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août 2017

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La Brèche

Etats-Unis. Une publication révélatrice: «The Barking Dog»

Publié par Alencontre le 15 - novembre - 2014
Caroline Lund (1944-2006)

Caroline Lund (1944-2006)

Par Gregg Shotwell

J’ai demandé au compagnon de vie et camarade de Caroline Lund, Barry Sheppard, de réunir les exemplaires des bulletins d’information de The Barking Dog en vue de les publier, car je pensais que c’était une des meilleures newsletters (feuille d’information, tract) de travailleurs de l’automobile que j’ai lues.

Je pensais que ce recueil serait une inspiration et un guide pour la prochaine génération de travailleurs de base dans ce secteur. Mais j’avais tort. The Barking Dog (Le Chien qui aboie) est beaucoup plus que cela.

The Barking Dog est une leçon d’histoire: une analyse des machinations de La Machine qui a changé le monde [allusion à l’ouvrage de James P. Womack intitulé The Machine that Changed the World, Ed. Free Presse, 2007, sur l’avenir de l’automobile], le système de production «lean» [«maigre», où la fragmentation modélisée des gestes implique un degré d’autonomie réduit du salarié·e et sa substitution]. Un système introduit par Toyota. Une analyse réalisée dans le ventre même de la bête. Caroline Lund a travaillé dans l’usine de la NUMMI [usine sous-traitante de l’automobile à Fremont en Californie] qui a été célébrée pour avoir introduit aux Etats-Unis les méthodes de production de Toyota [1].

En résumé, ce système permet de se passer des compétences des travailleurs et simplifie le travail en le réduisant dans des unités de plus en plus petites, de manière à ce que les travailleurs soient interchangeables, leurs cadences plus faciles à accélérer et leur licenciement plus aisé. Labor Notes, la publication mensuelle du réseau de la gauche syndicale aux Etats-Unis, a appelé ce processus «management by stress» (la gestion par le stress).

Ce recueil constitue un exposé de la turpitude de l’entreprise et de la capitulation de l’appareil syndical du point de vue des travailleurs de base. C’est une enquête concernant des travailleurs et travailleuses qui sont poussés jusqu’au point de rupture et qui ont décidé de résister.

C’est une archive publique de la résistance et de la rébellion qui grandit dans le cœur de travailleurs et travailleuses qui sont souvent ignorés et méconnus par les écrivaillons des médias et les rats de bureaux syndicaux.

C’est aussi le journal d’une femme ayant eu l’intelligence, le courage et l’énergie de mettre en pratique sa conception raisonnée de ce qui était juste et ce malgré tous les obstacles.

Une tribune du peuple

J’ai été surpris par ce qu’a révélé The Barking Dog. Je ne travaillais pas à NUMMI avec Caroline, mais nous étions amis et avions milité ensemble. Je pensais que je n’avais pas besoin de relire ces anciens tracts s’adressant aux salarié·e·s des ateliers – j’avais l’impression d’avoir vécu tout cela.

indexMais à mesure que je tournais les pages je me suis rendu compte que les périodes et les luttes que j’avais vécues me dépassaient, elles étaient trop vastes pour que je puisse les absorber d’un coup. C’était là le talent spécial de Caroline.

The Barking Dog est une tribune du peuple. Caroline en était l’éditrice, et non pas une collaboratrice momentanée. Sans elle The Barking Dog n’aurait pas existé.

Elle exprimait des opinions impopulaires [face au patronat et à l’appareil syndical] mais réfléchies, affrontant de front le harcèlement et ne reculant pas lorsque l’entreprise ou les élus syndicaux essayaient de la faire taire. Mais elle consacrait davantage de place aux récits de ses compagnons de travail et aux luttes qui se déroulaient ailleurs que dans l’entreprise, ou son atelier.

Tout ce qu’il faut c’est de l’opiniâtreté

Dans The Barking Dog on retrouve les voix de travailleurs et travailleuses de la base de Saturn [l’usine de General Motors pour la World Car, 1982], de Caterpillar, de Ford, de Delphi [plus gros sous-traitant automobile des Etats-Unis, spinoff de General Motors, pour négocier à la baisse les contrats], de GM et de United Airlines, de travailleurs des chantiers navals, d’un travailleur licencié de Bart [Bay Area Rapid Transit] à San Francisco, de lettres en provenance d’Allemagne. Et ce ne sont là que quelques exemples qui me viennent à l’esprit.

J’ai pu lire dans ce recueil des lettres de femmes qui luttaient contre le harcèlement, de travailleurs handicapés qui se battaient contre la persécution et bien entendu les paroles de travailleurs et travailleuses qui craignaient de donner leurs noms, mais qui éprouvaient le besoin de raconter leur histoire et espéraient réunir leurs compagnons de travail pour la lutte. The Barking Dog était loin d’être un loup solitaire.

Caroline Lund était une socialiste de la «vieille école» – tout comme Eugène Debs, qui a dit une fois: «Je ne voudrais pas vous conduire même si je le pouvais, car si vous pouviez vous laisser conduire, on pourrait aussi vous faire vous détourner d’une lutte. J’aimerais que vous décidiez par vous-mêmes en vous rendant compte qu’il n’y a rien que vous ne puissiez faire de vous-mêmes.»

De jeunes travailleurs et militants qui cherchent un moyen de se rapprocher d’une nouvelle génération de travailleurs militants et lui insuffler de la vigueur peuvent utiliser The Barking Dog comme modèle. C’est simple, cela demande simplement de l’opiniâtreté. (Traduction A l’Encontre)

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[1] Voir aussi l’ouvrage de James P. Womack et Daniel Jones, Système Lean, penser l’entreprise au plus juste, Ed. Pearson, 2012.

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Gregg Shotwell est membre retraité de United Auto Workers-General Motors (UAW-GM) et auteur de Autoworkers Under the Gun, A Shop-Floor View of the End of the American Dream. Haymarket Books, 2012.

Charles-André Udry. Ayant milité quelques années aux côtés de Caroline Lund et de Barry Sheppard, au-delà des différences politiques, j’ai toujours retrouvé chez eux cet engagement militant réfléchi qui a conduit, tout en restant militants, Barry Sheppard et Caroline Lund à rompre avec le Socialist Workers Party (SWP – Etats-Unis). Le groupe dirigeant du SWP – Barry en a fait partie, mais la conduite de «l’automobile» était à la charge de Jack Barnes et de Marie-Alice Water – fut la traduction pétrifiante des processus combinés d’une orientation politique, d’une praxis sans fondements théoriques vérifiés et de principes organisationnels qui conduisent une organisation à acquérir un statut de secte, en particulier dans un pays où l’effet de rappel des luttes sociales d’une certaine ampleur est très limité, du moins durant certaines périodes. Ce d’autant plus si le «pronostic» socio-politique, devant étayer une orientation, s’avère sans validité, ou mieux est clairement mis en question par les développements politiques et sociaux aux Etats-Unis. (cau)

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FIFA : comprendre le "système Blatter" en 5... par lemondefr

C’est une bombe que vient de lancer Der Spiegel. Dans un article intitulé «Le complot», l’hebdomadaire allemand dévoile un document qui relance le feuilleton «borgiesque» à la Fédération internationale de football (FIFA).

Ledit document est une proposition de contrat envoyée le 19 décembre 2014 par le cabinet d’avocats californien Quinn Emanuel (QE) au directeur juridique de la FIFA, Marco Villiger. Dans ce document, QE s’engage à défendre les intérêts de la Fédération contre le département d’Etat de la justice américaine.

Le contrat est signé le 5 janvier 2015 par le secrétaire général de l’organisation, Jérôme Valcke, et par son adjoint et directeur financier Markus Kattner, puis tamponné par M. Villiger.

La chronologie apparaît troublante dans la mesure où l’administration de la FIFA semble avoir été au courant de la menace exercée par les autorités américaines «142 jours» avant le fameux coup de filet du 27 mai 2015, à Zurich (Suisse). Ce jour-là, plusieurs dignitaires de l’instance planétaire avaient été interpellés pour corruption, fraude et blanchiment d’argent. Cette vague d’arrestations avait eu lieu deux jours avant la réélection du SuisseSepp Blatter, le 29 mai 2015, pour un cinquième mandat à la présidence de la FIFA.

«Un complot interne»

La tornade judiciaire avait finalement conduit le Valaisan à remettre son mandat à disposition, le 2 juin 2015. Sepp Blatter, dont la signature manque sur le contrat scellé avec QE, assure qu’il «n’était pas du tout au courant» de cet accord. Celui qui a été suspendu six ans pour un paiement de 2 millions de francs suisses (1,8 million d’euros) fait en 2011 à l’ancien président de l’Union des associations européennes de football (UEFA), Michel Platini – lui-même radié quatre ans – se dit victime d’un «complot interne». (Le Monde, 12 août 2017, à 12h44, à suivre sur le site de ce quotidien)

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