Etats-Unis. Starbucks, un emblème de duplicité

Le 5 mars 2020, la chaîne d’information CBS News rapportait que, dans l’ensemble des bars Starbucks situés dans les aéroports aux Etats-Unis, le salaire médian horaire des serveurs noirs était inférieur de 1,85 dollar par rapport à celui des serveurs blancs. Ce résultat était donné par l’organisation syndicale Unite Here, dont l’enquête portait sur quelque 2000 travailleurs syndiqués. Dans certains endroits, comme l’aéroport George Bush Intercontinental, l’écart salarial était de 2,84 dollars. Il faut tenir compte que le salaire moyen, selon Unite Here, est de 13,12 dollars de l’heure, ce qui traduit la réalité quantitative de la discrimination salariale, avec les conséquences qui en découlent. Soit, comme une autre enquête le décrit: des difficultés pour faire face aux dépenses de logement et à d’autres dépenses courantes. A cela s’ajoutent des discriminations liées à l’orientation sexuelle.

Il va de soi que la direction de la société qui gère l’enseigne Starbucks dans 27 aéroports des Etats-Unis et du Canada et emploie 23’000 personnes, HMSHost, a démenti les résultats de ces enquêtes. HMSHost est une filiale du groupe italien AutoGrill, qui opère dans 31 pays, contrôlée par la holding de la famille Benetton. Dans un courriel, un des porte-parole de HMSHost déclare que l’entreprise «offre de bons emplois de débutant qui permettent à des milliers de nos associés d’accéder à la vie active».

La duplicité du marketing de Starbucks et HMSHost ayant trait, à la fois, au message adressé à la clientèle et à la composition des salarié·e·s à bas salaires – en partie d’origine afro-américaine –ressort bien à l’occasion de la campagne «Black Lives Matter». C’est ce que décrivent les deux articles publiés ci-dessous. (Réd. A l’Encontre)

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Starbucks fait marche arrière et autorise son personnel à porter des vêtements «Black Lives Matter»

Par Lauren Aratani

Starbucks a déclaré vendredi 12 juin que les employé·e·s seront autorisés à porter des vêtements et des badges pour soutenir le mouvement «Black Lives Matter», répondant ainsi à une réaction de rejet et de boycott après que la chaîne de cafés ait interdit aux employés de porter leurs propres T-shirts et pins soutenant le mouvement.

Dans un bulletin publié la semaine dernière, Starbucks a déclaré qu’il était interdit aux employé·e·s de porter des vêtements soutenant Black Lives Matter, car cela violait la politique de l’entreprise en matière de code vestimentaire.

Le bulletin, obtenu par BuzzFeed News en début de semaine, a déclaré que les employés n’étaient «pas autorisés à porter des macarons ou des pins qui défendent une cause politique, religieuse ou personnelle».

La vice-présidente de Starbucks chargée de la diversité et de l’inclusion, Nzinga Shaw, a expliqué dans une vidéo interne pourquoi les vêtements qui mettent en relief Black Lives Matter sont contraires à la politique de l’entreprise.

On peut y lire: «[Shaw] explique qu’il y a des agitateurs qui interprètent mal les principes fondamentaux du mouvement Black Lives Matter – et dans certaines circonstances, les réorientent intentionnellement pour amplifier les divisions» [1].

Les employés ont déclaré à BuzzFeed News que Starbucks par contre laisse libre le port de vêtements et accessoires qui soutiennent les droits des LGBTQ et a distribué des macarons pour soutenir cette cause.

Starbucks a été critiqué pour avoir soutenu publiquement le mouvement Black Lives Matter – comme l’ont fait de nombreuses entreprises américaines ces dernières semaines – tout en disant en privé aux employé·e·s qu’ils ne pouvaient pas porter de vêtements et de symboles qui soutiennent ce mouvement.

En réponse à ces critiques, Starbucks a déclaré vendredi 12 juin qu’elle allait concevoir et distribuer 250’000 T-shirts reproduisant des pancartes du mouvement de protestation, dont une affirme explicitement: «Black Lives Matter».

«Nous vivons une époque alarmante et incertaine, et les gens souffrent partout. Vous nous avez dit que vous deviez vous exprimer au travail, en demandant: “Comprenez-vous ce que je ressens? Comprenez-vous que la communauté noire souffre?”», a indiqué Starbucks dans une déclaration annonçant le tournant à 180° de sa politique. «Nous vous voyons. Nous vous entendons. Les vies noires comptent. C’est un fait et ça ne changera jamais.»

Starbucks a également annoncé plus tôt dans le mois, avant ce retournement, qu’elle prévoit de donner 1 million de dollars à «des organisations promouvant l’équité raciale et des communautés plus justes et plus inclusives».

Starbucks a déjà été critiquée pour ses préjugés raciaux dans ses magasins. En 2018, deux hommes noirs ont été arrêtés à Philadelphie après qu’un employé a déclaré qu’ils étaient «en infraction» car ils refusaient d’acheter un café et de quitter le magasin. Une vidéo de l’arrestation a été diffusée et a suscité de nombreuses critiques.

En réponse à cet incident, Starbucks a fermé tous ses magasins américains pendant un après-midi pour organiser une formation sur les préjugés raciaux. (Article publié dans The Guardian, en date du 12 juin 2020; traduction rédaction A l’Encontre)

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[1] La direction de Starbucks, en novembre 2019, a engagé Nzinga Shaw, une Afro-Américaine, pour le poste de responsable de «l’inclusion et la diversité». Elle avait déjà une expérience auprès d’organisations sportives telles que la NFL (National Football Leage), association des équipes professionnelles de football américain qui n’avait pas manqué de mettre sur la touche Colin Kaepernick, qui avait initié le geste du genou à terre lors de la diffusion de l’hymne national des Etats-Unis. (Réd. A l’Encontre)

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La vague d’indignation fait reculer Starbucks

Par Chris Walker

Suite au meurtre de George Floyd par la police, un grand nombre d’entreprises cherchent à capter à leur profit la vague d’indignation de l’opinion publique contre les violences policières et contre le racisme anti-noir. Leur communication, leurs publicités proclament elles aussi «Black Lives Matter». Même si leurs pratiques les contredisent lorsqu’elles ne soutiennent pas les employé·e·s qui expriment sur leur lieu de travail leur solidarité avec le mouvement.

Certaines pourtant se heurtent à la pression de l’opinion qui leur demande la suppression des règlements qui réduisent au silence travailleuses et travailleurs.

Ainsi, Starbucks Coffee a inondé cette semaine les réseaux sociaux de messages de soutien au mouvement Black Lives Matter (BLM). Alors même que l’entreprise venait d’empêcher ses employé·e·s d’afficher leur propre soutien sur le lieu de travail. Cette duplicité a indigné et suscité une pression considérable qui l’a amenée à modifier sa position.

En effet, ce vendredi 12 juin, Starbucks Coffee a annoncé que ses salarié·e·s étaient désormais autorisés à porter sur le lieu de travail des symboles du mouvement. Selon le magazine Forbes Starbucks prévoit même l’impression de 250’000 t-shirts afin que celles et ceux qui le souhaitent puissent ainsi manifester leur soutien.

Dans son bulletin d’entreprise, Starbucks a souligné pour ses employé·e·s: «Nous avons compris votre volonté de témoigner votre soutien. Soyez vous-même. Portez votre pin ou votre t-shirt BLM.»

Cette annonce témoigne d’un changement radical de politique par l’entreprise. Certains le critiquent comme étant hypocrite.

Le 4 juin, l’entreprise avait tweeté son «(engagement) à agir, et à soutenir nos collègues, nos clients et les collectivités noires».

Les mots «Black lives matter» commençaient son tweet. Et la semaine précédente, le 30 mai, le PDG et président de Starbucks, Kevin Johnson, avait exprimé à ses salarié·e·s son engagement et la promesse que l’entreprise serait un lieu de travail respectueux de ses employé·e·s et client·e·s noirs. «Nous sommes une famille. Nous agissons avec empathie et compassion. Et en toutes circonstances nous honorons nos différences», écrivait-il.

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Pourtant, avant l’annonce du 12 juin, la politique de l’entreprise était autrement plus stricte contre celles et ceux qui afficheraient leur soutien à des causes politiques, y compris au mouvement «Black Lives Matter».

Une note de service adressée la semaine dernière enjoignait aux employé·e·s de ne pas porter de symboles ou de vêtements portant des messages du mouvement. L’entreprise rappelait l’interdiction de vêtements ou d’accessoires «exprimant un point de vue politique, religieux ou personnel».

BuzzFeed News a obtenu cette note. Elle laisse entendre que cette politique viserait la protection des travailleuses et des travailleurs contre des «agitateurs» extérieurs qui tenteraient «d’aggraver les divisions» si de tels messages étaient vus sur les vêtements d’employé·e·s.

Pourtant, au même moment, et alors que le «Pride Month» (le mois de la fierté, du 1er au 30 juin) venait de commencer, Starbucks encourageait ses employé·e·s à porter des symboles LGBTQ+, alors même que certain·e·s craignaient par cette démonstration d’être victimes d’un harcèlement de la part de clients.

«Les collègues LGBTQ+ de Starbucks portant des pins et des chemises LGBTQ+ pourraient eux aussi être victimes de violence entre collègues et de la part de client·e·s», explique à BuzzFeed un travailleur transnoir. «Certains de nos collègues ont subi du harcèlement, de la transphobie ou de l’homophobie parce qu’ils portaient leurs pins et leurs chemises. Et dans chacun de ces cas Starbucks leur a apporté son soutien.»

Mais, chez Starbucks, il arrive que les victimes de racisme ne soient pas des salarié·e·s. En 2018, deux clients noirs attendaient dans un établissement Starbucks la venue d’une troisième personne. Ils ont été accusés d’avoir violé le règlement du restaurant et furent arrêtés pour intrusion. Et pourtant, tous deux l’affirment, ils avaient clairement informé qu’avant de passer commande ils attendaient l’arrivée d’un tiers. Et pourtant, un employé blanc avait quand même appelé la police…

L’événement avait alarmé la presse nationale, et les unes de ses principaux titres ont incité Starbucks à organiser rapidement, et à l’échelle de l’entreprise tout entière, une journée de formation sur le racisme. Pour certain·e·s cette initiative aurait fourni d’utiles informations sur les questions relatives à la race et au racisme que certain·e·s pouvaient ignorer auparavant. D’autres ont exprimé un point de vue plus critique sur cette journée. Selon un employé noir qui a pris part au stage, «à certains moments ils étaient à côté de la plaque… Nous avons visionné quantité de vidéos que nous avons abondamment discutées, mais nous avons beaucoup trop peu échangé entre nous sur ce que nous vivions», a-t-il déclaré au Time. (Article publié sur le site Truthout, le 12 juin 2020; traduction rédaction A l’Encontre)

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