lundi
18
novembre 2019

A l'encontre

La Brèche

Par Angus Berwick

 Barinas, Venezuela – L’an dernier, lorsqu’un soir Ceferino Angulo a entendu des cris et des coups de feu près de sa ferme d’élevage laitier des plaines occidentales du Venezuela, il a essayé d’appeler la police, mais sans y arriver. Cela ne l’a pas surpris. L’antenne relais de téléphonie, construite par l’entreprise publique de télécommunications Cantv pour assurer la couverture de la zone, à l’extérieur de la ville de Barinas, ne fonctionne plus.

Les plantes grimpantes recouvrent les pylônes situés dans une prairie vallonnée sur ses 57 acres de terres. Le poste de garde a été abandonné il y a près d’une décennie et aucun employé de Cantv n’est plus passé depuis trois mois, explique Angulo.

«Cela fait quatre ans sans communication. Un signal téléphonique est pourtant l’une des choses dont nous avons le plus besoin ici», déplore-il.

Au cours de la décennie qui a suivi la nationalisation par le gouvernement de l’entreprise, Cantv a réduit ses investissements dans les nouvelles technologies, du personnel qualifié est parti et des voleurs ont pillé son équipement, à en croire des documents internes et les témoignages d’une douzaine d’employés, anciens et actuels, de Cantv.

Les entreprises vénézuéliennes ont du mal à fonctionner parce que les lignes téléphoniques ont cessé de fonctionner, ce qui aggrave la crise qui frappe l’économie du Venezuela depuis cinq ans. Les gens ont par exemple du mal à s’inscrire pour obtenir un nouveau passeport parce qu’ils ne peuvent pas s’inscrire en ligne. [Sans parler du prix, puisqu’il faut compter quatre mois de salaire minimum pour un nouveau passeport et deux mois pour une prolongation, ndlr]

Une porte-parole de Cantv a refusé d’émettre le moindre commentaire. Quant au président de la compagnie, Manuel Fernandez, il n’a pas répondu aux courriels et aux SMS.

En 2017, M. Fernandez avait déclaré que Cantv était un «puissant outil» pour faire accéder la population aux télécommunications et construire l’Etat socialiste. L’utilisation d’Internet dans le pays a quadruplé depuis 2007, avait-il affirmé.

Cependant, les connexions des téléphones cellulaires sont intermittentes à travers le pays. Les gens signalent de plus en plus de pannes de réseau. La faute à des saboteurs de droite selon le gouvernement.

Barinas, dans l’ouest du pays, où l’ancien président vénézuélien Hugo Chávez a vécu et étudié dans sa jeunesse, est l’une des régions les plus durement touchées par la détérioration du service. Dans certains endroits, il n’y a plus de couverture.

Des véhicules rouillés de l’entreprise sont à l’abandon à l’extérieur du siège social local de la compagnie de téléphone, car celle-ci n’a pas les moyens d’acheter des pneus neufs ou de remplacer des batteries. Même les bureaux de Cantv doivent souvent se passer d’Internet pendant plusieurs jours.

Certains des vieux circuits électriques qui fournissent l’accès à Internet aux foyers de Barinas n’ont pas été remplacés depuis le début des années 1990. Plusieurs résidents expliquent être restés plus d’un an sans connexion. «Il y a une crise de l’investissement», selon José Luis Machin, l’ancien maire de Barinas.

Un technicien de Cantv explique en visitant l’infrastructure de l’entreprise à Barinas que plus de 100 mètres de câble en cuivre ont été volés la veille au soir sur un pont, privant par conséquent le quartier d’Internet. Les voleurs font fondre le cuivre ou osent même revendre les câbles à Cantv, selon le technicien et deux autres employés.

En matière de télécommunications, les près de 300 000 habitants de Barinas dépendent désormais des terminaux construits ces dernières années par les entreprises chinoises ZTE et Huawei. A un bloc de là, un terminal de ZTE a été jugé si précieux qu’un garde de la Milice nationale bolivarienne, une branche des forces armées, explique avoir été affecté à sa protection contre les vandales.

«Figée dans le temps»

Fondée en 1930, Cantv a été renationalisé par le président Chavez en 2007 alors qu’il s’efforçait de consolider sa révolution socialiste.

L’entreprise fut par le passé leader dans le secteur des télécommunications au niveau latino-américain. Elle était détenue majoritairement par la société américaine Verizon Communications et cotée à la bourse de New York. A cette époque, elle investissait des centaines de millions de dollars chaque année dans de nouvelles technologies, attirait les meilleurs talents et leur versait des salaires généreux, se remémorent d’anciens employés.

Depuis sa nationalisation, poursuivent-ils, Cantv a comblé des milliers de postes vacants avec du personnel non qualifié. L’entreprise a cessé de mettre à niveau ses serveurs et a interrompu la maintenance de son réseau de fibre optique, ce qui a entraîné des interruptions de service de plus en plus fréquentes.

L’an dernier, M. Fernandez, son président, a déclaré qu’avant sa nationalisation, Cantv était une société élitiste contrôlée par les Etats-Unis, qui exportait ses bénéfices à l’étranger au lieu d’investir dans le pays.

Selon l’indice Speedtest Global Index, le Venezuela se classe parmi les cinq plus mauvais pays en matière de vitesses de connexion large bande et mobile.

Fin 2015, Cantv comptait 2,45 millions d’abonnés à Internet, près de 7 millions d’abonnés au téléphone fixe et près de 14 millions d’abonnés au mobile, selon des données internes consultées par Reuters. La population du pays est d’environ 32 millions d’habitants.

Les salaires moyens chez Cantv valent moins de 8 $ par mois [au moment de ce reportage le 22.11.2018, ndlr] et sont souvent versés en retard. Les gens qui s’opposent au PSUV au pouvoir n’obtiennent pas de promotions, expliquent certains employés.

«L’entreprise est figée dans le temps», affirme Jose Maria De Viana, ancien président de l’unité de téléphonie mobile de Cantv.

Cantv ne publie que peu de détails sur sa situation financière mais une copie privée de ses résultats, consultée par Reuters, pour la période janvier-octobre 2016, montre que l’entreprise n’arrive plus à se financer elle-même. Il lui manquait 2,72 milliards de bolivars, soit l’équivalent de 1,8 million de dollars, pour atteindre son objectif d’investissement et il lui fallait 390 millions de bolivars en «apports extérieurs» pour combler son déficit, selon les documents consultés.

Entre 2013 et 2016, les dépenses salariales de Cantv pour ses 15 000 employés ont quadruplé au rythme des augmentations de salaire du gouvernement pour compenser l’inflation. Deux cadres ayant accès aux données de l’entreprise, qui ont démissionné ces derniers mois, ont expliqué à Reuters que Cantv devait demander des fonds à la Banque centrale (BCV) pour payer son personnel.

L’entreprise souffre également de l’insistance du gouvernement à maintenir ses tarifs à un bas niveau, soit actuellement l’équivalent de moins d’un dollar par mois.

Cantv dépendait d’accords commerciaux avec Huaway et ZTE pour se fournir en équipement et main-d’œuvre. Ces entreprises chinoises étaient rémunérées en dollars via le Fonds de co-investissement Chine-Venezuela, un programme de financement bilatéral. Cantv envoie ses employés en Chine pour y recevoir une formation, ajoutent les deux cadres démissionnaires.

Le président Nicolas Maduro s’est notamment tourné vers ZTE pour la mise en œuvre de projets technologiques. En novembre, Reuters a détaillé le rôle de ZTE dans le développement d’une nouvelle carte d’identité à puce – le Carnet de la Patria – que Maduro utilise, selon ses détracteurs, comme un outil pour surveiller la population et allouer les rares ressources aux personnes que son gouvernement juge les plus fidèles.

Su Qingfeng, chef du bureau vénézuélien de ZTE, a déclaré lors d’un entretien téléphonique que son entreprise n’était pas le plus grand fournisseur de Cantv et ne bénéficiait d’aucun traitement préférentiel en matière de contrats. Un porte-parole de Huawei a refusé de commenter sa relation avec Cantv.

Même le syndicat pro-gouvernemental de Cantv s’est plaint des «graves problèmes» de l’entreprise. Dans une lettre privée adressée à ses membres l’an dernier, le président du syndicat Fetratel, José David Mora, a écrit que Cantv ne pouvait pas obtenir de nouveaux équipements en raison du manque de devises étrangères. Il a expliqué que la compagnie était très endettée envers les entreprises chinoises. «Il y a une impunité totale pour ceux qui ont saigné à blanc cette entreprise», a-t-il écrit, exprimant «le manque total de confiance» dans la direction actuelle. Fetratel n’a pas répondu aux demandes de commentaires. (Article publié dans Barril.info, en date du 27 février 2019. Ce reportage a été réalisé par Angus Berwick avec les contributions de Francisco Aguilar à Barinas, Anggy Polanco à San Cristobal et Andreina Aponte à Caracas. Traduction de F.L., Barril.Info)

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