts scolaires et les politiciens. A Cleveland, Weingarten est intervenue directement pour conclure un accord de cette sorte, qui est aussi lié à des nouvelles lois votées par la législature de l’Etat de l’Ohio qui canalisent des fonds publics vers les écoles de chartes.

Randi Weingarten s’est impliquée personnellement dans la négociation de l’Union des enseignants de Newark (NTU), qui avait lieu à la suite de la grève de la CTU à Chicago. Apparaissant à la télévision avec le gouverneur du New Jersey, Chris Christie, pour se féliciter de l’accord, alors que ce gouverneur républicain a construit son image nationale sur ses attaques contre les syndicats d’enseignants de son Etat.

L’accord de Newark, gagé par un cadeau de 100 millions de dollars du milliardaire de Facebook, Mark Zuckerberg, lie les hausses de salaires à la performance et offre jusqu’à un montant de 12’000 dollars de salaire au mérite à des enseignants «de haute performance» dans des écoles et des branches où les postes sont difficiles à couvrir. L’accord ouvre aussi la voie au licenciement d’enseignants «de basse performance» selon la nouvelle loi du New Jersey sur l’évaluation des enseignants. La rédaction du New York Times a tout de suite opposé les enseignants de Newark à leurs collègues de Chicago dont elle avait en septembre 2012 dénoncé «la folie».

Développement au sein du syndicat d’un courant combatif

Mais, cependant, une fois qu’ils eurent fait l’expérience de leur nouveau contrat, les enseignants de Newark ont préféré le modèle de Chicago. Les opposants organisés dans le regroupement NEW ont failli renverser le président sortant de l’Union des enseignants de Newark et ont remporté une majorité dans le conseil exécutif du syndicat.

Le succès des réformateurs est venu juste quelques semaines après que leurs collègues de New York ont démontré un taux de participation élevé inattendu aux élections de la United Federation of Teachers (UFT), la plus grande et dominante section new-yorkaise de l’AFT. Le Mouvement des éducateurs de base (Movement of Rank and File Educators – MORE) a réussi à remporter 40% des voix des professeurs de lycées (high schools), quoique avec une participation basse comme jamais. Tirant leur inspiration de l’expérience de Chicago, MORE a été créé par la fusion de plusieurs autres courants dans un effort de stimuler le militantisme et de se battre pour la démocratie dans une section syndicale bureaucratisée à la dérive après plusieurs années sans convention collective.

organize-educateL’impact de ce courant réuni dans CORE (Caucus of Rank and File Educators) se perçoit dans d’autres villes aussi [4]. Les militants des syndicats d’enseignants ont reçu un autre renfort à Washington, D.C. où le réformateur devenu bureaucrate Nathan Saunders a été démis de la présidence de la Washington Teachers Union (WTU).

Une dynamique similaire se développe chez les United Teachers de Los Angeles, où une direction réformatrice a échoué durant deux mandats à arrêter le déclin des salaires et des indemnités. Cela a permis à l’actuel président de la UTLA, Warren Fletcher, de se faire élire sur une plateforme prétendant qu’il serait un négociateur plus professionnel et plus efficace. Mais son incapacité ou son manque de volonté de résister à une série d’attaques contre le syndicat a stimulé un réseau réformateur revivifié de l’UTLA à lancer avec succès en avril 2013 un référendum des membres pour préparer une grève. Quand viendront les élections du syndicat l’année prochaine, il est probable que Fletcher se voie opposer un défi par les réformateurs.

C’est un courant unitaire des gauches pour défendre
le service public qui a gagné à Chicago

Certainement, chasser des dirigeants inefficaces ou conservateurs est un objectif important des militants parmi les enseignants, comme c’est le cas pour tous les militants syndicaux. L’expérience de Chicago montre qu’une direction syndicale combative peut faire la différence. Mais pour la plupart des sections syndicales d’enseignants, ce sont là des objectifs à long terme. Alors que font-ils aujourd’hui ?

C’est là que l’histoire de CORE donne la clé. Alors que le Caucus ne s’est formé que deux ans avant de se faire élire à la direction de la CTU de Chicago, ses racines remontent à des décennies de mouvements de réforme de la section syndicale. Plus récemment, plusieurs de ses membres ont fait partie de la direction réformatrice autour de Deborah Lynch, de 2001 à 2004, qui a été renversée après la signature d’un contrat faible. D’autres ont été actifs dans la lutte contre la militarisation des écoles et contre la fermeture d’écoles. Plusieurs d’entre eux se sont réunis pour la première fois à propos de questions de violence qui frappaient leurs élèves.

Comme la présidente de la CTU fait souvent remarquer, CORE n’a pas été créé dans l’idée de s’emparer du syndicat mais simplement de le rendre plus efficace. Le premier pas, c’était de comprendre l’ennemi. De là le groupe d’étude autour du livre de Naomi Klein, La stratégie du choc, la montée d’un capitalisme du désastre [5]. Le premier grand meeting public de CORE, en janvier 2009, a réuni 500 personnes alors que faisait rage un blizzard typique de Chicago, obligeant le président de la section syndicale d’alors de venir prendre la parole.

Bien avant que CORE prenne la direction du syndicat à Chicago, avant même que cela fut concevable pour la plupart de ses militants, CORE avait réussi à déplacer le débat dans le syndicat à propos d’une question décisive. Cela voulait dire mettre la question du racisme en première ligne d’une lutte contre la fermeture d’écoles et contre les écoles de chartes.

Le succès de ce meeting, et le fait que certaines écoles aient été supprimées de la liste des fermetures, n’a cependant pas été suffisant pour catapulter 17 mois plus tard CORE à la direction du syndicat. C’est la division de la vieille garde du syndicat qui a ouvert la voie à un groupe de militants inexpérimentés pour prendre la direction du deuxième syndicat par la taille de l’American Federation of Teachers. Il a fallu ensuite deux années de travail intensif pour mobiliser les membres pour une grève, tâche que le maire Rahm Emmanuel a rendue plus facile par ses constantes insultes et provocations, comme d’annuler une hausse de 4% prévue par le contrat collectif.

Il est certain que des syndicalistes de partout peuvent apprendre beaucoup de choses en étudiant l’orientation militante de CORE et son habilité organisationnelle. Mais ce qui rend CORE différent, c’est la politique derrière l’opération. Loin d’être un groupe politiquement homogène, CORE réunit tout le monde depuis des démocrates jusqu’à des socialistes. Le rôle de la gauche a été crucial. Socialistes, radicaux et militants de diverses organisations et courants politiques travaillent ensemble dans CORE pour mettre en valeur la démocratie syndicale, le militantisme de la base et l’action militante. Cela ne provient pas d’une nostalgie des jours meilleurs du mouvement ouvrier, mais d’une prise de conscience réaliste des perspectives pour des syndicats dans une période d’économie déprimée, de démontage du secteur public et d’inégalité sociale qui ne cesse de s’accroître.

Tout aussi important, les militants de CORE ont réalisé dès le début que la lutte des enseignants devait être la même que celle des élèves et des parents. C’est pourquoi, il n’y a eu aucune différence de langage entre le message de la CTU à ses membres durant la grève et celui dirigé vers le public. Les enseignants de Chicago défendaient l’éducation publique et à cause de cela ils ont reçu un soutien massif.

L’argument de CORE peut être résumé ainsi: les syndicats des enseignants vont devoir lutter plus fort que depuis des décennies seulement pour pouvoir conserver ce qu’ils ont. Et leur lutte doit faire partie d’une lutte plus large du mouvement de la classe travailleuse pour défendre les services publics et un niveau de vie décent. Si la renaissance de groupes réformateurs parmi les enseignants est un indice, c’est que c’est un message que les enseignants sont prêts à entendre. (Traduction A l’Encontre, article publié sur le site Socialist Worker, le 8 août 2013)

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Evaluation et mise en concurrence des enseignants

Par Lee Sustar

ConcEnsLa Fédération américaine des enseignants (American Federation of Teachers – AFT) a un message pour les «réformateurs» capitalistes de l’éducation qui ciblent les mauvais enseignants: Le syndicat va vous aider.

C’est ce que la présidente de l’AFT, Randi Weingarten, a déclaré aux journalistes lors d’une visite récente à St.Louis où elle a glorifié la collaboration entre les écoles publiques de la ville et la section 420 de l’AFT. En effet, cette collaboration a conduit au licenciement de 100 enseignants déclarés inefficaces, dont 40 étaient nommés à vie (jouissant du statut de la Tenure, en anglais).

Weingarten a déclaré: «Cela devrait être le modèle et non pas l’exception.(…) Pour que cela arrive, il faut que les pouvoirs établis dans ce pays célèbrent ce résultat

Appelé le Plan de St.Louis, ce programme s’attaque à la tenure, c’est-à-dire la sécurité de l’emploi. Si un directeur d’établissement place un enseignant «tenured» sur un Plan d’amélioration de la performance (Performance Improvement Plan), cette personne a le choix suivant: soit de s’améliorer en 18 semaines, selon les objectifs fixés par le directeur ; ou se présenter devant un tribunal de licenciement. Ou elle peut renoncer à son statut et accepter la surveillance d’un collègue-mentor. Le mentor va faire un rapport à un conseil interne de révision de l’évaluation (Internal Board of Review) constitué de cinq enseignants et quatre administrateurs. Dès que six membres votent le licenciement, le couperet tombe. Sinon, l’enseignant retourne à son travail et récupère son statut de nommé à vie. Un processus analogue est en place pour tous les enseignants débutants de première année qui perdent leur travail si le collègue-mentor désigné et le conseil de révision de l’évaluation sont du même avis.

Le Plan de St.Louis perce un trou dans la tenure et mine la solidarité syndicale. Plutôt que d’encourager les enseignants à se soutenir les uns les autres en coopérant, il fait de quelques-uns des têtes de turc du directeur. Bref, le Plan de St.Louis affaiblit le socle même du syndicalisme enseignant, l’action collective.

Qui plus est, le Plan de St.Louis s’ajuste à l’annulation accélérée du statut de la tenure que visent les réformateurs capitalistes de l’éducation. Ceux-ci ont passé ces dernières années à imposer des lois dans les législatures des Etats, pour lier la sécurité de l’emploi des enseignants aux scores des élèves dans les tests. Le moteur de cette politique aura été le programme Race To the Top de l’administration Obama qui a exigé le vote de ces lois comme pré-condition pour que les états puissent prétendre à une tranche du Fonds fédéral de 4,3 milliards de dollars.

C’est pourquoi le Secrétaire fédéral à l’éducation, Arne Duncan, avait vanté déjà en 2009 la collaboration entre les syndicats et la direction dans les écoles publiques de St.Louis. «Je pense que St.Louis peut aider à conduire le pays là où nous avons besoin d’aller. (…) St.Louis a la chance de pouvoir prendre la tête devant d’autres endroits en se basant sur le leadership, le sens de la collaboration, l’engagement et la vocation.» Aux côtés de Duncan quand il déclarait cela aux médias, étaient alors Randi Weingarten, et les dirigeants de la section 420 du syndicat, qui insistaient sur la participation des enseignants aux évaluations.

En septembre 2012, Randi Weingarten était de retour à St.Louis pour vanter la collaboration entre les autorités scolaires du district et le syndicat comme l’alternative positive à la grève des enseignants de Chicago qui venait de se terminer quelques jours auparavant.

Or, l’Union des enseignants de Chicago (CTU) a utilisé sa grève pour obtenir, entre autres choses, une limitation du pouvoir des administrateurs pour licencier les enseignants jugés «inefficaces». A St.Louis, par contre, le syndicat contribue à accélérer la procédure de licenciement des enseignants, tout cela au nom de la collaboration chère à Randi Weingarten.

Licencier son propre collègue, surtout s’il est Noir

Dans la période que nous vivons, qui voit le programme de réforme de l’éducation des capitalistes imposer à la hussarde la privatisation des écoles, la destruction des syndicats et les coupes budgétaires, la collaboration entre les syndicats d’enseignants et les administrateurs conduit inévitablement à des concessions de la part du syndicat.

Nous avons vu Randi Weingarten s’impliquer directement dans la négociation des contrats collectifs dans plusieurs villes, dont New Haven au Connecticut, Pittsburgh, Baltimore et d’autres. Chaque fois les principes du syndicalisme enseignant ont été sacrifiés. La défense traditionnelle de la tenure, le rejet du salaire au mérite, le refus de donner à certains enseignants le pouvoir d’en licencier d’autres, tout cela a été sacrifié dans le but de préserver le «partenariat» avec des districts scolaires de plus en plus anti-syndicats.

Le Plan de St.Louis copie le programme de «révision d’assistance par les pairs» de Toledo (Peer Assistance Review (PAR) dont le pionnier avait été le président de la Fédération des enseignants de Toledo, Dal Lawrence, qui avait dirigé le syndicat de 1967 à 1997. Dal Lawrence se vantait d’avoir mis à la porte plus d’enseignants que n’importe quel surintendant de district scolaire de l’Ohio.

Ce n’est donc pas une surprise que la Harvard Education Review, dans un article qui félicitait le Plan de Toledo, remarquait que «le syndicat a été dénoncé devant un tribunal fédéral trois fois en étant accusé d’avoir manqué de défendre loyalement un enseignant. Chaque fois , le syndicat a gagné le procès. A la fin des années 1990, un enseignant afro-américain dont le licenciement avait été recommandé par le jury du PAR, avait fait appel de la décision. Bien que cet enseignant ait finalement gardé son emploi, son cas a mis en lumière les tensions raciales au sein des enseignants en relation avec le PAR.»

Parmi ces controverses raciales, la Coalition Urbaine de Toledo a accusé en 2004 que le programme d’enseignants-mentors sous le système du PAR conduisait à un nombre disproportionné de licenciements d’enseignants débutants de première année afro-américains. Alors que 40% des élèves étaient afro-américains, seulement 11% des enseignants étaient Noirs.

Francine Lawrence, qui avait succédé à son mari à la présidence de la Toledo Federation of Teachers, a défendu le PAR en jouant elle-même la carte raciale. Sans justification, elle a écrit une lettre aux membres prétendant que le district «était sur le point de définir un ensemble de critères de performance pour les Hispaniques et les Blancs et des critères moins exigeants pour les Afro-Américains.»

On pourrait s’attendre à ce qu’un appel aussi crasse et raciste marquerait la fin de la carrière de n’importe quel dirigeant de syndicat d’enseignants. Au contraire, Francine Lawrence a grimpé dans la hiérarchie de l’AFT, devenant directrice du conseil de programme et politique du syndicat de 2006 à 2008, un groupe d’études interne du syndicat, puis elle est devenue vice-présidente de l’AFT en 2008.

Procès mené par ses «pairs»

Procès mené par ses «pairs»

Sa grande réalisation, aux yeux des dirigeants et réformateurs de l’éducation de l’AFT, c’était le rôle qu’elle avait joué dans le développement du Système de Toledo de révision et compensation (Toledo Review and Compensation System/TRACS), un système compliqué de salaire au mérite lié au système d’évaluation par les pairs. Selon le TRACS, qui est un programme volontaire, certains enseignants reçoivent des bonus basés sur la performance, mais aussi des petits groupes d’individus peuvent s’inscrire à un programme spécial qui leur vaut des hausses de salaires significatives basées sur leur performance individuelle et/ou en assumant des postes dans des écoles qui ont de la difficulté à recruter des enseignants.

Francine Lawrence a vendu aux membres du syndicat le plan comme un concept, et non pas rédigé en termes de contrat collectif. «Nous nous sommes mis d’accord sur une esquisse de deux pages de ce qu’un système d’indemnités alternatif pourrait être, de ce qu’étaient quelques-uns des éléments-clés.(…) Mais nous n’avons pas essayé de commencer à détailler le système sur la table. Il n’est simplement pas possible de négocier les détails autour de la table.» Au lieu de cela, le plan est géré par un comité désigné par le syndicat et l’administration. Il n’y a plus besoin de rendre des comptes aux membres du syndicat.

Francine Lawrence ne s’est retirée de son poste à Toledo qu’en 2011 après 14 ans à la présidence. Elle mettait ainsi fin aux 44 années de règne de son mari et elle sur le syndicat local des enseignants. Un règne d’une seule famille remarquable même dans un mouvement syndical dont les présidents restent souvent à leur poste jusqu’à ce qu’ils meurent ou soient inculpés pénalement.

Mais Francine Lawrence n’a pas pris sa retraite pour autant. Au contraire, elle a acquis plus de pouvoir encore, en étant promue vice-présidente exécutive de l’AFT. C’était donner aux réformateurs de l’éducation un signal sans équivoque que le syndicat était prêt à brader ses vieux principes.

Randi Weingarten a même souligné la chose. Dans une déclaration à propos de la nomination de Francine Lawrence comme numéro trois de l’AFT, la présidente a déclaré: «Fran a réussi parce qu’elle a insisté que la seule façon d’atteindre une réforme de l’éducation durable, c’est par la collaboration entre les enseignants et l’administration.»

Quelle collaboration avec les collègues?

L’implication des pairs au sein des enseignants est-elle intrinsèquement anti-syndicats? L’apport de la part des collègues peut aider les enseignants à s’améliorer. Les nouveaux enseignants de l’école publique sont reconnaissants de l’aide et de l’appui de la part de collègues quand ils font face au défi des classes nombreuses, du programme (curriculum) focalisé sur les tests, et des problèmes des élèves qui proviennent de familles qui soufrent de l’économie déprimée. Les enseignants comparent couramment leurs notes et collaborent entre eux, par exemple pour conduire des classes hétérogènes qui mélangent les élèves de l’éducation spécialisée dans les classes normales. Une forte section syndicale peut encourager cette coopération en tenant en respect des directeurs agressifs et en nourrissant un climat de solidarité.

Mais cette sorte d’«assistance des pairs» est profondément menaçante pour les réformateurs de l’éducation. Ceux-ci veulent enfoncer un coin entre les enseignants afin d’affaiblir les syndicats dans les écoles traditionnelles tout en accélérant la création d’écoles à charte dont les syndicats sont exclus. L’évaluation par les pairs, comme le salaire au mérite, doit servir à mettre en concurrence pour salaire et sécurité de l’emploi les enseignants les uns contre les autres.

C’est pourquoi de tels programmes ont été encouragés lors des conférences sur la coopération syndicats-management organisées par le Département fédéral de l’éducation. Lors du symposium organisé en 2012 à Cincinnati «Collaborer pour transformer la profession d’enseignants», a été célébré la plan scolaire de Baltimore qui rattache l’évaluation des enseignants à des «unités de réussite» qui déterminent leur salaire. Le système a eu pour résultat de mettre la majorité des enseignants au risque d’un licenciement.

Randi Weingarten porte la responsabilité directe de cela. Quand les enseignants de Baltimore ont commencé par refuser en votation le projet de contrat en 2010, elle a dépêché tout l’état-major national de l’AFT à Baltimore pour forcer une acceptation en organisant une deuxième votation. Puis, à Cincinnati, Randi Weingarten et le secrétaire à l’éducation fédéral Arne Duncan ont vanté une fois de plus Baltimore comme un modèle.

De manière ironique, Randi Weingarten a alors quitté Cincinnati pour se rendre à la manifestation de Chicago qui posait les bases pour la grève plus tard dans l’année. Dans son discours aux membres du syndicat, Weingarten a déclaré: «Il y a au travers du pays plus de 100 districts scolaires qui parlent de travailler ensemble, et ici dans la deuxième (sic) ville des Etats-Unis, nous sommes forcés de manifester juste pour qu’on nous écoute.»

C’est clair: la direction de l’AFT préfère la collaboration aux risques de l’affrontement, même si cela implique d’abandonner des principes maintenus depuis longtemps et que cela conduit inexorablement à un déclin des effectifs et de l’influence du syndicat.

Défendre coûte que coûte le «partenariat»

Pourquoi Randi Weingarten s’accroche-t-elle à la collaboration syndicat-management même si cela menace de décomposer son syndicat ?

Revenons en arrière. Dans les années 1960 et 1970, l’AFT a gagné le droit de négocier des contrats collectifs au moyen de grèves illégales qui voyaient régulièrement les dirigeants des sections syndicales locales mis en prison. L’AFT a calqué sa stratégie de négociation sur celle du syndicat de l’automobile, United Auto Workers (UAW), qui était alors le syndicat qui montrait la voie comment améliorer les salaires et les avantages pour toute la classe travailleuse.

Aujourd’hui, l’AFT continue de prendre les recettes chez l’UAW, mais les deux syndicats se dirigent dans deux directions opposées.

Depuis la fin des années 1970, l’UAW s’est accrochée au partenariat avec les trois constructeurs de Detroit, General Motors, Ford, et Chrysler, au travers de divers programmes de «jointness» (liés ensemble) qui fournissent un soutien financier à la bureaucratie syndicale malgré le rétrécissement des effectifs de membres du fait de la fermeture d’usines et de la sous-traitance à des fournisseurs où le syndicat est absent. Des contrats collectifs qui étaient censés sauver des emplois ont eu le résultat contraire. Comme l’économiste syndical Sam Gindin l’a fait remarquer, à la fin des années 1970, General Motors employait 450’000 membres de l’UAW. Après le sauvetage fédéral de l’industrie automobile en 2009, ce nombre s’est réduit à 40’000. Gindin écrit: «Trente ans de concessions et 90% de perte d’emplois.(…) S’il y eut jamais stratégie syndicale perdante, la voilà.»

La crise qui menace l’AFT, et l’ensemble plus vaste qu’est l’Association Nationale de l’Education, se révèle bien plus rapide que la restructuration durant des décennies de l’industrie automobile. La privatisation d’ensemble de la plus grande partie de l’école publique à La Nouvelle Orléans et à Detroit, la prolifération à travers tout le pays des écoles à charte, et les coupes budgétaires de choc et d’effroi prévus à Philadelphie pour septembre menacent de mettre fin à l’éducation publique comme nous la connaissons.

Et pourtant, l’AFT continue à s’accrocher au partenariat. Menacé de destruction certaine de la main de républicains comme le gouverneur du Wisconsin, Scott Walker, qui a voulu abolir les droits de négociation collective du secteur public, le syndicat cherche en vain un soulagement auprès du fondateur de Microsoft Bill Gates ou de Démocrates soi-disant pro-syndicats, alors que des démocrates comme le maire de Chicago Rahm Emmanuel et le gouverneur de l’Etat de New York, Andrew Cuomo, forcent en avant le même programme de réforme de l’éducation.

Mais l’AFT a encore une autre pulsion vers la collaboration avec les employeurs, son identité à ses propres yeux d’un «syndicat de professionnels».

Il y a cinquante ans, cette identité servait à gagner dignité et respect pour les enseignants, ainsi qu’un salaire décent et des contrats collectifs. C’est pourquoi les sections de l’AFT ont souvent combattu le pouvoir arbitraire des directeurs d’établissements de transférer des enseignants d’un établissement à un autre ou à obliger les enseignants à surveiller les récréations et les repas, sans avoir du temps pour la préparation de leurs leçons.

Mais aujourd’hui, la version AFT du «professionnalisme» est accrochée au dernier wagon du train des réformateurs de l’éducation. Au lieu de diriger la lutte pour une plus grande autonomie des enseignants, et plus de pouvoir sur leur travail, le syndicat fournit une couverture à une tentative systématique de déqualification de l’enseignement au moyen de l’usage croissant de tests à gros enjeu pour les enfants et du rattachement de l’évaluation des enseignants aux résultats de leurs élèves aux tests. Les dirigeants de l’AFT croient apparemment pouvoir résister à cette tendance en convaincant les districts scolaires d’introduire l’évaluation de la qualité de l’enseignant par les pairs, et non seulement les résultats des tests des élèves et le jugement de leur directeur d’établissement.

Dans ce but, l’AFT essaye de jouer au plus fin avec les réformateurs capitalistes de l’éducation sur la question de la qualité de l’enseignant. Randi Weingarten a proposé que les enseignants suivent l’exemple des avocats en créant l’équivalent enseignant d’un examen national du barreau. C’est pourquoi le syndicat lie le besoin d’examens de brevet d’enseignant plus exigeants au Common Core Standards (Normes de noyau commun de connaissances et compétences des élèves) qui entrent en vigueur en cette année scolaire 2013-2014. C’est un curriculum rigide, orienté vers les tests et de taille unique pour toutes et tous.

Selon le Livre blanc de l’AFT à ce sujet, supervisé par Francine Lawrence, «Tous les enseignants devraient démontrer le savoir-noyau, les compétences et dispositions nécessaires à l’application de ces nouvelles normes.»

Cette approche de la AFT légitimise le récit, dont les réformateurs bombardent le public, qui décrit le mauvais enseignement comme le problème central de l’enseignement public, et non pas les coupes budgétaires, les effectifs de classes et les conséquences sociales de la pire crise économique depuis les années 1930. Donc même quand l’AFT critique avec raison l’usage omniprésent des tests standardisés, la voix du syndicat est au mieux un murmure.

Une année après la grève victorieuse des enseignants de Chicago, les attaques contre les syndicats d’enseignants continuent et se multiplient. Tant que les membres du syndicat n’échangeront pas le Plan de St.Louis contre un Plan de Chicago, une défense militante de leur syndicat et de l’enseignement public, ils continueront de perdre du terrain. (Traduction A l’Encontre; article publié sur le site Socialist Worker, 23 août 2013)


[1] Une collectivité publique concède la gestion d’une école publique à une entreprise privée en concluant avec elle un contrat de concession appelé une charte.

[2] Ce que nous appellerions en Europe le statut de fonctionnaire public.

[3] Avant de se faire élire maire de Chicago, Rahm Emmanuel a été durant le premier mandat d’Obama, le secrétaire général de la Maison Blanche.

[4] Dans le jargon politique des Etats-Unis, le mot caucus désigne un regroupement de membres de base. Ce que nous appellerions une tendance ou un courant.

[5] Actes Sud, Paris, 2008 (original en anglais, The Shock Doctrine, 2007).

 

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