mercredi
23
octobre 2018

A l'encontre

La Brèche

Par notre correspondant
à Managua

Il y a cinq mois, Ortega était omnipotent, omniprésent omni-existant; il n’est plus omnipotent. Il a perdu des alliés dans des centres de pouvoir effectifs. Le mariage de type corporatiste avec le grand capital a été rompu; il a perdu la rue; il a perdu sa base sociale; il s’est fait connaître à l’échelle internationale comme un despote, un meurtrier, un menteur, un violateur des droits de l’homme. Son pouvoir ploutocratique a été mis en évidence au même titre que les mécanismes de contrôle de toutes les institutions de l’Etat.

Mais deux questions relatives au gouvernement Ortega-Murillo sont le sujet de toutes les interrogations pour tout un chacun: 1° Personne ne peut être certain de la «date» à laquelle prendra fin le gouvernement Ortega-Murillo. 2° Le binôme veut rester au pouvoir à tout prix. Ortega-Murillo ont fait trois paris stratégiques pour survivre au pouvoir.

1° Mettre fin à l’existence de toutes les barricades, de tous les barrages et autres blocages routiers.

Ortega a obtenu ce démantèlement à la pointe des fusils d’assaut et grâce la répression, faisant des centaines de morts, des milliers de blessés, des centaines de prisonniers politiques; avec un coût politique très élevé au plan international. Cependant, il n’a pas réussi à vaincre politiquement les protestations et n’est pas parvenu à empêcher la poursuite des mobilisations [1]La stratégie d’Ortega vise à rester au pouvoir, en poursuivant la pratique des persécutions, des incarcérations et des assassinats – bien que les incarcérations deviennent une priorité – afin de disloquer les protestations et de faire taire les voix grâce à une politique de terreur [ce qui contraint des activistes à l’exil]. Cette logique conduit à une perte de la base sociale de l’orteguisme, à ne pas confondre avec le sandinisme. Son intérêt est de s’accrocher au pouvoir contre vents et marées, contre ce qui peut apparaître opposé au bon sens, à la raison et à la vérité des faits, enregistrés par diverses organisations de défense des droits humains, entre autres. Tout compte fait, cela ne fonctionnera pas. Il pourra se maintenir au pouvoir pendant un certain temps, mais la détérioration de l’économie va s’accentuer. La pauvreté et le chômage vont augmenter.

Quoi qu’il en soit, le gouvernement Ortega-Murillo est inapte à gouverner, pas même sur la base de ses propres critères. Si les agences de notation accomplissaient leur travail, selon des normes strictement professionnelles, toutes lui attribueraient une note très négative. La véritable expertise du gouvernement Ortega-Murillo consiste à rendre public ce qu’il ne sait pas faire! Il ne stabilise pas la situation; il ne transmet pas un sentiment d’espoir ou de confiance; et il ne parvient pas à consolider une économie efficiente. L’orteguisme-murillisme s’affirme comme sandiniste et se revendique d’un sandinisme qui n’en est pas un et qu’il n’est pas.

2° Eviter les sanctions internationales qui sont vraiment efficaces.

La répression brutale a permis à des secteurs de l’establishment politique américain et international de condamner ces actions. L’Organisation des Etats américains (OEA), le Conseil de sécurité des Nations Unies et la Commission des droits de l’homme des Nations Unies l’ont accusée de violer les droits fondamentaux des Nicaraguayens.

La Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH) et le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (HCDH)ont présenté, le 27 septembre 2018, leurs rapports respectifs sur la «crise au Nicaragua» à la Commission des droits de l’homme du Congrès américain. La réunion s’est tenue à la demande de la Commission des droits de l’homme du Congrès étasunien, qui souhaitait obtenir des informations actualisées sur la situation.

La Commission sénatoriale des relations internationale des Etats-Unis a approuvé la loi portant sur «la conditionnalité des investissements au Nicaragua» ( Nicaraguan Investment Conditionality Act), connue sous le nom de NICA-ACT et la loi de 2018 sur les droits humains et la lutte contre la corruption au Nicaragua.

Le NICA-ACT consiste à ce que le gouvernement des Etats-Unis se prononce contre les demandes de prêts internationaux adressées par le gouvernement nicaraguayen aux organisations financières internationales, à l’exception de prêts pour raisons humanitaires ou ayant pour but de «promouvoir la démocratie dans le pays». Le but de la loi 2018 est que Washington applique des sanctions visant les membres du gouvernement nicaraguayen qui sont identifiés par les Etats-Unis comme responsables du meurtre de personnes ayant manifesté pacifiquement.

Les Etats-Unis cherchent – certes pas sans relation avec leur politique historique de domination en Amérique centrale; mais ces initiatives présentes ne peuvent être appréhendées en faisant abstraction des pratiques de l’ensemble des organes répressifs au Nicaragua depuis avril 2018 et des exigences populaires – à «coincer» le gouvernement d’Ortega afin de l’obliger à mettre fin à la répression et à la violence que le régime a déclenchées contre les citoyens et citoyennes en utilisant ses «troupes de choc», ses groupes paramilitaires et sa police. Ils visent aussi à promouvoir des sanctions draconiennes afin qu’Ortega autorise des élections libres et transparentes comme l’exige une majorité populaire, institue l’indépendance des pouvoirs de l’Etat (en particulier le pouvoir judiciaire) et l’arrêt des diverses violences exercées contre les citoyens qui, simplement, veulent mettre en pratique leurs droits constitutionnels à la mobilisation civique et pacifique.

Avec les lois adoptées, les Etats-Unis peuvent appliquer des sanctions par le biais du contrôle qu’ils exercent sur les circuits bancaires et commerciaux. Tant que le Nicaragua ne disposera pas d’un autre Swift [2], c’est-à-dire d’un canal alternatif pour ses transactions commerciales avec le monde, autrement dit d’un système indépendant de transactions financières hors de portée du dollar et des banques américaines, les lois adoptées par les diverses instances états-uniennes (si elles sont appliquées) auront un impact catastrophique sur l’économie nicaraguayenne (ce qui minerait encore plus le pouvoir du régime Ortega-Murillo).

3° Obliger les entrepreneurs à un nouveau pacte social.

Malgré les pressions sur le capital financier et agro-exportateur au moyen de la promotion de saisies et occupations de terres [encouragées et organisées par le gouvernement, à la fois, dans un but de «négociation» et pour se créer une base sociale dans le secteur agraire] dans différentes régions du pays, le régime n’a pu faire plier des secteurs du grand capital, qui étaient ses alliés jusqu’au 18 avril 2018.

L’«élan nicaraguayen» passé dont le gouvernement Ortega-Murillo s’est vanté, avec un succès relatif à l’intérieur et à l’extérieur du pays, a pris fin et le momentum est au déclin. Les dirigeants d’entreprises et plusieurs leaders d’opinion politiques, anciennement proches du gouvernement, ont pris leurs distances. La crise de légitimité du binôme Ortega-Murillo, comme la réalité quotidienne ainsi que la répulsion provoquée par sa politique conduisent à cette faillite sociale, éthique et morale que nous subissons dans ce pays.

Si toutes vos hypothèses ne sont pas concluantes, la question à se poser est la suivante: que feront Ortega-Murillo pour rester au pouvoir? A ce jour, il n’y a pas d’accord entre les anciens alliés (le grand capital et sa représentation) et le gouvernement. Et le régime ne veut pas non plus négocier une solution avec les auto-convoqués.

Un secteur d’analystes pense que le couple présidentiel est pathologiquement insensé et qu’il entraînera le pays dans un désastre total. Une autre fraction pense qu’il pourrait changer ses priorités et négocier dans le but d’essayer de rester au pouvoir ou de conserver une part de son pouvoir sur la scène politique nationale.

Les risques concernent le pays pris dans son ensemble. Devons-nous «parier» sur leurs pathologies ou sur leurs intérêts?

Dans le premier cas, la débâcle du gouvernement sera très profonde et peut-être irréversible. L’effet direct d’une répression tous azimuts a abouti à la perte désastreuse de sa base sociale. A tel point qu’il a dû recourir à des secteurs jusqu’ici socialement marginalisés (par sa politique) pour occuper des terres ou encore aux paramilitaires pour démanteler les barrages et tenter de recomposer une base sociale dans le secteur rural. Cependant, par la suite, il a dû commencer à «libérer» des terres occupées, appartenant à des grands propriétaires, afin de créer la possibilité de négocier avec des firmes de l’agro-exportation. Par conséquent, suite à ces oscillations, il a de nouveau perdu une fraction de sa base sociale, récemment captée. En outre, son assise sociale se rétrécit, de manière accentuée, sous les effets de la crise économique déjà présente et qui va accroître le nombre de pauvres et de chômeurs.

Selon la deuxième option mentionnée, il est possible que le gouvernement Ortega-Murillo tente de se recomposer en procédant à des réformes et en élisant de nouveaux fonctionnaires dans différents départements de l’Etat. Toutefois, nous ne devons pas nous tromper nous-mêmes: le pays est plongé dans une situation désastreuse. Le danger n’est autre que la possibilité d’une faillite, dans relativement peu de temps.

Partout dans le pays, nous pouvons établir le constat que le tissu social est déchiré et que le désespoir est profond. Les capacités productives, les activités autonomes de la paysannerie, les modalités saines de coexistence sociale et de socialisation ont été systématiquement détruites. La plupart des gens sont en crise profonde et luttent souvent pour leur survie. Des milliers de personnes ont dû quitter leur logement, leur quartier et leur communauté pour ne pas être arrêtées, harcelées et pour sauver leur peau, un peu au hasard, en prenant le chemin d’autres pays [comme au Costa Rica, où des réactions xénophobes, contre les réfugiés, se sont exprimées]. Le gouvernement Ortega-Murillo a donc peu de marge de manœuvre et devra négocier, sous une forme ou une autre, une issue à la crise.

Il y a quelques années, voyant l’obscénité des pratiques de la nomenclature pour conserver ses parts de pouvoir, un ami poète disait: «Nous sommes perdus dans les mains d’une folle au pouvoir, qui est une croix (hybride) d’arbre de Noël [allusion aussi aux «arbres de vie» géants qui obstruaient la capitale] et de corbillard.» Au fil des ans, je crains que cette métaphore géniale ne se réalise.

Cependant, j’ai tendance à croire que la solution qu’adoptera le binôme au pouvoir, sur le fil du rasoir, sera de préserver ses propres intérêts et de négocier. J’ai peur de me tromper parce que l’autre option serait un désastre pour le Nicaragua et son peuple. (Article rédigé le 1er octobre 2018; traduction Réd. A l’Encontre)

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[1] Les journalistes qui se réclament d’une certaine indépendance sont poursuivis; des canaux de TV autonomes sont interrompus ou subissent des menaces et des «visites» de la police; les avocats qui défendent les victimes de la répression subissent de même un harcèlement accru. De fait, se met en place un «état d’exception»: la criminalisation des activités sociales constitue une des dimensions de la caractérisation de toute protestation comme relevant du «terrorisme». Un exemple est fourni par l’arrestation d’une femme âgée de 78 ans, connue comme Doña Coquito,qui distribuait de l’eau à des manifestants, en fait pour gagner sa vie, comme elle l’a raconté: «Ils m’ont appelée vieille brigande et m’ont jetée dans la camionnette comme si j’étais un cochon.» Voilà à quoi peuvent servir les 20’000 «gardiens de l’ordre» – en additionnant les policiers et les militaires et paramilitaires – pour créer un climat d’incertitude et de contrôle socio-policier.

Malgré les mesures prises par le régime plus qu’autoritaire d’Ortega-Murillo, des initiatives de protestation continuent. Il y a eu un appel à une grève des achats de 24 heures, lancée le 1er octobre, portant aussi bien sur les boissons gazeuses, le tabac, la bière que sur le rhum. Le sens de cet appel – relayé par des organisations sociales et des militants représentatifs tels que l’étudiant Jean Carlo López et la leader paysanne Francisca Ramírez (les deux ayant un statut de réfugié) – était expliqué de la sorte: diminuer les ressources des impôts indirects (sorte de TVA) captées par le gouvernement et utilisées pour la répression. Ce jeudi, plus de 10 organisations et mouvements sociaux, réunis dans une alliance appelée Unidad Nacional Azul y Blanco, ont annoncé un plan d’actions, quand bien même la police a déclaré que «toute manifestation qui n’a pas l’agrément des autorités policières est illégale».

Un sondage publié le 26 septembre, effectué entre le 6 et le 18 septembre sur un échantillon de 1200 familles réparties sur tout le territoire national, avec une marge d’erreur limitée (niveau de confiance 95%), donnait les résultats suivants: en mai 2018, 57% des personnes interrogées exigeaient le départ d’Ortega-Murillo; en septembre, 61%. Des élections anticipées qui se réaliseraient en 2019 étaient demandées par 60% des personnes interrogées. L’échéance formelle pour de nouvelles élections se situe en novembre 2021 et le mandat présidentiel prend formellement fin en 2022. (Réd. A l’Encontre)

[2] Society for Worlwide Interbank Financial Telecommunications (Swift) est un réseau possédé par les banques qui sert aux échanges interbancaires mondiaux ; plus de 7000 institutions y sont raccordées dans 192 pays. Sur la crise économique : une des ressources importantes du pays, le tourisme, compte une perte de 600’000 visiteurs, 80% des petits hôtels ont cessé leurs activités et la destruction d’emplois qui en découle est estimée à 40’000. La perte en devises est estimée à 400 millions de dollars. Le secteur de la distribution de biens de consommation est le plus touché, selon le dernier rapport, en date de juillet 2018, de la Fondation nicaraguayenne pour le développement économique. (Réd. A l’Encontre)

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Nicaragua: «100 jours de lutte pour la liberté», conférence de presse du 25 juillet

Voir la traduction française de cette conférence de presse publiée sur le site A l'Encontre le 26 juillet 2018

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Nicaragua: paysans assassinés par les paramilitaires d'Ortega

Voir l'appel de solidarité internationale publié sur le site A l'Encontre le 18 juillet 2018

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