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La Brèche

Brésil: police et sécurité publique, quelles options?

Publié par Alencontre le 11 - mars - 2012

Policers occupant le bâtiment du parlement de Bahia (début février 2002)

Entretien avec Luiz Eduardo Soares conduit par Valéria Nader et Gabriel Brito

La dernière grève de la Police Militaire et du Corps de Pompiers de Bahia (début février 2012) met de nouveau sur la scène nationale un de ces épisodes si connus. Depuis la position qui est la leur, ils effraient les citoyens, provoquent bruit et vacarme, divisent les opinions passionnées. Puis très vite, ils tombent à nouveau dans l’oubli et continuent à être négligés par les autorités publiques. Pourtant le thème a été traité par les médias internationaux, non seulement à cause du carnaval (de Rio aussi où la grève a eu un écho), mais aussi en vue des «grands événements» que sont la Coupe du monde football en 2014 et les Jeux olympiques en 2016.

Le sociologue et anthropologue Luiz Eduardo Soares, ex-secrétaire national à la Sécurité Publique lors de la première année du premier gouvernement Lula, nous [au Correio da Cidadania] a accordé un entretien spécial sur ce thème. Il fait une analyse très particulière de la situation, dans la mesure où, avant d’entrer dans le détail des faits spécifiques, ou de proposer telle ou telle solution, il revient, avec vivacité et perspicacité, sur l’ambiance et la variété de sentiments diffus qui entourent des événements tels que ceux de Bahia. Une manière de chercher à échapper à la schizophrénie répétitive de ce type d’épisode dans notre pays, la seule manière, peut-être, d’essayer de parvenir à des solutions effectives.

Dans ce sens, il reprend les origines plus lointaines de la crise régnant actuellement dans les structures policières, origines qui remontent à l’architecture institutionnelle léguée par la dictature militaire (1964-1985) et consacrée par la Constitution de 1988, en dépit de son inadéquation face aux exigences de la vie démocratique et aux nécessités de la sécurité publique dans une société traversée par des tensions et des conflits nouveaux. Luiz Eduardo déclare: «Comme nous n’avons pas, en tant que nation, regardé dans les yeux de la barbarie, puisque nous avons repoussé le moment de la vérité et sommes passés directement à l’étape de la réconciliation, au moment de la transition de la dictature à l’Etat démocratique de droit, les valeurs réfractaires aux droits humains que les corporations policières cultivaient se sont consolidées, indifférentes aux changements politiques.»

Face à un diagnostic qui vise à rechercher les racines profondes et substantielles de ce grave moment qu’a vécu la sécurité publique, les solutions ne sont pas aisées. D’un côté, suivant un principe logique et, pourquoi pas, humain et psychanalytique, on ne peut nier le fait que les travailleurs opprimés, qui ne trouvent pas de canaux pour l’expression de leurs revendications et opinions, iront chercher à les exprimer d’une manière quelconque, pas de la meilleure manière probablement.

Pour Luiz Eduardo, «sans syndicats, avec des associations semi-clandestines et mutilées, les travailleurs se divisent, ils n’accumulent pas d’expérience, n’établissent pas des négociations régulières, ne mûrissent pas, politiquement, et ils finissent embrigadés dans des mouvements perturbateurs dans lesquels les plus impétueux se font remarquer, où ceux qui les dirigent finissent par être renforcés par des gouvernants acculés, lesquels, ayant négligé les éléments de compréhension organiques, cèdent aux circonstances et reculent dans l’urgence».

La syndicalisation de ces «serviteurs de l’Etat» est une des alternatives essentielles présentées par le sociologue. Non pas la syndicalisation des professionnels de la Police Militaire telle qu’elle est actuellement – syndicalisation qui est d’ailleurs constitutionnellement interdite – mais celle d’une police d’un nouveau type, insérée dans une nouvelle architecture institutionnelle de sécurité publique.

Cela requiert une structure organisationnelle décentralisée et flexible qui, primordialement, redéfinisse la division des responsabilités entre l’Union [Etat fédéral], les Etats et les municipalités et coupe le cordon ombilical qui lie les Polices Militaires à l’Armée, de manière à les libérer pour une restructuration profonde. Une réflexion inhabituelle dans un pays marqué non seulement par des inégalités explosives, mais par une violence de classe très vive, d’un pays encore marqué par son histoire longue de l’esclavagisme. Une donnée relevée par Luiz Eduardo Soares: «La participation de policiers à des crimes graves, même des exécutions extrajudiciaires, bat des records. Dans l’Etat de Rio, par exemple, entre 2003 et 2010, il y a eu 8708 morts provoquées par des actions policières.» Une tendance croissante: des milices privées constituées sur la base «d’un second emploi» par des policiers militaires.

*****

Correio da Cidadania: La grève de la Police Militaire, qui a récemment pris fin à Salvador de Bahia, a provoqué mille discussions passionnées sur une série de thèmes essentiels touchant à la sécurité publique, au droit de grève de catégories spécifiques (policiers) du secteur public, à la structure policière, etc. Ces discussions ont été conduites, dans la majorité des cas, de manière superficielle, exaltée et manichéiste. Pour qualifier ce débat, que pensez-vous, d’abord, du moment et des circonstances politiques dans lesquelles cette grève a éclaté à Bahia? Que dit cet épisode, dans sa signification ample, sur l’actuelle conjoncture politique, économique et sociale de notre pays?

Luiz Eduardo Soares: La ville de Bahia vient de vivre des convulsions et la conscience nationale a contemplé l’énigme sous un feu croisé: cela a toujours été ainsi. Notre pays ne discute de sécurité publique que dans les moments de crise où la Police Militaire est en grève et que la sauvagerie, les pillages, la peur et les morts sont dans la rue. C’est un scénario bon pour les muscles et les passions, mais qui a peu à voir avec l’intelligence. Dans la crise, ce qui commande c’est la crise elle-même, avec sa dynamique changeante et imprévisible. La question courante est: que faire maintenant?

Quand le malade est aux urgences, l’urgence exige la mobilisation de toutes les ressources disponibles pour le sauver. Ce n’est pas le moment pour assister à des séminaires ou philosopher. Cependant, il est nécessaire, dès le jour suivant, de porter le regard sur le futur et de se poser la question décisive sur ce qu’il faut faire pour éviter que les crises ne deviennent cycliques. Qu’est ce qui motive ces crises? Comment renverser leurs causes? Il y en a déjà eu des dizaines de ces crises dans les vingt dernières années.

Le gouvernement de l’Etat a dénoncé le vandalisme de l’insurrection armée et a tenté de réaffirmer son autorité. L’Union a prêté l’assistance possible dans l’urgence, envoyant sur place des troupes [3500 militaires] et le ministre la Justice. La catégorie [policiers] en révolte a dénoncé des salaires indignes et des conditions de travail avilissantes. Elle critique la négligence des pouvoirs publics. Elle pointe le manque de perspectives, dans la mesure où le Congrès se dérobe et ne vote pas le PEC-300. C’est-à-dire une loi qui fixerait un salaire minimum pour tous les policiers militaires du pays, ayant comme base ce que paie le DF [District fédéral, l’Etat où se trouve la capitale Brasilia].

Des parlementaires et des gouvernements des Etats ont argumenté contre cette loi, invoquant les limitations budgétaires: selon eux, l’ampleur de la revendication corporative exprimée dans la PEC-300 est telle que si elle était approuvée et appliquée, elle mettrait les Etats à genoux.

Que dire sur ce vacarme décousu, plein de sons et de furie? Que tous ont raison ? Que personne n’a raison? Des manifestations violentes sont inacceptables; des conditions de travail avilissantes également. Il est indispensable de trouver une issue et celle-ci doit être viable, réaliste. Et tout de suite surgit une question: qui, au nom de la catégorie policière, aura la crédibilité pour négocier? Ceux qui ont conduit le mouvement dans les rues, faisant du chantage au gouvernement? Ce commandement conquis au milieu des cris, sur la place, n’a pas de représentativité effective, organique. Ceux qui en disposant de charisme et d’audace peuvent sensibiliser des assemblées de grévistes policiers et ils ont mis sur les rails des carrières politico-partidaires ultérieures, sans aucun engagement pour la réforme de la sécurité dans le pays et les intérêts les plus élevés de la société et des institutions? C’est cette voie qui a été suivie au Brésil, celle de la sauvagerie dépolitisée et de l’opportunisme de démagogues, qui ne va pas d’un millimètre plus loin que le corporatisme le plus étroit et qui fait écho à l’insensibilité des autorités et à l’apathie gouvernementale.

Correio da Cidadania: Admettant d’entrée qu’une bonne partie des revendications de la catégorie est légitime, quelle serait la manière idéale de les faire valoir, en vue aussi de la question de la garantie constitutionnelle de la grève comme droit fondamental des fonctionnaires publics? Dans ce sens, que pensez-vous de notre législation actuelle qui traite du droit de grève dans le service public, plus spécifiquement dans le domaine militaire, et qui est condamnée par la majorité des juristes et intellectuels?

Luiz Eduardo Soares: Sur la base du tableau que je viens de décrire, l’unique alternative est la syndicalisation, non des professionnels des Polices Militaires, parce qu’elle serait inconstitutionnelle, mais des serviteurs d’une police d’un nouveau type, créée dans le cadre de nouveaux principes constitutionnels. Quand des travailleurs se sentent opprimés, qu’ils ne trouvent pas de canaux de participation, qu’ils n’ont pas d’accès aux instruments que sont l’association et la représentation, l’énergie réprimée déborde et se transforme en combustible explosif qui produit des effets négatifs pour la société, les gouvernements et la catégorie professionnelle elle-même.

Sans syndicats, avec des associations semi-clandestines et mutilées, les travailleurs se divisent, n’accumulent pas d’expérience, n’établissent pas de négociations régulières, ne mûrissent pas, politiquement, et finissent par se faire enrôler dans des mouvements chaotiques dans lesquels se font  remarquer les plus impétueux, ceux dont le commandement négatif finit par être fortifié par des gouvernants acculés. Ces derniers, ayant négligé la compréhension d’ensemble, cèdent devant les circonstances et reculent dans l’urgence.

Mais il y a des présupposés à éclaircir pour que mon analyse soit comprise. Le fondement de la crise se trouve dans l’architecture institutionnelle que la dictature nous a léguée et que la Constitution de 1988 a préservée et consacrée, en dépit de son incompatibilité avec les exigences de la vie démocratique et de son inadéquation avec les nécessités de la sécurité publique dans une société complexe, dynamique, traversée par des tensions et des conflits.

Dans la transition démocratique, presque tout a changé au Brésil. Des institutions aux entreprises, des normes qui régissent la sociabilité à l’expérience intersubjective des citoyens et citoyennes, de l’économie à la culture. Cependant, les structures organisationnelles, inscrites dans le champ de la sécurité et qui sont reliées à la Justice criminelle, se sont maintenues presque intouchées. Cela en dépit de nombreux changements légaux et d’avancées dans la conscience démocratique dans certains secteurs et de progrès pour les citoyens et citoyennes, dans certaines circonstances et sous certains aspects. Dans la forme et dans le discours, il est clair qu’il y a eu des modifications significatives, mais la pratique a continué, fidèle à la culture corporative autoritaire dont les valeurs, héritières de la dictature, reproduisent des préjugés de couleur et de classe.

Comme nous n’avons pas eu à regarder dans les yeux de la barbarie, en tant que nation, puisque nous avons repoussé le moment de vérité et que nous sommes passés directement à l’étape de la réconciliation, au moment de la transition de la dictature vers l’Etat démocratique de droit, les valeurs réfractaires aux droits humains que les corporations policières cultivaient se sont consolidées, indifférentes aux changements politiques.

Ces valeurs, si elles n’ont pas été inventées par la dictature, elles ont été toutefois revigorées par cette dernière. Leurs racines sont en effet très profondes et leur survivance a été constante au long de notre histoire, une histoire marquée par la brutalité de l’esclavage et par des inégalités si dramatiques et injustes.

Cette architecture institutionnelle de la sécurité publique, établie dans l’article 144 de la Constitution, confère une responsabilité diminuée à l’Union, attribue une autorité nulle aux municipalités et concentre le pouvoir dans les Etats et leurs polices militaires et civiles, dont les fonctions sont définies à partir de la division de leur cycle de travail. Le travail préventif, visible, en uniforme, d’un côté, d’un côté; et de l’autre, le travail d’investigation. C’est totalement erroné. Ce modèle policier schizophrénique est irrationnel, génère de la rivalité au lieu de la coopération et bloque le développement de l’efficacité. A tel point que personne n’est satisfait, ni la société, ni les policiers. Quelque 70% des policiers voudraient changer ce modèle, selon la recherche que j’ai coordonnée avec Marcos Rolim et Silvia Ramos, en 2009, interrogeant 64’120 professionnels de la sécurité publique, dans le pays entier.

Selon la Carte de la Violence, de 2011, du professeur Júlio Weiselfisz, pas plus du 8% des homicides volontaires sont élucidés avec succès et leurs auteurs identifiés, en moyenne, dans le pays. Ainsi 92% des homicides restent sans identification de leur auteur et, de ce fait, restent impunis. Pourtant, nous remplissons les prisons de jeunes pauvres, surtout pour des histoires de drogues, même lorsque ceux-ci ne sont pas en lien avec des groupes organisés, ni n’ont agi avec violence ou n’ont utilisé d’armes.

Le taux de croissance de la population carcérale brésilienne est déjà l’un des plus élevé au monde et, en chiffres absolus, elle est la troisième: il y a environ 500’000 prisonniers (hommes et femmes). En chiffres absolus, les homicides volontaires sont au nombre de 50’000 par année. Nous occupons la seconde place au monde, juste derrière la Russie. La participation de policiers à des crimes graves, même des exécutions extrajudiciaires, bat des records. Dans l’Etat de Rio, par exemple, entre 2003 et 2010, il y a eu 8708 morts provoquées par des actions policières.

Il est vrai que dans certains Etats la violence a diminué, même le nombre d’homicides, mais la chute est compensée par l’augmentation de cas semblables dans le Nordeste et par la nationalisation des problèmes. Les corps de gardes municipaux fonctionnent dans une espèce de vide juridique. Avec eux pourraient pourtant être expérimentés des modèles de polices du futur, tournées vers la défense des citoyens, de leurs droits et de leurs libertés, mais beaucoup d’entre eux ont été des répliques des Polices Militaires et des copies des pires caractéristiques de celles-ci.

L’article 144 de la Constitution définit les Polices Militaires comme une force de réserve de l’Armée et la législation infra-constitutionnelle les oblige à s’organiser à son image. Ce point est crucial.

La meilleure forme d’organisation est celle qui sert le mieux l’accomplissement de la finalité à laquelle se destine l’institution en cause. Et la finalité de la Police Militaire n’a rien à voir avec celle de l’Armée. A cette dernière incombe la mission de défendre le territoire national, utilisant la force pour détenir ou même tuer des ennemis. Pour remplir cette mission, il est indispensable que les Forces Armées, y compris bien sûr l’armée, puissent compter sur l’utilisation rapide de leurs contingents, ce qui requiert centralisation, structure verticale et discipline rigoureuse. D’un autre côté, dans le quotidien des Polices Militaires, les situations qui présentent une certaine analogie (si on laisse de côté des différences importantes, telles que le fait qu’elles ne se confrontent pas avec des ennemis, mais avec des citoyens qui sont devenus des sources de risque) avec des «situations de guerre» correspondent à moins de 1% de leurs missions. Pour cela, il y a et il doit y avoir des unités policières spécialement armées, entraînées et disciplinées. Sinon, 99% des tâches quotidiennes des Polices Militaires ont trait à la sécurité publique, c’est-à-dire à la garantie des droits et libertés (c’est-à-dire à l’application de la loi) et à la solution de problèmes variés qui exigent des talents de médiation et une capacité pour d’autres types d’intervention. L’utilisation de la contrainte mesurée, proportionnelle au niveau de gravité de chaque cas, sera fondamentale, si les limites légales sont respectées bien sûr.

La multiplicité des interventions et des pratiques policières requiert une structure organisationnelle décentralisée, flexible, qui responsabilise le sommet et le dote d’autonomie supervisée pour que le professionnel, dans la rue, puisse agir comme un gestionnaire local de la sécurité, en diagnostiquant et prévenant crimes et violences, en mobilisant des ressources complémentaires de sa corporation et, si nécessaire, en entreprenant des actions gouvernementales intersectorielles.

Cela n’a pas de sens d’organiser toute une institution sur la base des exigences d’un pour cent de ses activités. Au contraire, il est impératif d’organiser celle-ci dans le sens de faciliter et de potentialiser des initiatives qui correspondent à 99 pour cent de son agenda.

En d’autres termes, il est nécessaire de couper le cordon ombilical qui relie les Polices Militaires à l’Armée et de les libérer pour une restructuration profonde. Elles peuvent maintenir une esthétique militaire, certains rituels et procédures, certains aspects disciplinaires militaires, modérément certes, mais elles deviendraient des institutions civiles.

Ainsi, leurs membres pourraient dorénavant bénéficier du droit à la syndicalisation. Plutôt que d’apporter instabilité et crise, ces changements produiraient plus de stabilité et permettraient l’émergence d’instances de direction légitimes et organiques de la catégorie. Au-delà de cela, les canaux institutionnels de participation se substitueraient à l’irruption explosive, aux cris et à l’arme, dans des manifestations sauvages, dépolitisées, réduites à des revendications corporatistes étroites et contre-productives pour tous. La tendance serait que la catégorie se mette à agir avec plus de responsabilité, qu’elle apprenne de ses erreurs, qu’elle accumule de l’expérience, mûrisse politiquement et pense non seulement au salaire – bien que celui-ci soit important – mais également à la problématique plus large de la sécurité publique.

Correio da Cidadania: Comment cette idée, somme toute assez banale, d’unification des polices civile et militaire s’insère-t-elle dans ce que vous avez développé concernant une nouvelle architecture institutionnelle pour la sécurité publique?

Luiz Eduardo Soares: Je me suis référé à la nécessité urgente de changer l’article 144 de la Constitution, offrant ainsi au pays une nouvelle architecture institutionnelle pour la sécurité. Ce qui devrait comprendre, à mon avis, la redéfinition des rôles de l’Union et des municipalités, la révision du modèle policier – qui divise le cycle de travail des polices des Etats de l’Union – et la rupture du lien qui soumet les Polices Militaires à l’Armée et les oblige à copier le modèle organisationnel de celle-ci.

Quant au modèle policier, il existe plusieurs options raisonnables, en plus de l’unification, toutes impliquant l’unification du cycle de travail. L’une des configurations possibles serait la différenciation par territoire (municipalisation progressive) ou par type de crime à affronter (les gardes municipaux s’occuperaient, toujours en cycle complet, des crimes à faible potentiel offensif; les Polices Militaires, déjà démilitarisées, s’occuperaient des autres crimes, exceptés les crimes organisés, qui resteraient eux sous la responsabilité des polices civiles actuelles).

L’autre possibilité serait la «déconstitutionnalisation» avec implantation infra-constitutionnelle du système unique de sécurité publique (SUSP), qui prévoit régulation et supervision de la qualité de formation, information, gestion, compétence et contrôle externe. Est nommé «déconstitutionnalisation» non le retrait de la définition de finalités et conditions générales, mais le transfert vers les Etats de l’autorité pour décider quel modèle policier leur convient le mieux et est le plus viable, les déterminations générales et les exigences déjà mentionnées du SUSP [Système unique de sécurité publique] étant respectées.

Personnellement, je préfère la première option, mais la seconde a déjà été considérée comme étant politiquement plus acceptable. Aujourd’hui, la seconde paraît plus viable. Chacune des trois représenterait une refondation des polices et un virage historique extrêmement positif. Surtout dans le contexte des changements cités plus haut.

Correio da Cidadania: Partant de votre point de vue quant au caractère perturbateur des manifestations qui, comme celles des policiers, ne trouvent pas de canaux d’expression légaux dans notre société, que diriez-vous de plus sur les méthodes utilisées par les policiers militaires, telles qu’elles ont été rapportées par la plus grande partie des médias: s’est-il agi d’une grève ou d’une émeute?

Luiz Eduardo Soares: Sans syndicat et ne pouvant compter que sur un «associativisme» semi-clandestin, il est naturel que les instances dirigeantes ne soient ni organiques ni politisées, dans le sens noble et élevé du terme. La tendance naturelle est que l’énergie contenue, la revendication réprimée et l’insatisfaction autour des salaires et des conditions de travail indignes rompent les digues et débordent vers les rues, là où commande celui qui crie le plus fort et mobilise avec le plus grand charisme les passions. Le résultat est très grave et destructif. La leçon est là: sans syndicat et sans grève, sans canaux légitimes d’association et d’expression, la revendication devient haine et ressentiment et s’exprime par le langage de la violence, de la menace et de la peur. A tel point qu’il n’est déjà plus possible de penser et de classifier les faits dans des catégories comme la grève et l’émeute. Ce phénomène suscite une variante transitoire et incomplète de ce que les anthropologues appellent le «fait social total».

Correio da Cidadania: Quelle est votre opinion plus spécifique sur la réaction des autorités publiques des Etats? Quant au gouvernement fédéral, que pensez-vous de ses déclarations et réactions face aux événements, notamment en ce qui concerne la mise à disposition de l’Armée et de la Police Fédérale pour aider à veiller à la sécurité de la population?

Luiz Eduardo Soares: Le dilemme est compliqué: le gouverneur de l’Etat doit-il accepter le chantage et négocier, à genoux, avec la l’instance dirigeante dépolitisée ou pseudo-politisée, inorganique, qui ne représente pas la catégorie, mais la masse des policiers dans la rue, alimentant ainsi la carrière d’opportunistes, des carriéristes ultra-corporatistes, en général porteurs d’idéologies autoritaires, quand ils en ont une? Ou doit-il refuser de négocier? Dans l’hypothèse de la négociation, qui parle avec légitimité au nom de la catégorie? Le commandement de la Police Militaire, désigné par le gouvernement?

Le gouvernement fédéral doit-il apparaître, seulement lorsque la crise éclate, comme l’ange gardien, le puits de vertu, le père généreux qui tend la main au fils qui se montre faible?

Observez, comme je l’ai dit, que dans la crise c’est la crise qui commande et que toutes les solutions sont très mauvaises. Pour cela, au lieu de réfléchir à ces thèmes seulement dans l’urgence, il est nécessaire de prendre au sérieux la question institutionnelle de la sécurité et de remodeler l’article 144 de la Constitution afin de transformer l’architecture institutionnelle, créant ainsi les conditions permettant d’assurer des services de sécurité publique décents, dans le cadre de la légalité et des droits humains, au bénéfice de tous les citoyens, des plus vulnérables surtout.

Un changement de cette envergure impliquerait une revalorisation radicale des professionnels, ce qui signifierait des salaires décents et une formation de qualité, compatible avec l’ampleur des défis à relever.

Correio da Cidadania: Que pensez-vous de la manière dont les médias ont couvert les événements ?

Luiz Eduardo Soares: Malheureusement, les médias ont couvert le thème de la sécurité avec plus d’attention en temps de crise, ce qui est naturel, si on considère ses caractéristiques. Je ne critique pas les médias pour cela.

Mais ils nous aideraient beaucoup s’ils créaient un espace permettant de stimuler le débat et de donner voix à des positions prises par les instances dirigeantes nationales sur des questions de fond, relatives à l’architecture institutionnelle de la sécurité publique, comme ils ont l’habitude de le faire dans le débat relatif à la réforme politique et dans la discussion autour des questions économiques plus profondes, qui échappent à l’attention conjoncturelle, mais sont décisives pour le processus historique.

Correio da Cidadania: Finalement, comment mettre en adéquation ou insérer cette discussion dans le cadre général de la politique de sécurité publique existant actuellement au Brésil, lorsqu’on a en vue, par exemple, l’arrivée de deux grands événements sportifs sur le sol brésilien et les mesures de sécurité qui vont être mises en place dans les villes, à Rio de Janeiro notamment? Que pensez-vous aujourd’hui du caractère de cette politique et que défendriez-vous comme nouvelle ligne à suivre, bien qu’encore idéale, sur la question?

Luiz Eduardo Soares : Je constate que ces deux grands événements constituent aussi bien une opportunité positive qu’un frein négatif. Une opportunité parce que cela oblige à requalifier le système et fait une pression en direction d’investissements et de mises à niveau.

Un frein parce que ces investissements ont été utilisés pour justifier la nécessité de ne pas se réveiller et de ne pas commencer des transformations qui requièrent un long temps de maturation et qui précipiteraient des dynamiques gradualistes si elles affectaient la capacité d’agir des institutions, même de façon très limitée.

Aujourd’hui, la situation est à la paralysie quant aux questions décisives, ce que l’ai essayé de montrer ici. Il n’y a aucun signal à l’horizon montrant qu’élites dirigeantes ou gouvernements soient, ne serait-ce qu’un peu, préoccupés par l’architecture institutionnelle. Même la société n’a pas compris l’importance de ce débat. Ni même les policiers et autres professionnels du domaine qui n’ont pas mis cette question à leur agenda.

Malheureusement, il n’y a pas lieu d’être optimiste, bien qu’à long terme, je pense que le sujet s’imposera nécessairement. L’idéal serait que nous puissions négocier un consensus minimal et commencer. Lentement, sans précipitation, en définissant un plan progressif, modulaire, qui s’appliquerait sur dix ans. Même les longs voyages commencent par un pas. C’est un cliché, certes, mais il faut garder cette image en tête.

Actuellement, rien n’avance, parce que pour les gouvernements fédéraux il a toujours été plus confortable et prudent de laisser la bombe de la responsabilité de la sécurité dans les mains des gouverneurs des Etats. Les maires n’ont pas la voix suffisamment forte, ni n’ont d’intérêt à partager les responsabilités, ce qui constituerait pour eux des risques de dépenses.

Quant aux gouverneurs, ils sont toujours acculés par les policiers, à la merci de leurs capacités de produire des dommages et de l’instabilité. Ils ne peuvent pas faire grand-chose parce que la Constitution fédérale est une camisole de force. D’un autre côté, pour ne pas importuner leurs interlocuteurs policiers les plus proches, ils n’ont pas intérêt à mettre la main dans le guêpier. Ils préfèrent ne pas toucher aux intérêts corporatistes des officiers et délégués, précisément parce qu’ils auront besoin d’eux pour contenir la masse des policiers spoliés par les salaires avilissants qu’ils reçoivent.

En attendant, sous la table, la police est peu à peu privatisée, de la manière la plus vile et dangereuse qui soit, à travers un second emploi dont le déploiement le plus critique sont les milices. Le second emploi illégal est toléré pour permettre de tenir des budgets irréalistes. Ainsi, dans la pratique, la sécurité privée informelle et illégale finance le budget de la sécurité publique, évitant ainsi le collapse que provoquerait la revendication salariale si elle explosait. Voici ce que j’appelle une combine budgétaire, pour utiliser le vocabulaire de la milice: dans le domaine policier, l’Etat a un pied dans la légalité et l’autre dans l’illégalité. Comment construire quelque chose de sérieux de cette manière? (Traduction A l’Encontre)

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Valéria Nader, économiste et journaliste, est éditrice de l’hebdomadaire en ligne Correio da Cidadania. Gabriel Brito est journaliste. Article actualisé le mardi 28 février 2012.

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