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A l'encontre

La Brèche

Cuba. Le grelot et le chat

Publié par Alencontre le 25 - avril - 2014
Commerce privé, septembre 2013

Commerce privé, septembre 2013

Par Leonardo Padura

Depuis des années, les Cubains décrivent leurs rapports de travail avec l’Etat par l’adage suivant: «Toi (l’Etat) tu fais semblant de me payer et moi (le citoyen) je fais semblant de travailler.»

C’est avec cette formule à la fois synthétique et précise que se résume la réciprocité des travailleurs avec les salaires dérisoires, totalement insuffisants, qu’ils reçoivent en relation avec leur condition d’ouvriers, de techniciens et de professionnels dépendants [médecins et autres…] du principal employeur du pays, autrement dit l’Etat.

Mais cette sentence populaire reflète également quelque chose de plus profond et de plus grave qu’une question de survie ou de sauvegarde.

Ses conséquences se répercutent dans des éléments aussi vitaux pour l’économie nationale tels que:  la faible productivité et le manque d’efficience du travail; l’exode de certains secteurs et même du pays; la qualité insuffisante de la production et des services et y compris la corruption et le «détournement» de ressources de la part de beaucoup de ceux qui peuvent emporter quelque chose (temps, argent, matériaux) de leurs lieux de travail afin d’améliorer leurs conditions de vie.

Mais si l’on suit jusqu’au bout la logique de la formule, il faudra aller un peu plus loin, car les positions attribuées respectivement aux salarié·e·s et à l’Etat sont également le reflet d’une façon de vivre des premiers et de gouverner du second, qui laisse transparaître une rupture de la communication dans les deux sens. Comme si les deux parties jouaient un match de football avec deux ballons… ou sans ballon du tout.

Cette rupture de communication ou de codes pour se comprendre ne signifie bien sûr pas qu’il n’existe pas de contrôle. Bien au contraire: l’Etat continue à être tout-puissant dans la mesure où il forme une solide trinité avec le gouvernement et avec le parti unique (Parti communiste de Cuba). Par conséquent, il peut arbitrer presque toutes les décisions, non seulement au niveau macro, mais aussi dans beaucoup de domaines qui affectent la vie personnelle des individus, entre autres leur pouvoir d’achat (consommation) et leur niveau de vie.

A Cuba, c’est l’Etat qui décide quelles activités peuvent être effectuées en marge de sa tutelle, et, avec un système d’imposition ayant des taux élevés, il peut presque décider de ce que peuvent gagner ceux qui ne travaillent pas directement pour lui, autrement dit ceux qui travaillent pour leur propre compte.

En outre, les prix de tous les produits (y compris ceux qui ne sont pas vendus dans le réseau commercial officiel, puisqu’ils prennent aussi comme référence les prix officiels) sont frappés de taux fixés par la direction économique du pays à des niveaux qu’elle décide ou considère nécessaires. Or, ceux-ci, plus d’une fois (le prix de certains produits est même justifié par leur prix sur le marché mondial), sont déconnectés de la situation économique vécue par les citoyens.

Dans ce jeu étrange qui est devenu alarmant – et presque permanent depuis les années de crise profonde de la décennie 1990 – le niveau de vie de la majorité des citoyens du pays s’est effondré, car même si les salaires ont parfois été doublés ou triplés, le coût de la vie s’est multiplié par 10, par 20 et même parfois davantage.

Pour avoir une idée de la situation, il faut savoir que, alors que le salaire moyen se situe autour des 500 pesos, le prix que doit payer un travailleur pour une livre de viande de porc – parfois la seule protéine animale à laquelle il a accès – est de 30, 35 ou 40 pesos actuellement, selon la qualité (dans les années 1980, sur le marché parallèle, elle coûtait 5 pesos). Autrement dit, une livre de viande de porc coûte actuellement un dixième d’un salaire…

Les prix de tout ce que l’Etat – ou les marchés alternatifs – offrent à la population sont à la même enseigne.

C’est la raison pour laquelle pour la majorité des gens qui dépendent des salaires de l’Etat, une simple augmentation des produits d’hygiène personnelle peut devenir une tragédie mensuelle, alors que les chiffres fixés pour la vente «libérée» d’automobiles [depuis janvier 2014] font penser à des scènes du film Star Wars, sans les sous-titres et dans lesquelles des êtres étranges disent des choses incompréhensibles.

L’Etat cubain a reconnu que les salaires étaient insuffisants par rapport au coût de la vie. Il a également répété que tant que la productivité et l’efficience de l’économie domestique n’augmenteraient pas il serait impossible d’augmenter le montant des salaires pour l’ensemble des employés et ouvriers.

Mais ces deux affirmations empruntent des nacelles qui vont dans des directions opposées sur la grande roue d’un parc d’attractions (qui n’est en rien divertissant). Ces deux objectifs ne peuvent se rejoindre sans que d’importantes modifications interviennent dans la structure de base.

Et tant que cela ne se fera pas, tant qu’il n’y aura pas de correspondance entre ces deux objectifs et une compréhension nécessaire de ce problème, continueront le manque d’efficacité, la basse productivité, les bricolages et l’indolence que l’on note dans les différents secteurs du travail étatique cubain.

Beaucoup de gens continueront à faire semblant de travailler, à piquer tout ce qu’ils pourront ou à émigrer à la recherche de l’argent que peuvent leur assurer d’autres emplois… et d’autres employeurs, dans le pays ou en dehors du pays. Ce n’est qu’ainsi qu’ils pourront finalement attacher le grelot au chat [1]. (Traduction A l’Encontre, publié par Ipsnoticias le 14 avril 2014)

herejes [1] Référence à un conte traditionnel où des souris décident d’attacher un grelot au chat pour qu’il ne puisse les surprendre, mais aucune souris ne veut être celle qui attache le grelot. (Rédaction A l’Encontre)

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Leonardo Padura est un écrivain et journaliste cubain. Il a reçu le Prix national de littérature 2012. Ses œuvres ont été traduites en plus de 15 langues. Son roman le plus récent, Herejes (Hérétiques), est une réflexion sur la liberté individuelle. (Réd. A l’Encontre)

 

 

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