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La Brèche

Brésil. «Le néo-développementisme est épuisé»

Publié par Alencontre le 2 - août - 2015
Entretien avec João Pedro Stedile

Entretien avec João Pedro Stedile

Entretien avec João Pedro Stedile

João Pedro Stedile est le dirigeant historique du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST). Début 2015, son «opposition» au gouvernement de Dilma Rousseff consiste à dénoncer «l’infiltration capitaliste» dans le gouvernement de l’ancien patron de Bradesco Asset Management, Joaquim Levy, nommé ministre des Finances par Dilma Rousseff. Or, le choix du Ministre des finances effectué par Dilma Rousseff et ses alliés – pour ne pas dire ceux qui garantissaient sa position – était cohérent avec une orientation d’austérité et de contrôle «disciplinaire» de la force de travail (voir à ce sujet l’article important publié sur ce site en date du 10 juillet 2015). Dilma Rousseff, après une campagne électorale polarisée – face au candidat Aécio Neves, du Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB) – a appliqué, pour l’essentiel, le programme de son concurrent.

A la fin du premier semestre 2015, le président de la Chambre des députés, Eduardo Cunha, du PMDB (Parti du mouvement démocratique brésilien), a annoncé qu’il demandera au Congrès de son parti, en septembre, de rompre avec le gouvernement de Dilma Rousseff. Il y a là une expression singulière d’un système présidentiel qui ne peut disposer d’une majorité parlementaire que grâce à l’organisation d’alliances qu’il faut récompenser. Autrement dit, les rémunérer avec des postes, des participations aux opérations de privatisations et aux appels d’offres, etc. Sans compter que des secteurs régionaux, politico-religieux (les évangélistes, par exemple) frappent chacun à la porte. Dans le contexte présent, le caractère réactionnaire appuyé d’Eduardo Cunha est une dimension du jeu de chantages et de récompenses. S’ouvre donc une période de «menaces» politiques autour de la redistribution des avantages que peuvent recevoir le PMDB et ses associés, un parti qui, depuis longtemps, articule sa politique autour de l’axe présidentiel et des avantages qu’il en retire. Tout cela dans un contexte où le cyclone de la corruption mine le système politico-institutionnel.

L’issue dépendra du jugement effectué par les secteurs dominants du capitalisme brésilien sur les avantages ou non de pousser plus loin la campagne pour écarter Dilma Rousseff. Pour l’heure le statu quo leur semble plus avantageux. Quant à l’émergence d’un pôle politique et social de masse – autonome du PT et de la CUT (Centrale Unitaire des Travailleurs) – apte à engager une mobilisation ayant la dimension de celle de juin 2013, elle ne semble pas encore inscrite à l’agenda, malgré des initiatives sectorielles significatives (Conlutas, Mouvement des sans toit…). Par contre, l’organisation des Jeux olympiques d’été à Rio de Janeiro, en août 2016, s’annonce avec fracas: 67’000 personnes ont déjà été expulsées de leur logis.

Dans l’entretien avec Brasil de Fato, une publication très proche du MST, en pleine crise économique et politique, João Pedro Stedile doit convenir que «l’on n’a avancé en rien dans la construction d’un programme alternatif». Dans la partie non traduite de cet entretien, Stedile souligne que «la réforme agraire est paralysée», comme élément d’un «manque de projet pour le pays» et d’un barrage budgétaire. Il insiste sur le manque d’appui aussi bien en termes de logements (100’000 maisons «manquent») que d’assistance technique. Mais, surtout, il met l’accent sur la nécessité d’un nouveau paradigme de réforme agraire appelée «réforme agraire populaire», qui dépasse la «démocratisation de l’accès à la terre» et «qui priorise la production d’aliments sains pour la population», ce qui implique une base technologique nouvelle pour une «agroécologie». Mais sans les autres secteurs sociaux «le MST seul ne peut pas avancer». (Rédaction A l’Encontre)

*****

Brasil de Fato: Comment voyez-vous le scénario politique brésilien ?

João Pedro Stedile: Le Brésil est en train de passer par une période historique très difficile et complexe. Comme nous en avons discuté dans le cadre des réunions plénières avec les mouvements populaires, nous sommes en train de passer par trois très graves crises. La première est la crise économique, avec une paralysie de l’économie, un manque de croissance de l’industrie, des signaux de chômage et une chute des revenus des travailleurs.

La deuxième est la crise sociale avec ses problèmes qui ne cessent d’augmenter, surtout dans les grandes villes, principalement le manque de logements et de transport public, l’augmentation de la violence contre la jeunesse dans les périphéries et ces milliers de jeunes qui ne parviennent pas à entrer à l’université. Les 8 millions de jeunes qui se sont inscrits à l’ENEM (Examen national de l’enseignement moyen, étape obligatoire pour entrer dans les universités publiques brésiliennes), par exemple, se sont disputés 1,6 million de places seulement. Et ceux qui n’ont pas pu entrer, où vont-ils ?

La troisième crise est la grave crise politique et institutionnelle engendrée par le fait que la population ne reconnaît plus la légitimité et le «leadership» des politiciens élus. Cela est dû au système électoral qui permet que les entreprises financent leurs candidats. Pour vous donner une idée de cela: à elles seules, les dix plus grandes entreprises ont élu 70% du Parlement. Cela signifie que la démocratie représentative a été séquestrée par le capital et que cela a généré une hypocrisie des élus et une distorsion politique insurmontable. Cela se reflète dans les lois que le Parlement adopte et dans les idées que les parlementaires défendent, idées qui n’ont plus rien à voir avec les électeurs. Par exemple: dans la société brésilienne, nous avons 51% de femmes. Un projet a été présenté allant dans le sens de garantir 30% de représentation féminine, mais ils l’ont bloqué. Et maintenant, arriverons-nous même à maintenir l’actuel 9% ?

Que pensez-vous des propositions de dépassement de ce scénario actuellement prédominantes dans le débat public ?

Les classes dominantes, celles qui détiennent le pouvoir économique dans notre société, sont assez intelligentes. Ce n’est pas pour rien qu’elles gouvernent depuis 500 ans. Elles ont perçu la gravité de la crise et pour cela elles ont abandonné le pacte d’alliances de classe passé avec les travailleurs. Ce pacte est représenté par l’élection de Lula et de Dilma qui a eu comme résultat le programme néo-developpementaliste.

Le néo-développementalisme, en tant que programme de gouvernement, s’est épuisé. Les secteurs de la bourgeoisie qui en faisaient partie et en bénéficiaient sont sortis de scène et parient maintenant sur un autre programme. Le programme de ce secteur pour sortir de la crise est fondamentalement le suivant: défense de l’Etat minimum (en utilisant des «masques» tels que la diminution de ministères), moins d’intervention de l’Etat dans l’économie et retrait de droits liés au travail, avec comme objectif la réduction du coût de la main-d’œuvre et la recherche de taux élevés de profit dans la perspective d’une compétitivité accrue sur le marché mondial. Un élément essentiel est également le réalignement de l’économie et de la politique extérieure sur les Etats-Unis. C’est pour cela qu’ils critiquent les politiques des BRICS [acronyme inventé en 2001 par la banque Goldman Sachs pour désigner le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du sud], de l’Unasur [Union des nations sud-américaines] et du Mercosur [Marché commun du sud, créé en 1991] et qu’ils défendent ouvertement le retour de l’Alca [zone de libre-échange englobant les 34 pays des Amériques à l’exception de Cuba].

C’est cela le programme de la classe dominante pour sortir de la crise. Ce n’est pas autre chose que le retour au néolibéralisme. Et pour atteindre ces objectifs, ils actionnent leurs opérateurs politiques dans les espaces qui détiennent une hégémonie complète, comme c’est le cas du Congrès national, du Pouvoir judiciaire et des moyens de communication bourgeois. Ces trois pouvoirs sont en train d’agir en permanence et de manière articulée entre eux pour que ce programme soit mis en place. Et le parti idéologique qui articule cette unité entre les trois espaces est la chaîne de télévision Globo.

Le gouvernement a pris diverses initiatives de politique économique, a édicté des mesures provisoires et a procédé à un ajustement budgétaire. Comment les mouvements considèrent-ils ces initiatives ?

Pour nous, le gouvernement de Dilma n’a pas compris la nature de la crise installée, ni ce qui est en train de se passer dans la société brésilienne, ni même la dispute idéologique qui a eu lieu au second tour des élections, une très impressionnante lutte des classes.

Le gouvernement s’est trompé en mettant sur pied un ministère très dépendant [ministère des Finances avec J. Levy] des partis conservateurs, dont les membres vont jusqu’à voter contre le gouvernement au Parlement. Cela en devient schizophrénique. C’est peut-être le plus mauvais ministère que nous ayons depuis la Nouvelle République. Il est en train de réduire la crise à un problème de déficit budgétaire. Mais en réalité, le déficit n’est que la conséquence de la crise. Cela ne nous avance en rien de prendre des mesures palliatives. Comme l’a bien dit le professeur Luiz Gonzaga Belluzzo: «le moteur de l’économique est mort et le gouvernement est préoccupé par la carrosserie et la peinture ». Aussi incroyable que cela paraisse, toutes les mesures palliatives et les initiatives que le gouvernement a prises non seulement ne résolvent pas la crise citée mais tendent à l’aggraver. Cela parce qu’elles s’arrêtent à l’apparence des problèmes sans en rechercher les causes. Pire, beaucoup des mesures, spécialement les mesures économiques, vont en direction du programme de la bourgeoisie, c’est-à-dire qu’elles retirent des droits aux travailleurs. Augmenter le taux d’intérêt, c’est tout ce que le secteur hégémonique des capitalistes veut: gagner de l’argent la rente financière et la spéculation. Si le gouvernement ne change pas de direction, s’il ne change pas sa politique économique et ne prend pas d’initiatives qui amènent dans la société le débat sur la nécessité d’une réforme politique profonde, il [le gouvernement] poursuivra alors sa chute dans l’impopularité et l’incapacité de sortir de la crise.

Dans cette conjoncture complexe, y a-t-il des risques de coup d’Etat ?

Les classes dominantes, les capitalistes, les entrepreneurs et la droite en tant que champ idéologique sont très divers dans une société aussi complexe que la nôtre. Bien que la Globo s’efforce de leur donner une unité, ils ne parviennent pas à un consensus sur leur manière de voir les problèmes et sur les propositions permettant une sortie de crise.

Il est vrai qu’il y a des secteurs plus radicaux de la droite qui veulent un coup, un impeachment, éventuellement par la voie parlementaire. Mais je crois qu’une telle crise institutionnelle n’intéresse pas les secteurs entrepreneuriaux. Ce qu’ils veulent, c’est que le gouvernement défende leur programme. Rien d’autre. D’un autre côté, les mêmes motifs qui permettraient d’ouvrir une procédure d’impeachment contre Dilma pourraient être appliqués aux gouverneurs Geraldo Alckmin (PSDB, gouverneur de Sao Paulo), Beto Richa (PSDB, gouverneur du Parana), etc., ce qui générerait un désordre généralisé.

Malheureusement, je crois que le gouvernement est tombé dans ce piège. Et même en prenant à son compte le programme de la classe dominante, il n’arrive pas à résoudre les trois crises. C’est pour cela que nous sommes dans une période de confusion qui ne se résoudra pas à court terme.

Et quelle est la proposition des mouvements populaires face à cette situation ?

Du côté des mouvements populaires, la situation est également complexe. Les mouvements et les forces populaires, qui englobent toutes les formes organisationnelles, comme des partis, des syndicats, des mouvements sociaux, des mouvements de l’église de base, n’ont pas eu la capacité d’organiser une plate-forme commune, un programme unique de sortie de crise.

En théorie, nous avons certes des idées générales, comme, par exemple, la conviction que nous ne pourrons sortir de la crise économique que si le gouvernement abandonne le solde budgétaire primaire (avant le service de la dette) et qu’au lieu de payer 280’000 millions de reais en intérêts par an, il investit ces ressources publiques dans l’industrie pour générer des emplois et dans le secteur public pour améliorer le transport, le logement et l’éducation.

Quant à la crise politique, nous ne la dépasserons que si nous procédons à une réforme politique profonde. Ce sont des idées générales, autour de réformes structurelles nécessaires. Mais il est vrai qu’il faut absolument construire un programme qui unifie tous les secteurs sociaux et mette ensemble les actions de mobilisation de masse.

Pour l’heure, il n’y a que des secteurs organisés de la classe ouvrière qui se mobilisent. Le peuple, en général, se tait et regarde avec anxiété les nouvelles à la télévision concernant la crise et le manque d’alternatives.

D’un côté, il y a le peuple qui voit tous les jours la bourgeoisie prendre des initiatives contre lui et un gouvernement qui se montre inerte et incapable. Et de notre côté, nous ne parvenons pas à aller jusqu’à cette masse avec nos propositions, principalement parce que les moyens de communication sont contrôlés par la bourgeoisie. (Traduction A l’Encontre; entretien publié le 7 juillet 2015. La traduction de cet entretien est partielle)

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