vendredi
20
avril 2018

A l'encontre

La Brèche

Par John Nichols

Le choix de Trump pour remplacer Rex Tillerson est celui d’un garçon de courses pour milliardaires. Lors de l’élection de la vague républicaine de 2010, lorsque Charles et David Koch sont devenus des figures marquantes de la politique américaine, le plus grand bénéficiaire des largesses de Koch Industries [une des deux plus grandes sociétés non cotées aux Etats-Unis, active dans le secteur pétrolier, les matières premières, le courtage, la finance, l’élevage, etc., sise à Wichita, dans le Kansas] a été un nouveau venu politique nommé Mike Pompeo. Après son élection à la Chambre il y a huit ans, Pompeo a été appelé le «membre du Congrès des Frères Koch» et «le membre du Congrès de Koch».

Maintenant, Pompeo est en mesure de devenir un secrétaire d’Etat influencé par les frères Koch.

Après avoir servi pendant un peu plus d’un an en tant que «yes-man» de Donald Trump à la Central Intelligence Agency (CIA), Pompeo est le choix de Trump pour remplacer Rex Tillerson, le bouche-trou apathique de l’administration au Département d’Etat.

Pour mesurer à quel point Trump et Tillerson s’étaient distanciés l’un de l’autre, le secrétaire d’Etat sortant a apparemment appris qu’il avait été congédié par Twitter mardi matin 13 mars – lorsqu’un assistant a montré au diplomate en chef du pays un tweet du président annonçant la transition [Pompeo occupera son poste fin mars]. Une déclaration du ministère indiquait que Tillerson n’était pas au courant de la raison de son renvoi.

Tillerson a fait preuve d’une certaine indépendance par rapport à Trump sur des questions allant des cyberattaques russes à l’approche agressive de l’Arabie saoudite envers le Qatar et d’autres pays.

L’attitude de déférence de Pompeo à l’égard de ses bienfaiteurs politiques est susceptible de mieux l’adapter avec un président égocentrique. Il apportera également au poste un avantage qui manquait à Tillerson. Pompeo est un faucon dans la politique étrangère qui s’est farouchement opposé à l’accord nucléaire iranien. Il a alimenté les peurs concernant les musulmans aux Etats-Unis et à l’étranger. Il s’est opposé à la fermeture du camp de détention de Guantánamo Bay et a défendu les programmes de surveillance non constitutionnels de l’Agence nationale de sécurité (NSA) comme étant un «bon et important travail». Il est même allé jusqu’à dire que le dénonciateur de la NSA Edward Snowden «devrait être ramené de Russie et bénéficier d’une procédure régulière, et je pense que le résultat approprié serait qu’il serait condamné à mort» [rien d’étonnant puisque c’est un partisan déclaré de la torture].

Le mépris ouvert de Pompeo pour les droits à la vie privée en particulier et les libertés civiles en général, ainsi que son penchant pour le langage outré et les politiques plus extrêmes sont tout sauf diplomatiques. Cela fera probablement de lui un secrétaire d’Etat encore plus dérangeant que Tillerson, qui était implacablement pro-business dans sa vision du monde, mais qui n’était généralement pas enclin à se battre – même lorsqu’il s’agissait de défendre un Département d’Etat qui s’est effondré sous sa gouverne.

En plus d’être une tête brûlée, Pompeo a longtemps été l’une des figures politiques les plus conflictuelles dans la ville des conflits qu’est Washington, grâce à ses liens avec l’empire commercial mondial privé et secret qui a joué un rôle central dans l’avancement de sa carrière politique. Pompeo est issu de la même communauté d’affaires de Wichita, au Kansas, où le conglomérat pétrolier et gazier de la famille Koch a son siège social. En effet, Pompeo a construit sa propre entreprise avec les fonds avancés par Koch Venture Capital.

Plus important, d’un point de vue politique, est le fait que Pompeo a fait le saut de l’entreprise au gouvernement avec un grand coup de pouce des frères Koch et de leurs cadres. «Je suis sûr qu’il contesterait vigoureusement ce point de vue, mais il est difficile de ne pas le qualifier de membre du Congrès de Koch», dit Burdett Loomis, professeur de sciences politiques à l’Université du Kansas.

En fait, c’est une caractérisation généralement appropriée pour l’homme dont Donald Trump veut faire son secrétaire d’Etat. (Pour ce qui a trait aux Koch, ils peuvent être un peu plus nuancés que ne le suggèrent leurs caricatures. Comme nous le rappellent les observateurs réfléchis dans des publications telles que The American Conservative, les projets financés par les Koch ont au fil des ans baissé le ton par rapport aux positions des conservateurs plus militaristes. Malheureusement, comme c’est souvent le cas des républicains qui reçoivent de l’argent comptant et des encouragements, c’est le plaidoyer de ces hommes d’affaires milliardaires et de leurs alliés pour les décisions politiques nationales et internationales qui favorisent les firmes transnationales qui tend à influencer les Pompeo et leurs semblables.)

Le Center for Food Safety, qui s’est battu avec Pompeo sur les questions d’étiquetage des aliments qui sont d’un grand intérêt pour les industries agroalimentaires mondiales, l’a fait remarquer en 2014: «Mike Pompeo, membre du Congrès, a été le plus gros bénéficiaire des fonds de campagne des frères Koch en 2010. Après avoir remporté l’élection avec l’argent des Koch, le député Pompeo a engagé un avocat de Koch Industries pour diriger son bureau. Selon le Washington Post, le député Pompeo a ensuite présenté des projets de loi favorables à Koch Industries tandis que les Koch engageaient des lobbyistes extérieurs pour les soutenir.»

Rappelant l’élection de 2010, le Center for Responsive Politics a expliqué que «Koch Industries n’avait jamais dépensé autant pour un candidat en un seul mandat comme il l’a fait pour Pompeo, ce qui lui a alloué un total de 80’000 dollars. Koch s’est encore une fois surpassé dans l’élection de 2012 en amassant 110’000 dollars pour la campagne de Pompeo.»

Lorsque Pompeo s’est présenté à la réélection en 2014, il a dû faire face dans les primaires à une campagne serrée avec un autre républicain local qui avait des liens avec les Koch. L’un des plus grands tournants de cette compétition est survenu lorsque les Koch se sont rangés du côté de Pompeo. «KOCHPAC [structure appelée Comité d’action politique pour soutenir un candidat] est fier d’appuyer Mike Pompeo pour le Congrès en raison de son ferme appui aux politiques fondées sur le marché et sur la liberté économique, ce qui profite à l’ensemble de la société», a déclaré à Politico Mark Nichols, homme clé de Koch Industries pour les questions gouvernementales et affaires publiques.

Tout comme les Koch ont été loyaux envers Pompeo, Pompeo a été loyal envers les Koch. C’est un habitué de leurs rassemblements à huis clos, et il s’exprime ouvertement dans leur défense, affirmant que le président Obama et les démocrates «nixoniens» ont injustement «vilipendé» Charles et David Koch. [«nixonien» : allusion évoquant l’ancien président Richard Nixon qui avait limogé en 1973 le magistrat indépendant Archibald Cox qui enquêtait sur le scandale du Watergate].

Mais, bien sûr, la prétendue diffamation a simplement impliqué la remise en question appropriée de l’influence exercée par les milliardaires en général et les Koch en particulier sur la politique et les modalités gouvernementales américaines. Ce n’est pas une préoccupation déraisonnable, si l’on considère qu’en tant que l’un des politiciens les plus importants soutenus par Koch dans le pays, Pompeo a été convoqué quelques semaines seulement après son entrée en fonction pour proposer des initiatives législatives qui «pourraient profiter à de nombreux intérêts du business [des Kochs]».

«Les mesures comprennent des amendements approuvés dans le projet de loi budgétaire de la Chambre pour éliminer le financement de deux programmes majeurs de l’administration Obama: une base de données cataloguant les plaintes des consommateurs concernant les produits dangereux et un registre des pollueurs de gaz à effet de serre de l’Agence de protection de l’environnement», a rapporté le Washington Post en 2011. «Les deux ont été répertoriés comme les principales priorités législatives de Koch Industries, qui a dépensé plus de 37 millions de dollars en lobbying à Washington depuis 2008, d’après les dossiers qui ont été rendus publics».

«C’est la même vieille histoire – un membre du Congrès transportant de l’eau pour le plus gros contributeur à la campagne», s’est plainte Mary Boyle de Common Cause à l’époque.

Maintenant, cependant, c’est une autre histoire, parce que Donald Trump veut mettre «le membre du Congrès de Koch» en charge du Département d’Etat et, par extension, de l’engagement du gouvernement des Etats-Unis dans un monde dans lequel les frères Koch ont beaucoup, beaucoup, d’intérêts. (Article publié dans l’hebdomadaire The Nation, le 13 mars 2018; traduction A l’Encontre)

John Nichols est responsable des questions politiques nationales de The Nation’s. Il est l’auteur de Horsemen of the Trumpocalypse: A Field Guide to the Most Dangerous People in America, from Nation Books, and co-author, with Robert W. McChesney, of People Get Ready: The Fight Against a Jobless Economy and a Citizenless Democracy.

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