vendredi
6
décembre 2019

A l'encontre

La Brèche

Michel Temer

Par Valerio Arcary

L’arrestation de Temer [1] pour l’opération Lava Jato («Lavage express») a une fois de plus placé la gauche brésilienne face à un défi qui la divise. Un défi parce que Temer est vraiment corrompu et mérite donc d’être arrêté.

L’opération Lava Jato a été menée intentionnellement par un groupe de procureurs d’extrême droite comme instrument juridique pour créer les conditions du coup d’État parlementaire de 2016 [la principale figure parmi ces procureurs était Sergio Moro, actuellement super-ministre du gouvernement de J. Bolsonaro – Réd]. C’était l’une des clés de la victoire électorale de Bolsonaro, car elle fixait les conditions de l’arrestation de Lula. Bolsonaro jouit toujours d’une grande popularité, et pas seulement auprès du noyau dur de la classe moyenne réactionnaire qui est sortie dans la rue en criant en direction de Lula «pars à Cuba».

Lava Jato a été une aberration légale d’abus de pouvoir. Et l’arrestation de Temer a été un spectacle pour légitimer l’intimidation de la majorité bourgeoise au Congrès national face à la lutte pour le pouvoir avec le noyau dur du gouvernement Bolsonaro. C’est donc compliqué.

Les deux positions les plus simples étaient également dangereuses. La première était de soutenir l’emprisonnement de Temer, en cachant le fait que c’était l’extrême droite des procureurs alliés au bolsonarisme qui exerçait un chantage sur les partis qui garantissaient historiquement la représentation de la classe dirigeante, et qui sont toujours majoritaires au Congrès national (Sénat et Chambre des députés).

Présenter de manière romancée le rôle de Lava Jato après ce qui s’est passé depuis 2015/16 est, dramatiquement, naïf. Lava Jato n’est pas une enquête technique appropriée. C’est une opération politique orientée, dès le début, comme un bras auxiliaire dans la lutte pour le pouvoir.

La seconde consistait à dénoncer Lava Jato et de défendre les droits démocratiques de Michel Temer, en réduisant le poids des accusations dévastatrices visant Michel Temer. Cette position est également insoutenable. Michel Temer est un malfaiteur, un voleur, un bandit. Il est devenu riche pendant des décennies grâce à des pots-de-vin. L’épisode de la «petite course» de son conseiller avec une valise d’un demi-million de reais est un «classique» ridicule de la corruption institutionnelle des plus traditionnelle. Son arrestation a été le résultat accentué de l’opération Lava Jato, dans un mouvement atypique mis en place par Sergio Moro à la tête du ministère de la Justice, pour intimider le centre [avant tout les élus du Mouvement démocratique brésilien, mais aussi du PSDB]. Toutefois, cela ne justifie pas de défendre cette mesure, du point de vue de la défense des intérêts de l’ensemble des travailleurs et des travailleuses. Cette défense n’aide pas la campagne pour «libérer Lula» [et conjointement pour des dizaines de milliers de jeunes, Noirs avant tout, incarcérés durant de longues périodes avant tout jugement]. Michel Temer ne sera jamais un prisonnier politique [comme l’est de facto Lula].

La boussole pour définir une position correcte dans ce type de situation devrait être magnétisée par les intérêts des travailleurs. Or, où se situe la défense des intérêts de la classe ouvrière? La défense de l’indépendance politique de la classe ouvrière est un principe pour les socialistes-révolutionnaires. Il s’agit en fin de compte d’une idée-force, mais qui n’est pas simple. Elle est forte parce qu’il est légitime de défendre l’immense majorité des personnes qui, dans une société capitaliste, «vivent» de la vente de leur force de travail [avec l’exploitation et la domination qui en découlent] et doivent disposer du droit de s’organiser selon leurs propres intérêts.

Ce n’est pas simple parce que l’antagonisme entre travail et capital n’est pas le seul conflit au sein de la société. Bien sûr cet antagonisme est le plus important, car c’est celui qui ouvre potentiellement la voie à la lutte pour une émancipation socialiste.

Mais il existe beaucoup d’autres conflits. Dans cet épisode, la défense des droits et des libertés démocratiques contre les menaces autoritaires, en constitue un, important. Les socialistes doivent analyser tous les conflits sous cet angle.

Le PSOL [Parti du socialisme et de la liberté, qui est constitué de courants distincts] a déclaré que Michel Temer doit être condamné comme corrompu, mais n’a pas applaudi le «qu’ils dégagent» propre à l’opération Lava Jato. Il a plaidé pour que Michel Temer soit jugé, condamné et emprisonné. Conjointement, il a dénoncé l’abus de pouvoir de Lava Jato qui a été un instrument de l’ultra-droite pour subvertir les droits démocratiques sous le prétexte de la lutte contre la corruption. Une position indépendante des deux fractions bourgeoises qui se disputent le pouvoir au Brésil. C’était donc très bien.

D’autres forces à gauche se sont alliées à l’une des deux fractions politiques dominantes. Une partie du PT a condamné l’emprisonnement de Temer parce qu’il n’a vu que l’abus de pouvoir de Lava Jato et la menace qu’il représente au service de l’extrême droite, aux libertés démocratiques. Mais, paradoxalement, il a réduit au silence Temer, un auteur de coup d’État qui, en plus d’être corrompu, a joué un rôle criminel durant le processus qui a abouti au coup d’État parlementaire de la destitution de Dilma Rousseff.

Une autre fraction de la gauche radicale, comme le PSTU (Parti socialiste des travailleurs unifiés) et des secteurs minoritaires du PSOL soutenaient l’emprisonnement de Temer faisant silence sur le caractère arbitraire de l’opération Lava Jato [telle que conduite par Sergio Moro et ses sbires]

Ces deux positions opposées sont également erronées. La gauche ne doit pas applaudir tout ce qui est populaire juste parce que cela l’est. Etre de gauche implique aussi la défense de principes, la résistance à des pressions, la fermeté quand on est en minorité parmi les travailleurs et travailleuses et combattre les illusions.

La gauche ne peut pas être la cinquième roue du char de l’une ou de l’autre fraction de la classe dirigeante. Nous ne nous allions pas à l’extrême droite contre la droite, ni le contraire. Lorsque la conjoncture nous impose un isolement momentané cette position minoritaire ne nous diminue pas. Au contraire elle nous renforce. (Article paru dans la revue Forum, le 29 mars 2019; traduction A l’Encontre)

______

[1] Le lundi 25 mars 2019, la justice brésilienne a ordonné la libération de Michel Temer (78 ans et qui avait intronisé Jaïr Bolsonaro en janvier 2019) cinq jours après sa mise en détention provisoire. L’ex-président Michel Temer (qui avait pris la place de Dilma Rousseff en août 2016, après avoir été candidat à la vice-présidence à ses côtés lors de l’élection d’octobre 2014) était accusé d’être à la tête d’«une organisation criminelle» ayant détourné des centaines de millions d’euros. La décision concerne également les sept autres accusés détenus en même temps que l’ex-président, y compris l’ex-ministre des Mines et de l’Énergie, Moreira Franco, autre cacique du PMDB, parti de centre droit de Michel Temer qui a fait la pluie et le beau temps au parlement pendant des décennies.

«Même s’il existe des indices qui incriminent les accusés, ils ne justifient pas la prison provisoire», a expliqué le juge fédéral, considérant que l’ancien président pouvait attendre son jugement en liberté. Le magistrat a justifié sa décision en évoquant l’absence d’éléments «qui montreraient qu’ils représentent une menace à l’ordre public ou qu’ils pourraient dissimuler des preuves». Par contre Lula est en prison, sur la base d’un procès dans lequel les preuves matérielles étaient soit manquantes, soit très faibles, depuis avril 2018. (Réd. A l’Encontre)

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A la veille des grèves et mobilisations en France, dont le «début» est annoncé pour le 5 décembre, il nous paraît fort utile de tracer les lignes de force traçant la situation du syndicalisme français. Les travaux de Sophie Béroud sont présentés au début de cette vidéo. Nous citerons ici deux ouvrages auxquels a participé Sophie Béroud: «Sociologie politique du syndicalisme», Armand Colin, 2018, et «Quand le travail se précarise, quelles résistances collectives?», La Dispute, 2009.

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