mardi
19
juin 2018

A l'encontre

La Brèche

Afrin: barbarie contre espoir

Publié par Alencontre le 16 - mars - 2018

Par Jeunes MPS/BFS Zurich

L’armée turque et les rebelles djihadistes qu’elle soutient sont à quelques kilomètres de la ville d’Afrin. Chaque jour les avions turcs la prennent pour cible. Des lieux de culte antiques sont détruits ainsi que des cimetières pour les combattants tués de la YPG et les combattantes tuées de la YPJ, les unités de protection kurdes de Syrie [1]. Outre ces horreurs, c’est maintenant la destruction totale de la ville qui menace. La menace, c’est un génocide de plus de 800’000 personnes qui vivent encore dans la ville d’Afrin, qui s’y sont réfugiés parce que c’était une des régions les plus sûres de Syrie, jusqu’à ce que la Turquie et ses troupes de djihadistes y déclenchent leur guerre d’agression contraire aux droits des peuples [2].

L’armée turque poursuit à Afrin ce que l’Etat islamique avait commencé à Shingal

Le mot génocide n’est à ce propos pas une exagération. Autour de Afrin il y a de nombreux villages où vivent surtout des Yézidis. En juillet 2014, quelques 30’000 Yézidis durent se réfugier dans les montagnes du Shingal, dans la province irakienne de Ninive (Ninawa), que le soi-disant Etat islamique encerclait. Pour l’Etat islamique (Daech) les Yésidis sont des incroyants et des satanistes qu’il s’agit de détruire. Le service de presse officiel de Daech communiquait qu’ils allaient réduire toutes les femmes et filles yésidies en esclavage. Grâce à quelques unités militaires yésidis de protection du peuple, mais avant tout grâce au soutien du PKK qui, avec des pertes massives, a dégagé un corridor de sauvetage jusqu’à la région de Shingal, des milliers de Yésidis purent être arrachés à l’esclavage et à la mort. Aujourd’hui, cette situation semble se répéter: des 22 villages yésidis autour d’Afrin, un seul n’est pas encore occupé. Beaucoup de Yésidis se sont réfugiés dans la ville d’Afrin. Rien n’indique que les combattants qui assiègent Afrin aient des meilleures intentions que Daech il y a quatre ans. Au contraire.

La Turquie et le recyclage de l’Etat islamique

Depuis longtemps, les avertissements se multiplient pour faire remarquer que les milices djihadistes que la Turquie soutient, et qui se regroupent sous la bannière de «l’Armée syrienne libre», ont avec Daech des recoupements personnels et idéologiques. Ces unités elles-mêmes, d’ailleurs, se sont fait remarquer par plus qu’assez de crimes de guerre et assassinats brutaux de civils. Par exemple, la milice Nour al-Din al-Zenki, qui avance maintenant avec l’armée turque en direction d’Afrin, s’est fait connaître internationalement quand elle a décapité en juillet 2016 un jeune palestinien devant les caméras et dans une ambiance de liesse et de cris de joie [3].

Ce qui est manifeste également, c’est la proximité avec le Front Al-Nosra ou avec Al-Qaida qui sont pour beaucoup d’unités des proches alliés. Mais l’armée turque, elle aussi, est bien connue pour sa cruauté dans la conduite de la guerre, justement quand elle est engagée contre des régions et des populations kurdes. Les forces spéciales turques qui combattent à Afrin sont les mêmes qui ont déjà bombardé et réduit en cendres la ville de Cizre, la vieille ville de Diyarbakir, et d’autres villes kurdes. Ce n’est que rarement que des images de ces villes totalement détruites ont paru dans les médias occidentaux, malgré le fait qu’elles ressemblent étroitement aux images atroces d’Alep et de la Ghouta. Dans les caves de Cizre, soixante personnes ont brûlé en cherchant à se mettre à l’abri des sbires turcs [4] . Qui nécessite encore plus de preuves qu’Erdogan, l’allié occidental, membre de l’OTAN, et généreux acheteur d’armes, planifie un génocide à Afrin et dans tout le Rojava, soit le Kurdistan autonome de Syrie, n’a qu’à écouter précisément ce qu’Erdogan lui-même raconte.

Saluts du loup et nettoyages

Depuis le début de la guerre d’agression illégale par la Turquie, Erdogan et son parti l’AKP parlent de «nettoyages» qu’ils entendent réaliser dans le nord de la Syrie. Ses représentants politiques à Berne ont aussi plusieurs fois parlé de «nettoyages» dans les interviews accordées à la TV suisse [5]. D’ailleurs, il ne faut nullement croire que l’attaque turque ne porte que sur Afrin. L’offensive turque vise tout le Rojava ainsi que d’autres régions du nord de la Syrie. La Turquie sous Erdogan ne tolérera jamais une région kurde autonome et auto-gouvernée à sa frontière sud. C’est également une guerre idéologique contre le projet de démocratie de base, écologique et féministe, dans le Rojava.

Les mots d’ordre de féminisme, écologie et démocratie étaient après tout les repères décisifs du dernier grand mouvement de protestation en Turquie du Parc Gezi sur la place Taksim à Istanbul en 2013. La dictature d’Erdogan ne supporte aucune alternative de cette sorte. Elle ne tolère également aucune voix qui s’exprime contre la guerre. Presque 1000 personnes sont en prison seulement parce qu’elles se sont exprimées de manière critique contre la guerre sur les médias sociaux. En outre, dans les villes turques on voit des affiches du MHP, le Parti d’action nationaliste, l’allié d’extrême-droite de l’AKP, sur lesquelles on peut lire «82 Kirkouk», «83 Mossoul» et désormais déjà «84 Afrin», par allusion aux 81 provinces de la Turquie qui augmenteront en nombre avec l’entrée en Syrie du Nord.

Qui projette toujours encore d’une manière ou d’une autre une inclination démocratique sur le partenaire dans l’OTAN et le chéri des exportations d’armes de nombreuses entreprises d’armement européennes, qui ne veut pas encore voir les tendances fascistes de l’Etat turc, qu’il regarde vers Mersin. C’est dans cette ville de la côte méditerranéenne qu’il y a quelques jours Erdogan a fait pour la première fois ouvertement lors d’une réunion publique le «salut du loup» fasciste. Les Loups Gris, dont le signe caractéristique de reconnaissance est le salut du loup, sont une association fasciste qui fait partie du MHP d’extrême droite. Ils se font remarquer sans cesse à nouveau par leurs attaques contre les Kurdes, les chrétiens, les Arméniens, mais aussi par leur antisémitisme et leur racisme, pas seulement en Turquie mais aussi en Europe par leurs filiales comme l’ATB (Union des associations culturelles turques en Europe) ou ATIB. Le vice-premier ministre Turc Lutfi Elvan, de son côté, accompagnait le salut du loup de Erdogan par le salut Rabia des Frères musulmans égyptiens. Erdogan utilise depuis quelque temps ce salut Rabia pour rallier ses partisans à son cours islamiste [6].

Ce mélange de dictature, fascisme et islamisme est pour le moment en train d’attaquer, avec l’assentiment des forces occidentales, le projet démocratique d’Afrin, le seul endroit en Syrie où les minorités sont protégées par des droits et une participation démocratique. Le silence de l’Occident est assourdissant. Ce silence justifie la Turquie dans son comportement, ce silence va par conséquent justifier un génocide potentiel. C’est à nous de briser ce silence! Les médias s’informent toujours encore auprès des agences de presse turques qui prétendent, entre autres, qu’aucun civil n’est blessé dans la guerre d’agression, que pas un seul nez de personne civile n’a saigné [voir note sur presse francophone]. Qui accorde encore foi, d’une manière ou d’une autre, à de tels mensonges évidents n’est ni neutre ni objectif, mais se place du côté de crimes de guerre au mépris de l’humanité, du côté du fascisme et de la barbarie. Mais les rues ne se taisent pas! Partout en Europe et au Proche-Orient des milliers de personnes sont descendues dans la rue, ont bloqué des trains, ont manifesté devant les ambassades de la Turquie ou de la Russie, ou ont barré l’entrée d’entreprises de l’armement [7]. C’est à nous de monter encore plus la pression et de clarifier qu’il faut maintenant se décider de quel côté on est. Aux côtés de la barbarie ou aux côtés de l’espoir! Résiste libre Afrin! (Article publié le 13 mars 2018:  https://sozialismus.ch/artikel/2018/afrin-barbarei-gegen-hoffnung/ , traduction A l’Encontre)

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[1] https://www.tagesschau.de/ausland/afrin-kulturdenkmal-101.html
[2] https://www.wdr.de/daserste/monitor/sendungen/krieg-gegen-die-kurden-100.html
[3] https://www.watson.ch/International/Syrien/394459981—Gemaessigte—syrische-Rebellen-koepfen-Kind-vor-laufender-Kamera
[4] https://www.heise.de/tp/features/In-den-Kellern-von-Cizre-3378235.html
[5] https://www.srf.ch/sendungen/srfglobal/krieg-gegen-afrin
[6] http://www.kurdistan24.net/en/news/2bfb159b-2ab1-426a-9f91-26143f43bd48
[7] https://www.tagesschau.de/ausland/tuerkei-afrin-103.html

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Note presse francophone

• Sur la politique du gouvernement dictatorial de Turquie concernant sa guerre contre le peuple kurde et plus particulièrement la guerre qui se camoufle sous le nom «l’opération Rameau d’Olivier», il est possible de lire sur le contrôle connu et extrême de la presse turque l’article de Birce Bora. C’est une journaliste et chercheuse turque basée à Londres. Le titre: «Le mythe de l’unité nationale est en train de détruire les médias turcs» [http://www.middleeasteye.net/fr/opinions/le-mythe-de-l-unit-nationale-est-en-train-de-d-truire-les-m-dias-turcs-830422314 ]. Son constat ne souffre pas de doutes, cela indépendamment des options de la rédactrice sur l’YPG, la politique face au peuple kurde et aux organisations qui le représentent.

• Dans la presse francophone, le nombre est grand d’articles mettant l’accent sur la politique criminelle face aux Kurdes et sur ses effets. Certes, une chose sont les gouvernements, autre chose est la presse; la relation entre les deux «entités» n’est pas partout similaire à la situation en Turquie, pour faire court. Pour prendre des exemples récents, dans l’hebdomadaire de droite Le Point et dans sa «newsletter» quotidienne, les articles de Jérémy André, depuis Afrin, donnent la parole aux militants kurdes, en titrant: «Cela s’appelle un nettoyage ethnique»! Le 15 mars 2018, il titre: «Avec les Kurdes bombardés par Erdogan» (accompagné d’une vidéo convaincante). Dans FigaroVox, en date du 13 mars 2018, Pierre Rehov titre, dans un tribune: «Les forces turques, malgré leur démenti, se livrent à un nettoyage ethnique majeur autour d’Afrin, ville située au nord de la Syrie».
Le 15 mars 2018, Le Monde aborde, de son point de vue, deux massacres, au-delà des différences contextuelles et politiques: «Jeudi 15 mars, deux fronts sont ouverts en Syrie: dans le sud du pays, où plus de 70% de l’enclave rebelle de la Ghouta orientale a été prise par le régime, notamment la ville-clé de Hammouriyé; et dans le Nord-Ouest, où la ville d’Afrin, aux mains des Kurdes, pourrait tomber dans les prochains jours sous les assauts des forces turques et de leurs supplétifs syriens. Des dizaines de milliers de civils fuyaient jeudi ces deux enclaves rebelles, selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH)…» Puis, Le Monde continue: «Plus de 30’000 civils ont fui lors des dernières vingt-quatre heures les bombardements turcs sur Afrin, a rapporté jeudi l’OSDH. Les civils tentent notamment de gagner les localités de Nobol et de Zahra, dans un secteur contrôlé par le régime.Le spectre d’un siège de cette ville de quelque 350 000 habitants ou d’un assaut fait craindre un nouveau drame humanitaire en Syrie.» (Rédaction A l’Encontre)

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