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La Brèche

Brésil. Quelle est la caractéristique du leadership de Jair Bolsonaro?

Publié par Alencontre le 17 - octobre - 2018

Le 16 octobre 2018, Jais Bolsonaro annonce la «contre-réforme
du système de retraite»

Par Valério Arcary

Un débat a été ouvert, y compris à gauche, pour définir politiquement Jair Bolsonaro: est-il ou n’est-il pas un néofasciste? Ce débat ne relève pas d’une sorte d’amateurisme. Il exige de la rigueur. Quels doivent être les critères pour la classification d’une direction politique? Il faut être sérieux quand on étudie nos ennemis. Ceux qui ne savent pas contre qui se battre ne peuvent pas gagner. Je pense que Jair Bolsonaro est un néofasciste. Ou, si l’on veut, un fasciste de l’étape historique dans laquelle nous vivons.

Ceux qui pensent qu’il s’agit d’une exagération se trompent. Bolsonaro est dangereux. Certes, nous ne sommes pas à une étape similaire aux années trente du siècle dernier, après la catastrophe de la première guerre mondiale, après la victoire de la révolution russe d’Octobre 1917 ainsi que de la crise économique qui a éclaté en 1929 aux Etats-Unis [et s’est prolongée en Europe]. Certes, il n’existe aucun «danger» d’une révolution imminente, d’une sorte nouvelle «révolution d’octobre.»

Le néofascisme dans un pays «périphérique» (Brésil) ne peut pas être égal au fascisme qui a pris son essor dans un pays du «centre» [comme l’Allemagne de la République de Weimar ou le Nord de l’Italie dans les années 1920].

Il ne s’agit pas d’une option du noyau principal de la bourgeoisie brésilienne contre le danger d’une révolution au Brésil. C’est l’expression d’un mouvement de masse réactionnaire de la classe moyenne, soutenu par des fractions minoritaires de la bourgeoisie, devant la régression économique des quatre dernières années [depuis 2014]. Il ne répond pas au danger d’une révolution. Il répond par contre aux quatorze ans de gouvernements de collaboration des classes du Parti des travailleurs [PT]. L’antipetisme des cinq dernières années est une forme brésilienne de l’anticommunisme des années trente. C’est l’expression de la contre-révolution de nos jours.
Bien sûr, la qualification de tout courant politique ou d’une direction de l’ultra-droite définie, de manière sommaire, comme fasciste est une généralisation précipitée, historiquement erronée et politiquement inefficace. Le fascisme est un danger si sérieux que nous devons être fort précis dans sa définition. Toute l’extrême droite est radicalement réactionnaire. Mais toute l’extrême droite n’est pas fasciste. Il faut donc évaluer, réfléchir, calibrer, qualifier avec soin nos ennemis.
Les modèles peuvent être divers et nombreux, plus simples ou plus complexes. Avec plus ou moins de traits propres. Mais il faut une référence historique et théorique. Voici une proposition faite de dix critères pouvant faciliter une caractérisation de cette direction bolsonariste :
son histoire «personnelle» et son origine sociale;
ce qu’elle a fait ou sa trajectoire;
ce qu’elle défend, son idéologie ou son programme;
quel est son projet politique?
quel rapport a-t-elle maintenu avec les institutions, le système législatif ou les forces armées, donc son positionnement face au régime politique?
quel rapport a-t-elle établi avec la classe dominante, la classe qui contrôle la richesse dans une société capitaliste donnée?
quel type de parti ou de mouvement lui sert d’instrument de lutte, de combat ?
qui la soutient ou quelle est sa base sociale ainsi que la dimension électorale de son audience?
quelles sont ses relations et ses soutiens internationaux?
10° d’où vient l’argent ou quelles sont ses sources de financement?

En suivant ce petit schéma, nous pouvons conclure, sans trop d’hésitations, que:

L’origine sociale de Jair Bolsonaro est la petite bourgeoisie plébéienne. Elle vise une ascension sociale à travers une carrière d’officier dans les forces armées. Dans cette classe sociale ce n’était pas inhabituel. Cela exigeait une formation scolaire inférieure à celle des professions telles que la médecine, le droit, ou celle d’ingénieur dans les universités publiques. Cette fonction militaire offrait, comme récompense, la stabilité et un revenu, comparativement beaucoup plus élevé que celui d’un professeur d’éducation physique. Cette origine de classe explique certaines des obsessions de Bolsonaro: le racisme rancunier [contre les Noirs, les «Indigènes»], le ressentiment social, l’anticommunisme féroce, le nationalisme, la fascination pour le mode de vie ou la consommation de ladite classe moyenne nord-américaine, et la phobie face aux intellectuels.

La trajectoire de Bolsonaro, au cours des quarante dernières années, a été celle d’un officier insubordonné,délirant [devant démissionner avec le grade de capitaine], puis celle d’un député corporatiste, marginal, siégant sur la dernière marche du «bas clergé» [ce qui signifie: rassembler, à l’occasion d’élections, des suffrages, par divers moyens, pour les caciques du parti auquel il a adhéré; et il en a changé souvent durant ses 27 ans de «carrière de député»].

Bolsonaro n’a jamais été brillant. Il a toujours été un médiocre, un insolent, un rustre. Bolsonaro est présent dans la lutte politique depuis trente ans et a déjà accumulé six mandats de député fédéral. Mais on ne peut pas comprendre la position, qualitativement différente, qu’il occupe aujourd’hui sans analyser le rôle du Lava Jato [le «lavage rapide», soit l’opération de corruption qui a marqué l’essentiel des politiciens des divers partis, le PT de même] depuis 2014 et l’appropriation historique du drapeau de la lutte contre la corruption par des secteurs de la classe dominante.

Des fractions de la bourgeoisie brésilienne ont déjà utilisé ce drapeau dans leurs luttes intestines pour renverser Gétulio Vargas [qui s’est suicidé en 1954]; en 1960, elles ont utilisé la même méthode pour élire Jânio Quadros [président de janvier 1961 à août 1961, sa campagne présidentielle, gagnée en octobre 1960, se faisait sur le thème «balaye la corruption», il démissionna invoquant des «forces occultes»]. Il en alla de même, en 1964, pour légitimer le coup militaire.

En 1989 le même thème fut utilisé pour élire Collor de Melo [qui est président de 1990 à 1992 et qui démissionnera pour éviter une destitution pour corruption].Et, en août 2016, pour motiver la destitution de Dilma Rousseff, fut invoquée une «corruption» renvoyant à l’établissement du budget de l’année précdente [accusation techniquement infondée].

Bolsonaro est sorti de l’obscurité dans le cours des mobilisations anti-PT et anti-Dilma de 2015 et 2016. C’est alors que l’exigence d’une intervention militaire a gagné de l’audience parmi des centaines de milliers de personnes qui sont descendues dans les rues. Il ne faut pas juger un chef politique seulement pour ce qu’il dit, mais pour ce qu’il fait.

Bolsonaro répond à une exigence d’un leadership fort face à la corruption du gouvernement; à une exigence de commandement devant l’aggravation de la crise de la sécurité publique; à ressentiment face à l’augmentation du poids des impôts pesant sur la classe moyenne; à la ruine de petites entreprises dans le contexte de la forte récession économique; à la paupérisation sous l’effet des coûts croissants pour l’éducation, la santé et la sécurité privées; à la la demande «d’ordre» face aux grèves et aux manifestations; à l’exigence d’autorité devant l’impasse du conflit politique au sein des institutions; à la quête de la fierté nationale [«Le Brésil n’est pas un pays, c’est un continent qui doit s’imposer», tel que le divulgue le «récit national»] suite à la régression économique des quatre dernières années. Il répond aussi à la nostalgie des deux décennies de la dictature militaire pour une frange des classes moyennes désemparées.

Mais ce n’était pas assez. Il a conquis une visibilité en donnant expression politique à la résistance de secteurs sociaux attardés et réactionnaires face aux luttes féministes, à celle sdu mouvement noir et LGBT, ou même des écologistes.

Le projet politique de Bolsonaro est un régime bonapartiste. Cela signifie la subversion du régime semi-présidentiel établi au cours des trente dernières années. Bonapartiste – terme dérivé de Bonaparte, inspiré par le modèle français – signifie un régime autoritaire dans lequel la présidence s’élève au-dessus des autres institutions –  l’exécutif, le congrès (chambre des députés et sénat) et le judiciaire – et concentre des pouvoirs exceptionnels. Qui peut s’imposer y compris sur la bourgeoisie elle-même. Par conséquent, c’est la fonction d’un slogans tel que: «Le Brésil avant tout». Il y a plusieurs types de bonapartismes. Le projet de Bolsonaro, soutenu par la mobilisation d’un mouvement de masse de désespéré·e·s, est probablement semi-fasciste.

Les relations de Bolsonaro avec les institutions suggèrent une forte représentation des forces armées et de la police dans un possible gouvernement. Bolsonaro n’est pas un populiste de droite comme Trump. Ce n’est pas non plus seulement un chef autoritaire qui sera neutralisé après avoir vaincu le PT (en l’occurance Fernando Haddad) lors du deuxième tour des élections, le 28 octobre.

Bolsonaro est en train d’improviser une relation avec la bourgeoisie par le choix de Paul Guedes |homme d’affaires et gestionnaire d’un fonds d’investissement] comme son super-ministre de l’Economie. Le plan économique présenté est ultralibéral. Il metl’accent sur des privatisations généralisées et accélérées, un choc fiscal brutal, et une attaque frontale contre les droits des travailleurs et travailleuses, en commençant par une contre-réforme du système des retraites.

Sa stratégie est de repositionner le Brésil sur le marché mondial aux côtés des États-Unis contre la Chine. Il compte pour cela sur des investissements étatsuniens au Brésil afin de sortir de la stagnation.

Bolsonaro ne s’appuie pas sur un parti fasciste. Il a utilisé comme instrument électoral un parti de seconde main, le Parti social libéral (PSL). Mais cette faiblesse organique a été largement compensée par la mobilisation d’un mouvement de masse et n’annule pas sa caractérisation en tant que néo-fasciste. Il pourra, s’il gagne les élections, construire un parti à partir du contrôle de l’appareil d’Etat.

Évidemment, l’immense majorité des électeurs de Bolsonaro ne sont pas fascistes. Mais ce constat n’annule pas qu’il soit néofasciste. Néanmoins, cela n’implique pas qu’un noyau dur de ses électeurs et électrices ne soit pas néofasciste. Ce qui définit un mouvement de ce type, en premier lieu, c’est sa direction. (Article publié par Valério Arcary sur son blog; traduction A l’Encontre)

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