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décembre 2018

A l'encontre

La Brèche

Nicaragua. L’économie au bord du gouffre

Publié par Alencontre le 28 - novembre - 2018

2018: une chute du PIB entre 4 et 5%

Par Oscar-René Vargas (contraint à l’exil)

1.– La crise sociopolitique actuelle s’est traduite par: une baisse de la production, un chômage et un sous-emploi en hausse constante, une augmentation de la pauvreté, une baisse des recettes fiscales avec, dès lors, un déficit budgétaire plus massif, la fuite des dépôts en devises encore présentes dans le système financier national et la perte de réserves en devises étrangères de la Banque centrale ainsi que des banques privées.

2.- Le 9 novembre 2018, l’agence de notation internationale Standard & Poor’s Global Ratings a abaissé la note souveraine du Nicaragua de B à B -, donc avec une perspective négative, en raison des conséquences économiques produites par la crise ouverte commencée en avril. Cette dernière a provoqué une perte de confiance dans le secteur privé qui, jusqu’à l’éclatement de la crise, fonctionnait selon le modèle du «dialogue public-privé», c’est-à-dire de la collaboration entre les cercles restreints du pouvoir Ortega-Murillo (parti-Etat), avec un système d’avantages qui était mutualisé.

3.- Ce déclassement par Standard & Poor’s est dû à l’érosion de la situation budgétaire et financière, au tassement du PIB par habitant, à la vulnérabilité de la balance des paiements et aux rigidités de la politique monétaire. Les risques sont accrus pour la stabilité du secteur bancaire, frappé par la récession comme par l’impasse politique: au sens d’une répression sévère et d’un régime autoritaire qui révèle, en même temps, sa faiblesse en termes de base socio-politique effective et son isolement international. Dans une telle conjoncture, se manifeste l’essor de gangs de délinquants qui ne craignent pas trop la police!

4.- Le Nicaragua a une économie très ouverte qui dépend dès lors fortement des importations: plus de 50% du PIB nécessite des intrants divers importés, soit des biens de consommation, soit des biens d’équipement. Par conséquent, un montant élevé de devises étrangères est nécessaire pour financer l’appareil productif.

5.- D’où viennent les devises pour soutenir les importations? Principalement des exportations, des prêts d’organisations multilatérales, des dons, de la coopération internationale, des envois de fonds des familles émigrées, des investissements directs étrangers, du tourisme et du trafic illicite de drogue. Depuis avril 2018, à l’exception des envois de fonds, toutes les autres sources souffrent de sérieux resserrements, certaines plus graves que d’autres.

6.- Les ressources vénézuéliennes ont rapidement diminué, passant d’une moyenne de plus de 500 millions de dollars par an entre 2010-2014 (prêts de PDVSA: Petróleos de Venezuela, S.A) à 296 millions de dollars en 2015 et 136 millions en 2016. En 2017, ces prêts ont à peine atteint 31 millions de dollars. En 2018, ils seront presque réduits à rien.

7.- En août 2018, le gouvernement a indiqué une réduction de 185% des dons et de 36,9% des prêts. D’ici 2019, cela signifie une nouvelle réduction des «dons» de 27%; pour les prêts la situation est encore incertaine.

8.- En 2011, la coopération («aide») extérieure totale a approché 1,5 milliard de dollars, dont 40% provenaient de prêts de PDVSA et 36% d’organisations multilatérales (BID+BM+FMI). En 2017, le total de la coopération extérieure s’est réduit à 981 millions de dollars, dont seulement 3% provenaient de prêts de PDVSA et 79% d’organismes multilatéraux.

9.- Au début de 2018, le tourisme devait (anticipation) générer environ 800 millions de dollars. Les estimations actuelles sont de l’ordre de 300 millions. Le total des investissements directs étrangers brut était estimé à 1 milliard de dollars ; avec de la chance il attendra 300 millions de dollars.

10.- Les exportations vers le Venezuela sont passées de 444 millions de dollars en 2012 à 116,8 millions de dollars en 2017 et seulement à 17,84 millions en octobre 2018. Le déclin du marché vénézuélien trouve son origine, entre autres, dans la chute du prix international du pétrole.

11.- En raison de la répression généralisée pratiquée par le gouvernement, de nombreux dons ont été suspendus; les prêts ont ralenti; avec les éventuelles sanctions américaines et leur impact négatif sur les organisations multilatérales (BID+BM+FMI), les décaissements pourraient être suspendus et/ou retardés. En 2017, quelque 70% des ressources extérieures provenaient des institutions financières multilatérales. En d’autres termes, les principaux moteurs de l’économie nicaraguayenne seront affectés.

12.- Le gouvernement Ortega-Murillo a donc dépendu du financement de sources multilatérales. Au premier semestre 2018, ils représentaient 85% de la coopération totale, mais l’exécution des projets financés de la sorte a ralenti depuis avril 2018. Une plus grande incertitude règne quant à l’approbation des futurs prêts, d’autant plus que des projets envisagés sont quasi paralysés .

13.- Un facteur de risque externe est l’éventualité de sanctions contre le gouvernement (et non pas seulement des individus, ce qui existe déjà; Rosario Murillo vient d’être visée par des sanctions, cela pour atteintes aux droits humains et pour corruption) Ortega-Murillo de la part des Etats-Unis. Une telle mesure officialisée créerait plus d’incertitude pour les investisseurs étrangers et pourrait mettre encore plus en péril de futurs engagements de prêts issus de sources multilatérales.

14.- Compte tenu de la situation d’impasse sur le plan politique, les autorités disposent d’une marge de manœuvre limitée pour mettre en œuvre des mesures d’ajustement. Le déficit budgétaire devrait se creuser en 2019.

15.- La perte de confiance du secteur des entreprises complique encore l’élaboration – pour ne pas parler de leur mise en œuvre – de politiques économiques et compromet les perspectives de croissance du PIB. Le fardeau de la dette du gouvernement est actuellement modéré, mais il s’alourdira.

16.- Pour 2018 et 2019, le gouvernement a opté pour l’emprunt intérieur (par le biais d’émissions obligataires) afin de répondre aux besoins de financement. Cependant, ni les banques commerciales nationales et ni les banques étrangères ont manifesté leur intérêt pour financer le déficit du gouvernement central.

17.- A partir d’avril 2018, en raison de l’incertitude, les gens ont commencé à retirer leurs dépôts du système financier national. Cela a eu un impact sur l’ensemble de l’activité de crédit. Elle s’est contractée aussi bien pour les prêts à la consommation que pour d’autres types de prêts privés, etc. Depuis novembre 2018, tous les crédits sont bloqués. En effet, les banques ont privilégié la liquidité afin de pouvoir honorer les retraits de dépôts de leurs clients et, bien sûr, elles doivent cesser de prêter puisqu’elles ne reçoivent pas de nouveaux dépôts.

18.- D’avril 2018 au 31 octobre 2018, les épargnants ont retiré 1373 millions de dollars des banques. Cette fuite, en plus d’affecter le secteur bancaire, met en péril leurs réserves en devises. Vingt-cinq pour cent du montant total des dépôts détenus par les banques, à la fin du mois de mars 2018, avait «fui» en date du 31 octobre 2018. Le taux de sortie des dépôts du système bancaire n’est pas soutenable à moyen terme.

19.- Les entreprises et les familles retirent leurs dollars du système financier par mesure de précaution pour faire face à tout événement imprévu (faillite d’une banque), mais aussi pour répondre aux besoins de consommation dans un contexte de faible revenu du travail et de pertes d’emploi, ou encore pour respecter leurs obligations ainsi que pour opérer des transferts vers un autre pays (fuite des capitaux).

20.- En novembre, 180’000 emplois formels ont été perdus ; selon les données de l’Institut nicaraguayen de sécurité sociale (INSS) ; elles atteignent le chiffre de quelque 455’000 emplois si l’on ajoute les emplois non enregistrés à l’INSS. Dans le même temps, les difficultés de l’INSS (un des facteurs de l’éclatement de la crise ouverte d’avril) sont exacerbées par le fait que la sécurité sociale dépend de l’emploi et de la création de nouveaux emplois.

21.- Le déficit de l’INSS pourrait passer à 1% du PIB en 2018, alors qu’il était équivalent à 0,6% du PIB en 2017. Le gouvernement devra absorber les pertes croissantes de l’INSS. Tout plan visant à réduire les déséquilibres de l’INSS se heurtera à la résistance politique et sociale des citoyens et citoyennes.

22.- Selon le budget général de la République pour 2019, l’INSS clôturera l’année 2018 avec un déficit de 5674,7 millions de Cordobas C$, un montant accumulé depuis 2007.

23.- La situation budgétaire du Nicaragua se détériorera encore plus, à mesure que le gouvernement fera face à des déficits budgétaires qui «exploseront» en 2018 et 2019, en raison du ralentissement économique et de la baisse des recettes fiscales.

24.- Tout ce qui précède a eu un impact négatif sur la consommation intérieure, affectant le commerce et le secteur de l’hôtellerie, de la restauration et des bars. Par exemple, à la fin du mois de novembre 2018, l’estimation de la Chambre nicaraguayenne des restaurants et assimilés (CANIRES) situe la chute du chiffre d’affaires du secteur entre 30%et 50% par rapport à 2017. Cela est le résultat de l’effondrement du tourisme et de l’épargne contrainte comme de la baisse des revenus des «nationaux».

25.- Depuis le début des manifestations d’avril, sur les 2500 restaurants enregistrés auprès de CANIRES, 800 ont fermé leurs portes. Dans les prochains mois, de nombreux restaurants et petits hôtels n’auront d’autre choix mettre fin à leurs activités.

26.- La combinaison de tous ces facteurs nous permet d’affirmer qu’en 2018, la contraction du PIB variera entre -4% et -5%. La tendance pour 2019 sera une contraction plus marquée : entre -8% et -10%.

27.- Un recul de 5%, pour une économie qui «produit» 13’000 millions de dollars, comme c’est le cas pour le Nicaragua, implique une perte de 650 millions de dollars en 2018 et de 1300 millions de dollars en 2019. Il faudra revenir sur le processus inflationniste qui va s’accentuer en 2018 et sur la détérioration du taux de change du córdobas face au dollar, ainsi que sur de la perte de liquidité des devises (le dollar avant tout).

28.- «Ortega et l’économie»: ne comprenez-vous pas que vous ne comprenez pas? Une incompréhension qui est consubstantielle à l’existence et la pratique de ce type de pouvoir pour qui «le pays» relève d’une réalité patrimoniale privée.

La bataille pour un «Noël sans prisonniers politique» (plus de 600 reconnus) devient un élément d’une campagne (dont l’audience est grande) lancée par leurs familles. Un nombre important d’entre eux souffrent de graves problèmes de santé et se trouvent sans soins médicaux adéquats. (San José, Costa Rica, 27 novembre 2018; traduction A l’Encontre)

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«Nous condamnons la persécution et la répression de la dictature contre les journalistes et les médias indépendants»

Forum de la presse indépendante du Nicaragua pour la défense de la liberté de la presse

La dictature ortéguiste vise à faire taire la presse indépendante en recourant à toutes sortes d’artifices orchestrés pour dénigrer, intimider, persécuter et réprimer les journalistes indépendants et assiéger constamment les installations de ces médias.

Une fois de plus, nous dénonçons devant le Nicaragua et la communauté internationale les agressions commises contre des journalistes et des médias indépendants, enregistrées ces derniers jours.

Nous déplorons la détention arbitraire du personnel de la radio Darío à León, dans la matinée du vendredi 23 novembre, alors qu’il faisait un reportage dans les rues de cette ville, ce qui témoigne du harcèlement qu’il maintient contre l’équipe de travail de cette station de radio, laissée en ruine suite à l’incendie commis le 21 avril dernier par des personnes liées au pouvoir.

Toujours le vendredi 23 novembre, les équipes de presse de 100% News ont été assiégées par la police antiémeute et la même situation a été enregistrée devant les installations de la radio Vos, à Matagalpa. Par la suite, les policiers se sont déplacés vers d’autres points près de la radio, maintenant le siège de ce moyen de communication.

Nous condamnons les menaces de mort proférées par des policiers, le samedi 24 novembre, contre le journaliste Miguel Mora, directeur et propriétaire de la chaîne 100% Infos et son épouse Verónica Chávez, animatrice de l’émission “Ellas lo dicen” (Elles le disent). Les menaces sont venues lorsqu’ils ont fini de vérifier leur véhicule à la hauteur du kilomètre 13 de la route de Masaya, où ils se rendaient en compagnie de leur chauffeur.

Le même samedi, le journaliste Gustavo Jarquín, de Radio Corporación, a été intercepté et brutalement battu par trois policiers qui ont refusé de lui remettre son téléphone portable. Nous condamnons cette lâche agression perpétrée à quelques rues de l’installation de cette radio.

Nous condamnons l’arrestation de Luis Sánchez Sancho, 76 ans, éditorialiste du quotidien La Prensa, qui, le 27 novembre, a passé 72 heures en détention dans les cellules du district de police 3, après avoir été impliqué dans un accident de la route dans lequel un motocycliste a été blessé. Bien que la victime ait signé un règlement à l’amiable abandonnant l’action pénale, la police a empêché la signature de l’accord, dans un geste clair visant à envoyer Sanchez devant les tribunaux.

Nous sympathisons avec Jaime Arellano, animateur de l’émission “Jaime Arellano in La Nación”, qui a annoncé lundi sa décision de quitter le pays pour quelques jours, pour des raisons de santé; elle s’est détériorée à cause des menaces de mort et des persécutions constantes. Lui et sa famille souffrent.

Nous dénonçons le siège de son domicile et la persécution par des groupes en motos du journaliste Carlos Salinas Maldonado, rédacteur de Confidencial, le 27 novembre.

Cette campagne de persécution et d’agression est en contradiction avec le discours de «réconciliation et de paix» promu par le gouvernement de Daniel Ortega et Rosario Murillo et leurs médias officiels.

Au contraire, cette campagne montre le vrai visage d’un régime qui, en s’attaquant à la presse indépendante, tente de cacher la vérité sur la répression et les violations des droits humains des Nicaraguayens.

La presse indépendante a été et sera toujours attachée aux principes de vérité, de justice et de démocratie. Nous n’acceptons pas la censure et nous ne nous soumettrons jamais à l’autocensure. La vérité ne peut être réduite au silence en encourageant la haine et l’hostilité envers les femmes et les hommes de la presse qui exercent avec vocation et courage le droit constitutionnel à la liberté d’expression, la liberté de la presse et la liberté de l’information. (Managua, le 27 novembre 2018; communiqué numéro 4; traduction A l’Encontre)

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Le travail dans les entrepôts à l’heure de «l’économie numérique»

Entre votre livraison à domicile d’une commande passé à Amazon et les profits nets de Jeff Bezos, le patron d’Amazon, il y a un «problème». Le tout «fonctionne» sur la base d’une plate-forme qui organise une très nombreuse main-d’œuvre. «Elle» – ses fonctions sont conçues par la direction du groupe – intensifie et contrôle au plus près du travail des salarié·e·s; «elle» contribue à rendre les emplois plus précaires et instables.

Au cours de cette session du séminaire consacré au capitalisme, à Toronto (Canada), Alessandro Delfanti discute des changements à l’œuvre dans l’organisation du travail, de la composition de la classe salariée et de l'évolution des rapports de travail résultant des relations entre le capitalisme et la technologie. Il le fait sur la base d'une étude récente d’un entrepôt d’Amazon en Italie.

Alessandro Delfanti enseigne à l'Institut de Communication, Culture, Information et technologie à l'Université de Toronto. Il fut l'un des principaux membres fondateurs du réseau Log Out! Réseau de résistance des travailleurs et travailleuses à l'intérieur et contre l’économie des plates-formes. Son intervention est en langue anglaise. (Réd. A l’Encontre)

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