mardi
15
octobre 2019

A l'encontre

La Brèche

Par Oscar-René Vargas

«Ne dérange jamais l’ennemi qui est en train de commettre une erreur.»
Napoléon Bonaparte

1. Les pouvoirs du capital peuvent, selon les circonstances, gouverner en usant de systèmes et méthodes politiques différents. Ainsi, le grand capital, dans sa trajectoire historique, a gouverné par l’intermédiaire de gouvernements conservateurs, pendant la dictature somoziste; dans les années 1980 par des gouvernements néolibéraux mais aussi pendant la dictature Ortega-Murillo. Toutes ces formes de gouvernement ont conservé le caractère de capitalisme dépendant du Nicaragua et elles ont permis la concentration des richesses en bénéficiant ceux «d’en haut» en appauvrissant «eux d’en bas».

2. A l’intérieur de l’hétéroclite Alianza Cívica [coalition d’opposition], cohabitent plusieurs groupes populaires mais aussi d’autres, représentants du grand capital. Ils ont des visions différentes mais ils sont tous disposés à respecter le scénario des élections anticipées. Un autre aspect à retenir est celui de l’ego des leaders autoproclamés, avec des aspirations personnelles et des velléités d’arriver au pouvoir.

3. Le problème des ego a été un facteur fondamental qui explique pourquoi il a été si difficile de parvenir à acculer et vaincre le régime Ortega-Murillo. Quelques éléments plus faibles de l’Alianza Cívica, liés au capital, n’ont pas supporté la pression; épuisés, exténués, ils ont signé des déclarations et des accords sans en mesurer les conséquences pour l’avenir.

4. L’essence de la politique du grand capital est son oscillation constante entre des demandes des secteurs populaires (les étudiants, les femmes, les paysans, etc.) et la volonté de parvenir à établir un pacte avec le régime Ortega-Murillo. Les représentants du capital se sont toujours déplacés tel un pendule d’une position à l’autre dans le but d’obtenir les coûts les plus bas possible.

5. Dans ce combat d’influences à l’intérieur de l’Alianza Cívica, le grand capital a le dessus. Les secteurs populaires qui cherchent non seulement la chute de la dictature, mais aussi une transformation sociale qui bénéficie à «ceux d’en bas» ont moins de poids.

6. Nous sommes dans une période de transition, entre deux raz-de-marée sociaux, depuis la première vague du mois d’avril et la deuxième, qui se profile à l’horizon.

7. Face à la perspective de la deuxième vague, quel est l’objectif à long terme du capital? Celui-ci prévoit la chute du régime devant une possible nouvelle vague sociale; face à cette possibilité, il cherche comment faire pour paralyser, dévier et neutraliser le mouvement social afin que la victoire de l’insurrection citoyenne apparaisse comme une victoire de l’Alianza Cívica.

8. L’Alianza Cívica semble attachée, avec des nœuds quasi invisibles, à un scénario qui, jusqu’à présent, a favorisé les plans d’Ortega-Murillo, et elle semble ne pas comprendre que sa faiblesse n’est due qu’à elle-même, à ses hésitations.

9. Il ne serait pas juste d’en conclure pour autant que l’Alianza Cívica joue le jeu du gouvernement; mais dans ce «jeu», c’est bien le gouvernement qui continue de gagner du temps en donnant très peu en échange de peu, avec la stratégie mise en place.

10. Le pacte, une manœuvre faite en coulisses, conclu entre le grand capital et le régime, n’est possible que par l’absence de mobilisations dans la rue, sans qu’il y ait de pression de la part des citoyens auto-convoqués et ce dans l’absence d’un leader national issu des rangs des secteurs populaires.

11. Pour l’heure, le bilan de la lutte contre la dictature est contradictoire. Le pic de la mobilisation atteint entre avril et juin 2018, a manqué de continuité. Cependant, l’économie va reculer de 10% en 2019 par rapport à 2018, avec des conditions qui vont encore se dégrader à cause de la crise sociopolitique prolongée.

12. La conjoncture politique actuelle est marquée par l’attente de la fin de la dictature avec des élections anticipées. Les secteurs prédominants de l’Alianza Cívica soutiennent qu’il est possible d’obtenir dans les urnes ce qui n’a pas été obtenu par la rue: la fin du régime.

13. Des membres de l’Alianza Cívica pensent que la campagne électorale pourrait nourrir une nouvelle vague de mobilisations sociales si toutefois il y avait une candidature unifiée de l’opposition et si la campagne électorale était transparente, avec des garanties.

14. Lors d’un processus électoral, le régime usera de tous les recours dont dispose l’Etat pour essayer de faire élire le parti du gouvernement, en se servant des divisions de l’opposition, en menant une campagne sale, avec des manœuvres des services d’intelligence et en imposant des paramilitaires dans les bureaux de vote.

15. Si le pouvoir autoritaire continuait de faire face à des difficultés croissantes, si la crise du régime s’aggravait, si les institutions de la dictature montraient leur incapacité à supporter la pression des contradictions internes ou externes ou, si comme il arrive souvent, il y avait une combinaison de ces deux facteurs, on ne pourrait pas écarter d’avance un coup d’État des militaires afin d’éviter la victoire du mouvement social. Bonne ou mauvaise, c’est une possibilité.

16. La spirale de violence étatique n’est pas terminée. Au lieu de prendre toutes les mesures à sa portée pour en garantir sa fin, le régime continue d’instaurer une ambiance de terreur, dans laquelle toute tentative d’exercer la liberté d’expression et le droit de réunion est matée, réprimée.

17. Le gouvernement Ortega-Murillo a réagi en déployant la police dans le but d’intimider, de semer la terreur et d’empêcher l’exercice des droits des citoyens, établis pourtant dans la Constitution. La maladresse provinciale du régime montre que sa pensée politique est complètement ébranlée.

18. Le système politique actuel est arrivé à un état de décomposition en raison de l’affaiblissement manifeste du pouvoir dictatorial. Le peuple Nicaraguayen subit la répression avec patience, mais non pas de manière passive.

19. Pour stopper le déraillement, il reste peu de temps, les pouvoirs de fait traditionnels sont ailleurs, ils sont en lutte pour faire prévaloir leurs intérêts évidés.

20. Les sanctions internationales sont comme les banderilles plantées sur un taureau: elles le font saigner, l’affaiblissent, mais sans le tuer. Le régime devient plus sensible à cause de la pression venue de l’étranger, mais seule une action issue de l’intérieur pourra le mettre effectivement en échec.

21. Le niveau de désintégration de la base sociale du régime, sa démoralisation politique, l’ineptie de ses dirigeants, ses erreurs fréquentes, etc., ce sont autant d’éléments favorables pour le mouvement social qui doivent servir de ligne de mire pour l’élaboration d’une stratégie générale. Il faut avoir à l’esprit que le régime Ortega-Murillo ne détient pas le pouvoir économique et politique qui lui permettrait de résister à la pression d’une crise économique qui s’amplifie.

22. Le moment est venu d’évaluer la situation, de comprendre les raisons de la stagnation sociale, d’être prudents dans la prise de décisions, de reconnaître la nécessité d’une deuxième vague sociale et d’identifier les points faibles de la dictature, afin d’avancer sur le chemin qui nous permette de surmonter les difficultés.

23. On ne peut pas jouer à colin-maillard devant les problèmes du pays; il ne faut pas non plus se taire, attendre, se consoler avec l’idée que la lutte est l’affaire des pouvoirs traditionnels. Ni le parti officiel dans son ensemble, ni son appareil, sont immuables ou impossibles de modifier. La classe politique traditionnelle du pays est caduque, sa structure de base est minée, elle a besoin d’être rénovée.

24. Les secteurs progressistes doivent faire un pas décisif afin de passer par-dessus l’Etat-Nation converti en cloaques par les dictateurs. On se doit d’être plus perspicaces et avisés que jamais. On doit savoir que le destin de la dictature se jouera dans une combinaison nécessaire entre les actions de l’extérieur et les processus indispensables s’exprimant à l’intérieur du pays.

25. Il est impossible de prévoir les variantes possibles du processus. Mais dans des situations aussi complexes et qui requièrent autant de responsabilité, il faut se laisser guider par la norme contenue dans l’expression française: «Faire ce qu’il faut faire, quoi qu’il advienne!»

26. Pour vaincre, il ne faut pas seulement de conditions objectives, tant de l’extérieur que de l’intérieur, mais quelques facteurs subjectifs: l’organisation, la direction politique et la stratégie. C’est-à-dire: tout dépendra du degré d’organisation, du rapport de forces et du niveau atteint dans ce processus contradictoire.

27. Le b.a.-ba du mouvement politique nous indique que nous devons mettre en place la formation d’un gouvernement provisoire, dans le but de donner une direction politique au mouvement social insurgé, pour pouvoir établir une coordination plus efficace entre les actions de l’extérieur et celles de l’intérieur et aussi pour concentrer la dynamique de la lutte contre la dictature.

28. Nous devons examiner les forces économiques, sociales et politiques fondamentales afin de tracer la courbe des luttes. La tâche principale d’un gouvernement provisoire consiste à créer des points d’appui d’un point de vue moral, matériel et politique favorables, tant à l’extérieur du pays comme à l’intérieur, en vue de la lutte qui approche. (San José, Costa Rica; 23 juin 2019; traduction A l’Encontre)

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