jeudi
20
juin 2019

A l'encontre

La Brèche

Par Raúl Zibechi

Pour le pouvoir économique et politique, l’industrie minière est la seule activité économique dans les Andes. Il en a été ainsi au Pérou depuis la conquête. Malgré les dégâts évidents qu’elle produit, les critiques sont souvent accusés d’«ennemis du développement» et les communautés qui s’opposent à la méga exploitation minière sont poursuivies, accusées d’être des «organisations criminelles».

La luminosité de Cusco lacère les yeux. Mais aussi, elle attire l’attention, séduit les regards qui se pose ici et là sur les pierres incas, d’abord, et file ensuite vers les montagnes magiques, peu après. Les suaves vallées du Cusco laissent peu à peu la place, que l’on descende ou que l’on continue de monter, à de gorges tapissées par des cultures des plus variées, selon la hauteur, selon les éco milieux que l’on parcoure. Les terres hautes et froides, à plus de 3500 mètres, peuplées par des bergers d’alpagas, lamas et brebis, dialoguent et échangent avec les terres basses et chaudes, terres de maraîchage et de fruits tropicaux.

L’impitoyable géographie des Andes, dans un de ses nœuds centraux, permet de contempler, d’un seul regard, depuis la profondeur de la vallée jusqu’aux sommets enneigés. La région d’Apurimac est cruciale parce qu’abrupte et extrême. L’arrivée à Andahuaylas, la ville la plus peuplée, avec 100’000 habitants, implique de descendre presque deux mille mètres en une petite dizaine de kilomètres de route. Une chute à la verticale, des milliers de méandres, depuis le désert jusqu’à la vallée chaude et humide située à un peu plus de deux mille mètres d’altitude. Il avait raison, le géographe Antonio Raimondi [explorateur italien-péruvien, 1826-1890], de comparer la région à du papier froissé.

Le long du canyon du río Apurimac, qui prend sa source à 5000 mètres d’altitude et se jette dans l’Amazone, nous avons grimpé des parois verticales, vertes et jaunes, accrochées aux versants, où les familles, membres des communes, cultivent la terre dans des conditions explicables seulement par l’obstination nécessaire à la survie. Là-haut, seules les pommes de terre et les fèves défient le froid et les vents; dans les régions tempérées intermédiaires, les épis de blé passent du vert à la couleur ocre qui annonce l’imminence de la récolte; plus bas, dans la chaleur de la plaine, le généreux maïs et une variété infinie de fruits, des mangues, des fruits de la passion, des avocats et des papayes.

Dans quelque coin du chemin, en général près des dizaines de hameaux que nous longeons, les erythrinas majestueuses se dressent avec leurs chapeaux de fruits rouges. En de petits groupes, soudain, apparaissent des îlots de quinoas aux multiples couleurs, depuis le vert martial jusqu’au vert qui devient criard lorsqu’il est illuminé par le soleil de la montagne, en passant par des pourpres brillants, des rouges frénétiques et des camaïeux d’ocres jaunâtres, si bien décrits par le poète né à Andahuaylas: «Les cent fleurs de quinoa que j’ai semées dans les sommets, bouillent multicolores au soleil» (José María Arguedas, poète et anthropologue péruvien, 1911-1969).

L’abus des mines 

Le «couloir minier» traverse trois régions: Cusco, Apurimac et Arequipa. Ce sont 500 kilomètres depuis la mine de cuivre de Las Bambas, située à 4000 mètres, jusqu’au port de Matarani, sur le Pacifique, d’où part le minerai à destination de l’Asie. La route traverse 215 villages et hameaux dans lesquels vivent 50’000 personnes; elle est militarisée parce que toute interruption du trafic coûte des millions aux entreprises minières.

Apurimac est le cœur du corridor, la région la plus pauvre du pays et aussi celle avec le pourcentage le plus élevé de personnes parlant le quechua. Des paysans humbles aux mains ridées et aux pieds calleux, mais pas aussi pauvres que leurs élites, qui ont eu l’idée de créer des universités – dans la capitale Abancay et à Andahuaylas – il y a à peine un peu plus de dix ans et ce pour calmer les mobilisations des femmes présentes sur les marchés, qui ont bloqué les rues pour demander l’accès de leurs enfants aux études supérieures.

Fin avril, les «comuneros» de Fuerabamba s’organisent pour bloquer une route

Entre les mois de février et mars de cette année, la route a été coupée par les comuneros de Fuerabamba pendant 68 jours. Fuerabamba est la communauté qui se trouve le plus près d’une des plus grandes mines du monde qui produit 140 mille tonnes de cuivre par jour. La mine est à 75 kilomètres au sud de Cusco, l’exploitation a commencé en 2015, mais les premiers pas de l’installation ont été faits par la compagnie suisse Xstrata-Cooper [Xstrata avait été acquise en 2013 par Glencore, dont le siège est à Zoug] qui, en 2014, l’a vendue à l’entreprise chinoise d’Etat Minerals and Metals Group (MMG).

Lorsque la compagnie chinoise a acheté Las Bambas, elle entreprit de modifier le projet, qui avait fait l’objet d’une étude d’impact écologique. Le plus grave a été l’abandon du pipeline qui devait emmener le cuivre jusqu’à Espinar, Cusco, où il devait être traité pour être ensuite transporté en camions. Tel est le motif principal du conflit: chaque jour, 600 camions semi-remorques traversent les communautés en convois de 35 unités, créant d’insupportables nuages de poussière.

Les paysans se plaignent du fait que leurs parcelles ont été envahies par la poussière, qu’ils ne peuvent pas sortir le bétail et du fait que le bruit provoqué par cette «vermine de remorques» les empêche de discuter avec leurs voisins. Pire encore, la route traverse leurs terres, sans leur autorisation. De plus, il y passe des dizaines de camions-citernes chargés de combustible, ce qui a rendu la route très dangereuse.

L’ancien président du Pérou, Pedro Pablo Kuczynski [juillet 2016-mars 2018], en prison préventive pour blanchiment d’argent, a occupé la présidence du directoire de Servosa, une entreprise qui possède à présent 400 camions et qui a le monopole du transport de minerai de Las Bambas. Le président, économiste, entrepreneur et banquier a misé très fortement sur le projet minier, en cachant ses intentions sur le transport du minerai. En 2015, le parlementaire Justiniano Apaza a signalé que Kuczynski recevait du financement de l’entreprise minière et que son entreprise avait obtenu «sans appel d’offres 100% du transport du minerai en plusieurs régions du pays». L’année suivante, M. Kuczunski était élu président sans que personne se fasse l’écho des faits dénoncés.

«Comuneros» sans communauté

La logique du modèle d’extraction est implacable. Afin de rendre possible l’exploitation de Las Bambas, les 450 familles de la communauté de Fuerabamba ont été déplacées parce qu’elles habitaient juste au-dessus d’une richesse fabuleuse qui a mérité le plus gros investissement minier du monde: 11 milliards de dollars pour mettre en marche la cinquième mine mondiale. Le nouvel emplacement comptait des logements de «style suisse», les comuneros ont reçu une grosse somme d’argent et dans le nouveau lotissement (à deux kilomètres de l’ancien et à 3800 m d’altitude) il a été construit un dispensaire, des écoles et même un cimetière, déplacé entièrement depuis sa place originale.

Mais ils ne cultivent plus la terre, ils se sentent «comme des pigeons dans un pigeonnier» dans leur nouvelle ville. Les anciens ne savent plus quoi faire sans leurs brebis; ils déambulent sans savoir où aller parmi les modernes maisons alignées semblables à des prisons. Cependant, ils portent la douleur et l’abandon en silence, parce qu’au Pérou, un des épithètes les plus lourds à porter est celui «d’anti-minier».

Dans la région minière, 80% de la population est pauvre et la moitié des enfants de moins de 5 ans souffre de dénutrition chronique. La capitale du district de Las Bambas, Challhuahuacho, à deux kilomètres de la mine, a vu sa population croître de 2000 à 16’000 habitants en peu d’années, un vrai tsunami démographique avec des répercussions sociales profondes. D’après Ruth Vera, membre de Droits humains sans frontières, «les viols, la violence domestique et la délinquance ont fortement augmenté depuis l’ouverture de la mine».

La plupart des hommes travaillent pour des entreprises qui fournissent des services à la mine. Dès lors, ils ont accès à des cantines et des bars, ce qui bouleverse la vie familiale et communautaire, dans une société profondément patriarcale, où la violence jouit d’une légitimité sociale assez large.

L’autre problème est la répression de l’Etat. Selon l’ONG CooperAcción, les 50’000 personnes qui vivent près de la route, «se sont vu suspendre leurs droits à la liberté et à la sécurité personnelles, à l’inviolabilité du domicile et à la liberté de réunion et de libre circulation sur le territoire», l’état d’urgence est appliqué chaque fois qu’un conflit se produit.

Le corridor routier est devenu une pièce maitresse stratégique au Pérou. Il comprend cinq grandes unités minières en cours d’exploitation (dont celle de Las Bambas) et met en réseau pas moins de quatre projets de prospection très importants. Dans ce cadre, la Police nationale a signé, en secret, 31 conventions avec des entreprises minières pour la protection de leurs affaires. Les policiers utilisent, pour leurs déplacements et leurs rondes, des camionnettes appartenant aux entreprises et ont leurs bases d’opérations dans les propriétés minières, ce qui en fait une garde privée au service des sociétés minières. Ces mécanismes permettent que l’on parle désormais de «gouvernement minier» dans la région, dans lequel participent l’Etat et les entreprises.

Dans le conflit qui concerne la mine de Las Bambas, deux questions se détachent. D’une part, 500 comuneros sont toujours mis en examen pour le fait d’avoir participé à des manifestations contre l’entreprise minière. Pour avoir coupé la route, trois paysans devront purger des peines plus lourdes que l’ex-président, qui a, lui, volé des millions. Le mois dernier, les avocats qui conseillent la communauté ont été condamnés à trois ans de prison préventive pour «organisation criminelle ayant extorqué l’entreprise minière». Mais la répression n’est qu’un aspect du conflit. Les conséquences les plus profondes de la présence de la mine peuvent se résumer avec le démembrement des communautés par la désarticulation du tissu communautaire provoqué par ces exploitations minières.

L’utopie de continuer d’exister 

Apurimac est la région qui a vu naître Micaela Bastidas (épouse de Túpac Amaru, XVIe siècle, tué à Cusco en 1572) et José María Arguedas, deux grandes figures de la lutte sociale et des lettres sur le continent. Sur presque toutes les places d’Abancay, la terre de Micaela, il y a une statue blanche à son honneur, avec ses longues tresses et une main levée au ciel. La tombe d’Arguedas se dresse sur une place où convergent, depuis la nuit des temps, les paysans qui arrivent au marché d’Andahuaylas, où il est né il y a un siècle (1811-1969).

Le martyre de Bastidas aurait mérité quelque peu de compassion de la part des héritiers de la conquête. Elle a été emmenée avec ses enfants, Hipólito, 18 ans, et Fernando, 10 ans, ainsi que son époux, à la Place d’armes de Cusco, où ils ont été exécutés un à un après avoir été torturés. Micaela fut obligée de regarder la mort de son fils aîné, dont ils ont tranché la langue pour avoir dit du mal des Espagnols, avant de l’exécuter. Il a été étranglé en public avec la méthode du garrot, pour être enfin achevé à coups de pied.

A la lumière des propos de l’anthropologue quechua Gavina Córdova, née à Ayacucho et vivant à Andahuaylas, on ne pourrait pas dire que cet épisode fait partie d’une histoire révolue. Les mines à ciel ouvert actualisent le fait colonial ou, en citant le plus important sociologue latino-américain, Aníbal Quijano, elles renforcent le «caractère colonial du pouvoir», resté intact malgré la disparition de la période coloniale. Le droit de cuissage est toujours de mise à la montagne, que ce soit sous la forme d’abus sexuel ou alors adapté aux nouveaux rapports qui permettent, par exemple, que les employeurs ne payent pas de salaire pendant les premiers mois «d’essai» des nouveaux salariés.

Mais le colonialisme a un côté plus fétide encore: celui des propres organisations sociales et politiques qui résistent à l’industrie minière, mais aussi les partis de gauche. Le journaliste Jaime Borda, président de Droits humains sans frontières, indique que «dès 2006 et jusqu’à 2014, la plupart des dirigeants communaux ont mal fini leurs mandats, accusés d’abus de pouvoir, de malversations et de négocier avec les entreprises dans le seul but de favoriser leurs familles». Les entreprises minières disposent de moyens importants afin de faire élire, dans les communautés, des personnes fidèles à leurs intérêts, ce qui enclenche de féroces disputes pour les postes de direction.

Dans nombre de cas, souligne le journaliste, «la communauté ne réagit plus comme un groupe cohérent, mais comme une somme d’individus où chacun veille pour ses intérêts». Pour sa part, Córdova souligne que les terrains communaux sont en train d’être divisés en parcelles pour devenir des objets de propriété privée, parce que, pour l’entreprise minière, il est plus facile de négocier avec les familles qu’avec la communauté.

La symbiose entre modernité et exploitation minière, entre développement et caractère colonial du pouvoir, est en train de causer plus de dégâts que ceux, déjà bien nombreux, causés par la période coloniale et par la république en cinq siècles. Un peu plus d’un demi-siècle après avoir écrit «Appel à quelques docteurs» (Llamado a algunos doctores), un poème déchirant d’Arguedas dans lequel il dénonçait la discrimination de la culture quechua, «le quinoa aux cent couleurs» qu’il aimait et célébrait est devenu une marchandise hautement prisée dans les restaurants des pays développés, mais il est aussi devenu un produit de luxe, inaccessible, pour les familles des communautés.

«Je sème le quinoa aux cent couleurs, de cent variétés, de puissante graine. Les cent couleurs sont aussi mon âme, et la vie de mes yeux», disait le poète. Arguedas n’a pas vécu pour voir la destruction de ses rêves régénérateurs, il a préféré s’en aller par sa propre volonté, plutôt que de contempler impuissant la destruction du monde qu’il aimait. (Article publié dans l’hebdomadaire uruguayen Brecha, en date du 17 mai 2019; Raúl Zibechi a écrit cet article suite à sa visite dans la région de Cusco et d’Apurimac; traduction A l’Encontre)

 

Le couloir minier
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Les dominants, l'euphémisation des termes et la novlangue

George Carlin (1937-2008) était un «humoriste» politique et social qui décortiquait la société capitaliste américaine et éclairait ses principaux traits. Dans ce spectacle donné en 1990, il instruisait le procès de la novlangue qui s'est imposé avec force depuis lors, aussi bien dans la gestion des guerres impérialistes que dans le management des entreprises, pour s'enraciner dans la vie quotidienne. Après la crise des «subprimes», on n'est plus «sans domicile», mais on a choisi un «mobile home» avec le peu d'épargne qui a résisté à la fonte brutale imposée par les banques et les assurances et qui a contraint des propriétaires de petites maisons à s'acheter une caravane de seconde main et de chercher, dans les vastes contrées des Etats-Unis, un nouvel emploi.

George Carlin avait un esprit décapant, donc éliminant les idées superficielles dominantes pour faire ressortir le véritable sens de ce qu'elles ont pour fonction de cacher, de camoufler.

(Réd. A l’Encontre)

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