vendredi
22
novembre 2019

A l'encontre

La Brèche

Par Jonathan Watts

Le président brésilien, Jair Bolsonaro, affirme que des groupes pro-environnement sont derrière les incendies, entre autres en Amazonie, qui ont augmenté de 84% par rapport à la même période l’an dernier.

Il tente ainsi de détourner les critiques internationales croissantes sur son incapacité à protéger la plus grande forêt tropicale du monde.

Une recrudescence d’incendies dans plusieurs Etats amazoniens ce mois-ci a fait suite à des rapports selon lesquels les agriculteurs se sentaient encouragés à défricher [par brûlis] des terres pour l’agriculture et l’élevage parce que le nouveau gouvernement brésilien était désireux d’ouvrir encore plus la région aux activités économiques.

Selon l’Institut national de recherche spatiale du Brésil, plus de 72’000 foyers d’incendie se sont déclarés cette année, soit une augmentation de 84 % par rapport à la même période en 2018. Plus de la moitié d’entre eux se trouvaient en Amazonie.

La déforestation a connu un pic brutal en juillet [1], suivi de brûlis intensifs en août. Selon les journaux locaux, les agriculteurs de certaines régions organisent des «journées du feu» pour profiter de l’affaiblissement des contrôles par les autorités.

Depuis que Bolsonaro a pris le pouvoir, l’Agence de l’environnement a émis moins de sanctions et les ministres ont clairement fait savoir qu’ils sympathisaient avec les exploitants forestiers plutôt qu’avec les groupes indigènes qui vivent dans la forêt. Le directeur de l’Agence spatiale brésilienne a été licencié le mois dernier [2] après que Bolsonaro a contesté les données officielles de la déforestation par satellite.

Un tollé international a incité la Norvège et l’Allemagne à suspendre leurs dons au Amazon Fund [3] du Brésil, qui soutient de nombreuses ONG environnementales ainsi que des agences gouvernementales. Des appels ont également été lancés pour que l’Union européenne bloque un accord commercial avec le Brésil et d’autres nations sud-américaines.

Bolsonaro a suggéré que les incendies avaient été allumés par des ONG pour embarrasser son gouvernement: «Sur la question des incendies en Amazonie, qui, à mon avis, peuvent avoir été initiées par des ONG parce qu’elles ont perdu de l’argent [cf. Amazon Fund], quelle est l’intention? Créer des problèmes au Brésil.» Cette déclaration de Bolsonaro a été faite lors d’un congrès de l’industrie sidérurgique à Brasilia.

Il a fait une déclaration semblable plus tôt dans la journée lorsqu’il a laissé entendre que des groupes munis de caméras avaient allumé des feux pour pouvoir les filmer. Lorsqu’on lui a demandé s’il avait des preuves ou s’il pouvait nommer les ONG impliquées, Bolsonaro a répondu qu’il n’y avait pas de documents écrits et que c’était juste son sentiment.

Les militants écologistes ont déclaré que ses commentaires étaient une tentative absurde de détourner l’attention du problème de la mauvaise surveillance et de l’encouragement tacite du déboisement illégal. «Ceux qui détruisent l’Amazonie et laissent la déforestation se poursuivre sans relâche sont encouragés par les actions et les politiques du gouvernement Bolsonaro. Depuis son arrivée au pouvoir, le gouvernement actuel a systématiquement démantelé la politique environnementale du Brésil», a déclaré Danicley Aguiar, de Greenpeace Brésil.

Dans l’Etat brésilien d’Amazonas, la chaleur des feux de forêt a été supérieure à la moyenne tous les jours du mois d’août, selon les données fournies au Guardian par le Service de surveillance de l’atmosphère Copernicus [qui fourni des données et des informations continues sur la composition atmosphèrique]. Au jour de pointe, le 15 août, l’énergie libérée dans l’atmosphère par cet Etat était environ 700% plus élevée que la moyenne des 15 années précédentes. L’histoire était similaire dans l’Etat de Rondônia, où il y a eu 10 jours ce mois-ci durant laquelle la chaleur du feu a été plus du double de la moyenne annuelle. [La ville de Sao Paulo a été plongée lundi 19 août dans l’obscurité pendant une heure. Cette obscurité était due au passage d’un épais nuage de fumée provenant des feux de forêts qui ravagent la région de l’Amazonie bolivienne.]

On ne sait pas très bien quels incendies ont été allumés délibérément par les propriétaires terriens pour défricher les terres et lesquels étaient accidentels ou naturels. Le problème ne se limite pas au Brésil. La Bolivie voisine connaît également des incendies de forêt d’une ampleur inhabituelle qui auraient détruit 5180 km2 de forêt. Une vidéo du département de Santa Cruz montre des singes et d’autres animaux en quête d’abri dans un paysage réduit à des souches noircies, des branches nues et des cendres. Les images satellite de Copernicus montrent que c’est principalement un incendie en Bolivie qui a provoqué l’obscurcissement du ciel pendant la journée de lundi à São Paulo, à des milliers de kilomètres de là. (Article publié dans The Guardian, en date du 21 août 2019; traduction rédaction A l’Encontre)

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[1] «La déforestation de l’Amazonie brésilienne a augmenté de plus de trois terrains de football par minute, selon les dernières données gouvernementales, rapprochant ainsi la plus grande forêt tropicale du monde d’un point de basculement au-delà duquel elle ne pourra plus se rétablir.» (Jonathan Watts, dans The Guardian du 25 juillet 2019; réd. A l’Encontre)

[2] «Le directeur de l’Institut national brésilien de recherche spatiale (INPE- Instituto Nacional de Pesquisas Espaciais) a été licencié au milieu d’une controverse au sujet de ses données satellitaires montrant une augmentation de la déforestation en Amazonie, que le président d’extrême droite, Jair Bolsonaro, a qualifié de “mensonge”. Ricardo Galvão, qui avait défendu l’institut et critiqué l’attaque de Bolsonaro, a été licencié vendredi 2 août après une réunion avec le ministre de la Science et de la Technologie, Marcos Pontes. “La façon dont je me suis exprimé par rapport au président a causé un embarras insoutenable”, a déclaré Galvão vendredi matin, selon le site du journal Folha de S Paulo. “Le licenciement du directeur de l’INPE n’est qu’un acte de vengeance contre quelqu’un qui a montré la vérité”, a déclaré Márcio Astrini, coordinateur des politiques publiques de Greenpeace Brésil.

Créé en 2004, le système satellitaire Deter met à la disposition du public des données mensuelles et quotidiennes sur un site Web gouvernemental régulièrement mis à jour. Ses récentes données montrent une augmentation alarmante de la déforestation au cours des derniers mois: elle a grimpé de 88% en juin par rapport à l’année précédente. La première quinzaine de juillet est en hausse de 68% par rapport à l’ensemble du mois de juillet 2018.» (Dom Phillips, Rio de Janeiro, article publié dans The Guardian, le 2 août 2019; réd. A l’Encontre)

[3] Le Amazon Fund est un mécanisme REDD+  (Réduction des Emissions dues à la Déforestation et à la Dégradation des Forêts) créé pour collecter des dons pour des investissements non remboursables dans les efforts de prévention, de suivi et de lutte contre la déforestation, ainsi que pour promouvoir la préservation et l’utilisation durable de l’Amazonie brésilienne. (Réd. A l’Encontre)

 

L’obscurité s’abat sur São Paulo

 

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