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A l'encontre

La Brèche

Etats-Unis. Qui a tué Eric Garner?

Publié par Alencontre le 21 - décembre - 2014
Eric Garner assassiné

Eric Garner assassiné

Par Salar Mohandesi

Le 3 décembre 2014, le grand jury de Staten Island, à New York, décide de ne pas inculper le policier, Daniel Pantaleo, responsable (ils étaient deux) de la mort d’Eric Garner, un Afro-Américain tué le 17 juillet 2014 alors qu’il était interpellé vendant «illégalement des cigarettes.» Victime d’une prise interdite (étranglement: chokehold, prise qui est interdite par la police de New York), Eric Garner, plaqué au sol, est mort après avoir dit à onze reprises «I can’t breathe» (je ne peux pas respirer). Quelques jours plus tôt, le 24 novembre, le grand jury de Ferguson refusait d’inculper le policier responsable de la mort (8 balles ont été tirées) de Mike Brown, le 9 août 2014, dans cette banlieue de Saint-Louis, capitale de l’Etat du Missouri.

Ces deux «événements» font remonter à la surface des dizaines de meurtres et actes de violence raciste de la part de la police. Un vaste mouvement se déroule depuis plusieurs semaines aux Etats-Unis contre les violences policières contre les Afro-Américains. Le 13 décembre des dizaines de milliers de personnes descendaient dans les rues de nombreuses villes des Etats-Unis criant entre autres «Hands Up! Don’t Shoot!» (hauts les mains, ne tirez pas!) ainsi que «I can’t breathe» (je ne peux pas respirer). Réuni sous le slogan #Black Lives Matter (la vie des Noirs, ça compte!), ce mouvement tend de plus en plus à questionner le racisme institutionnel et les inégalités sociales aux Etats-Unis. (Réd. A l’Encontre)

*****

Nous avons tous vu Eric Garner mourir. Nous sommes tous tombés d’accord, y compris George W. Bush, sur le fait qu’Eric Garner avait été assassiné. Un tel accord superficiel risque toutefois de masquer les causes réelles de sa mort, rendant certain que quelque chose de similaire se reproduise. Nous pouvons tous témoigner du crime mais nous devons à présent nous demander: qui a vraiment tué Eric Garner?

Malgré ce que déclare le système de justice pénale, la réponse manifeste est qu’il s’agit de Daniel Pantaleo. Et nous ne devons jamais oublier que cet homme est un meurtrier. De plus, ainsi que beaucoup l’ont affirmé, le crime de Pantaleo a été rendu possible précisément par l’existence d’un système de racisme institutionnel profondément enraciné. Il en a logiquement découlé la revendication d’apporter des solutions à ce qui est considéré comme un système judiciaire brisé. Pourtant, un risque existe qu’en se centrant exclusivement sur la police, les tribunaux et le système judiciaire, on obscurcisse les causes plus profondes de la mort de Garner.

On rapporte que l’habitant de Staten Island était en train de vendre des cigarettes à l’unité lorsqu’il a été tué. La taxe sur les cigarettes dans la ville de New York, qui s’élève à 5,85 dollars par paquet, a créé une sorte de marché noir des cigarettes ainsi que, par conséquent, une possibilité pour certains – comme Garner, dont l’asthme l’a contraint de quitter son emploi – de se bricoler de quoi assurer son existence.

Interpellation d’Eric Garner

Interpellation d’Eric Garner

Garner était donc l’un parmi des dizaines de millions qui, aux Etats-Unis, sont engagés dans ledit marché du travail informel [qui profite aux grands cigarettiers, en dernière instance] – «illégal» ou clandestin – pour pouvoir se débrouiller. Cela peut aller des sacs à main en contrefaçon au colportage de bijoux fabriqués à domicile, en passant par deal de drogue, la vente de films ou de logiciels piratés. En fait, ils travaillent sans documents, ils sont actifs dans les rues ou trafiquent.

Il ne s’agit pas là d’un phénomène marginal ou anormal. Dans la mesure où le capitalisme «débute non par l’offre de travail mais par l’obligation de gagner sa vie», ainsi que l’écrit l’historien Michael Denning, «le chômage précède l’emploi et l’économie informelle précède la formelle, autant historiquement que conceptuellement». Un emploi à plein temps, libre et décent relève du mythe.

Si ceux qui appartiennent à cette «vie sans salaire» trouvent des emplois dits informels, ils sont normalement employés sur une base temporaire ou saisonnière, avec des salaires très bas. Lorsqu’ils ne sont pas dans le secteur formel, une condition qui dans certains cas peut durer une vie entière, les gens doivent trouver des moyens pour survivre. Car nombreux sont ceux qui soit ne sont pas éligibles pour recevoir des allocations sociales ou parce que ces services eux-mêmes sont en voie de disparition. Les loyers sont trop élevés, la nourriture est trop chère et les soins médicaux sont très chers. Des millions de personnes se trouvent privées des services indispensables à la vie.

Marx a tenté d’expliquer l’émergence historique de cette vie sans salaire en démontrant comment le capitalisme est lui-même structurellement incapable d’employer l’ensemble des personnes qui dépendent d’un salaire pour vivre [soit de la vente de leur force de travail]. Par nécessité, le capitalisme produit «une population ouvrière excédentaire par rapport aux besoins moyens de valorisation du capital et donc superflue.» [Le Capital, Livre I, Chap. XXIII, La loi générale de l’accumulation capitaliste, section 3, production progressive d’une surpopulation relative ou d’une armée industrielle de réserve. P. 706 de la traduction française publiée aux PUF en 2006 sous la responsabilité de Jean-Pierre Lefebvre (1re éd. Editions sociales, 1983)]

Ainsi que la création permanente de ce qu’il appelait une «surpopulation relative» à laquelle «tout travailleur fait partie durant les périodes où il n’est qu’à demi occupé ou pas occupé du tout», marquée par la misère, la souffrance et «disparition définitive éventuelle» [possible death en anglais; pp. 719 et 718]. C’est une vie de violence, un trait constitutif du capitalisme.

Ainsi que l’indique la mort de Garner, la production d’une surpopulation relative est étroitement reliée au racisme. L’histoire du capitalisme démontre que les catégories raciales sont constamment incorporées, et en fait reconstituée, par les processus qui génèrent des surpopulations relatives dépossédées, disciplinées et terrorisées.

Au moyen des discriminations légales, des violences policières, de la gentrification, d’écoles sous-financées ainsi que de prisons surpeuplées, un nombre considérable d’Afro-Américains, de Latinos et d’autres «minorités» sont définies comme étant en «surplus», que l’on peut tuer. A l’échelle internationale cette «déclassification» non seulement justifie les guerres impérialistes, mais elle définit des peuples entiers comme étant des victimes toujours disponibles de la famine, des génocides ou des maladies. A l’intérieur, c’est précisément ce processus qui a tué Mike Brown, Garner et un nombre innombrable d’autres [1].

Aujourd’hui, l’Etat produit activement les conditions d’austérité qui conduisent des personnes comme Garner à tenter de survivre par tous les moyens possibles au «risque» d’être surveillées à chaque coin de rue. Dès lors, une police doit être prête à les fliquer, les emprisonner ou les assassiner pour oser vouloir survivre. Ceux que l’on considère appartenir à une «vie superflue»  se trouvent placés dans un dilemme existentiel: lorsqu’ils tentent de trouver du soutien (structure sociale), ils sont ignorés; lorsqu’ils parviennent à se débrouiller, ils sont harcelés. C’est ce que traduit Garner par ces paroles inoubliables: Chaque fois que vous me voyez, vous voulez me chercher des noises.»

Le meurtre de Garner ne concerne donc pas le seul système judiciaire. Il touche aussi à la manière dont le capitalisme crée des catégories racialisées de personnes en «surplus». Nous devons mettre en question non seulement la police, les tribunaux et le système judiciaire qui réalisent et masquent de tels meurtres, mais le système social qui rend tout cela possible. Nous devons par conséquent prendre exemple sur les mouvements antiracistes du passé et trouver des voies permettant de lier notre critique du racisme avec celle du capitalisme, de telle sorte que personne ne puisse plus jamais être nommé comme faisant partie d’un «surplus».

Daniel Pantaleo doit incontestablement être tenu pour responsable du meurtre de Garner. Mais le même critère de justice devrait s’appliquer au système économique qui jette au chômage des gens en raison d’un asthme débilitant, qui les contraint à faire le trafic de cigarettes dans les rues afin de pouvoir joindre les deux bouts. C’est ce système qui devrait être accusé de complicité de meurtre pour laisser Garner sans défense face à un meurtrier en uniforme. (Traduction A l’Encontre. Article publié le 17 décembre 2014 sur le site de la revue jacobinmag.com)

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[1] Selon des statistiques du FBI, il y a eu plus d’Afro-Américains tués par la police ces dernières années que de personnes mortes au plus fort des lynchages dans le Sud des Etats-Unis. Il y a officiellement aux Etats-Unis 1 million de policiers et 500’000 gardiens de prison. Cette statistique (Bureau of Labour Statistics) ne compte pas les «agents de sécurité» de compagnies privées. Il faut rapporter ce chiffre aux 135 millions de personnes «économiquement actives», dont 100 millions de «travailleurs salariés n’exerçant pas une fonction dirigeante». (Rédaction A l’Encontre)

 

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