jeudi
19
octobre 2017

A l'encontre

La Brèche

Entretien avec Josmar Jozino
conduit par Raphael Sanz

«Le système pénitentiaire [est] toujours marqué par une forte surpopulation, des conditions dégradantes, la pratique de la torture et des violences fréquentes», écrivait Amnesty International dans son rapport 2015-2016. Le Brésil représente la quatrième population carcérale du monde, derrière les Etats-Unis, la Chine et la Russie. Au niveau national, le taux d’occupation est de 167%, soit 1,67 détenu par place disponible, selon les données officielles.

Les derniers massacres dans les prisons et les règlements de compte dans la rue – dans la foulée des actions d’extermination de la Police militaire – traduisent une extension des affrontements pour le contrôle du commerce de la drogue, avec son extension au-delà des frontières du Brésil. Le site Correio da Cidadania s’est entretenu sur ce thème avec Josmar Jozino. Ce journaliste a suivi les évolutions de l’activité de la police – en particulier de la Police militaire qui règne en maître – au cours des trois dernières décennies. Il intervient actuellement sur le site Ponte Jornalismo. Il est l’auteur d’un livre qui fait référence sur la naissance du Premier commando de la capitale (PCC) et qui fut publié en 2004: Cobras e lagartos: a vida íntima e perversa nas prisões brasileiras: quem manda e quem obedece no partido do crime (Cobras et chenilles: la vie intime et perverses dans les prisons brésiliennes. Qui commande et qui obéit dans le parti du crime). (Rédaction A l’Encontre)

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Correio da Cidadania: Comment analysez-vous les récents massacres qui ont eu lieu dans des prisons du nord du pays, en particulier celui qui a eu lieu dans le complexe pénitentiaire Anisio Jobim à Manaus et qui a fait 56 morts ? A noter qu’il y a également eu une trentaine de morts dans la prison d’Alcaçuz près de Natal.

Josmar Jozino: Selon mon analyse, toute la responsabilité en revient à la négligence et à l’incompétence des gouvernements des Etats fédérés et du gouvernement fédéral qui maintiennent dans une même prison des personnes de différentes factions. Il y avait déjà eu des alertes données par la Police fédérale et le Conseil national de justice lui-même sur le fait de détenir ces deux groupes rivaux dans un même établissement carcéral. Aucune mesure n’a cependant été prise et il en résulte cette nouvelle barbarie.

Correio da Cidadania: Que dire des événements actuels, à savoir un autre massacre dans une prison [la prison agricole de Monte Cristo, avec 31 morts, début janvier 2017] de l’Etat du Roraima et la poursuite de la violence à Manaus?

Josmar Jozino: Après cela, les ministres de la Justice et de la Défense se sont réunis avec le groupe de travail, et au terme de beaucoup de réunions et beaucoup de bla-bla, il y a eu un autre massacre: 33 personnes dans une autre prison de la même région. C’est honteux. Cela montre l’incompétence totale de l’Etat en ce qui concerne le système carcéral, qui est en faillite depuis des décennies au Brésil et qui est le résultat de l’échec de la politique pénitentiaire en général.

Correio da Cidadania: Que pensez-vous des déclarations du Gouvernement fédéral, des ministres, du gouverneur et des secrétaires divers et variés sur la manière dont ils prévoient de résoudre le conflit ?

Josmar Jozino: Ne changent à peine que les noms des gouvernants et des personnes qui accordent des interviews et font des déclarations. Vous rappelez-vous le cas de Pedrinhas, dans l’Etat de Maranhao, où avait eu lieu, en 2010, un massacre faisant 18 morts? Ils avaient alors tenu des réunions, mis sur pied des groupes de travail, avaient fait des déclarations à la presse en disant qu’ils allaient prendre des mesures, mais rien n’a été fait depuis.

Le système carcéral est un échec. Ce ministre [Alexandre de Moraes] qui est candidat au poste de gouverneur de São Paulo est allé jusqu’à se rendre sur place pour voir de près la situation. D’autres n’y vont même pas. Peut-être qu’il a voyagé par intérêt politique, je ne peux le dire, mais au moins il a été présent sur les lieux.

Le problème est que j’ai la certitude que d’ici deux mois, quand cette crise sera tombée dans l’oubli, tout retournera à la normalité. C’est-à-dire à la situation de faillite totale du système carcéral. Ce que nous voyons, ce sont des promesses sans aucune mesure concrète. Résoudre le problème n’apporte peut-être pas de vote ni de notoriété ; et la société elle-même ne s’intéresse pas au prisonnier. Elle préférerait que les détenus meurent, qu’ils s’entre-tuent, et oublie qu’en fin de compte la non-resocialisation des détenus débouche sur plus de violence encore pour nous tous.

Correio da Cidadania: Encore à propos du ministre, Alexandre de Moraes, que pensez-vous de ses «performances», lorsqu’il a coupé des pieds de marijuana [en se faisant filmer, en 2016] au Paraguay juste après la mort d’un important trafiquant et qu’il a déclaré qu’il «éradiquerait» celle-ci du continent sud-américain?

Josmar Jozino : Ce serait pour un moi un peu léger de faire un commentaire sur l’agissement du ministre de la Justice et de la Citoyenneté, mais je trouve que ça sent un peu la démagogie et la campagne électorale. Au Brésil, nous sommes très discrédités, mais si l’on regarde les choses avec un peu de distance, alors ça ressemble à une campagne électorale pour le gouvernement de São Paulo.

Corrieio da Cidadania: Est-il possible de faire un parallèle entre les massacres qui ont lieu dans les prisons et l’ascension de Moraes au poste de gouverneur de l’Etat de à São Paulo? Nous pourrions d’ailleurs aussi parler des disputes entre factions qui ont eu lieu récemment à Rio de Janeiro, des tueries à São Paulo et le problème général de degré de létalité [le nombre d’assassinats] de la Police militaire dans tout le pays.

Josmar Jozino: L’augmentation des tueries à São Paulo est le fruit de la guerre entre le crime organisé et une police qui au lieu de prévenir le crime le réprime seulement. Celle-ci se promène, comme ça, juste pour tuer par-ci par-là, accompagnée de ses groupes d’extermination, car oui il existe différents groupes d’extermination à l’intérieur de la police militaire encore aujourd’hui. Cette guerre proprement dit existe depuis 2006, quand le PCC [le «Premier commando de la capitale»] a lancé ses premières attaques. Cela s’est répété en 2012 de manière plus voilée, tout cela faisant des blessés des deux côtés.

A São Paulo, il n’existe pas de factions parce qu’il y a un monopole total d’une faction (PCC). Dans les autres Etats, cette guerre est notoire, elle fait partie du quotidien. A l’intérieur des prisons de São Paulo, il existe aussi le contrôle absolu par une seule faction, faction qui détient le contrôle sur 95% des prisons. Comme cette faction s’est étendue vers d’autres Etats et qu’elle est maintenant en train d’essayer de contrôler le trafic de drogues dans des régions de frontière, elle se heurte à la résistance d’autres factions existant déjà dans ces régions.

Dans cette dispute, beaucoup d’argent est en jeu et de nombreux homicides sont à mettre sur son compte. A Manaus, par exemple, avant le grand massacre de l’autre jour, il y en a eu un autre dans lequel 38 personnes sont mortes. Et il y a eu également beaucoup de morts dans les rues provoquées par des bagarres entre factions. Les disputes ont lieu autour du contrôle du trafic, de la commercialisation et de la distribution de la drogue, à l’intérieur du territoire brésilien et spécialement sur les frontières. Cela débouche sur une augmentation du nombre d’homicides. A São Paulo, c’est différent parce qu’une seule faction est très forte, mais dans le reste du pays c’est plus ou moins de cette manière que les choses se passent.

Correio da Cidadania: Vous avez affirmé, dans un article publié dans Ponte Jornalismo que ce conflit surgi de la rivalité entre factions – et qui a gagné de la notoriété avec le massacre de Manaus – pouvait s’emparer des rues du pays. Quelles conséquences ce conflit peut-il avoir et quelle ampleur peut-il prendre ?

Josmar Jozino : Après le massacre de Manaus, la capitale amazonienne a subi une vague d’assassinats. Je ne sais pas si les crimes ont été dûment établis, mais il y a des indices selon lesquels ils seraient le fruit d’une «guerre des rues» qui pourrait s’étendre au Brésil entier.

Il existe une faction qui est la plus grande du Brésil [Premier commando de la capitale] et qui était il y a quelque temps encore l’alliée de la deuxième plus grande faction [Commando Vermelho, originaire de Rio Janeiro]. Maintenant, les deux sont en conflit ; quant à la seconde, elle fait alliance avec la troisième [Familia da Norte], qui est plutôt implantée dans l’Etat d’Amazonas, et avec d’autres groupes du Nordeste. Tout cela dans une dispute autour du trafic de drogues sur les frontières du Brésil. C’est pour cela, oui, que l’on court le risque d’avoir un carnage dans les rues. En étant pessimiste, je crois que cela a déjà commencé.

Correio da Cidadania: Quelle analyse pouvons-nous faire, à l’intérieur de ce contexte, de la clique des députés «défenseurs de la balle» et des lobbies en faveur de la privatisation des prisons, certaines d’entre elles, comme celle de Manaus, étant déjà gérées par des PPPs [des partenariats public-privé]?

Josmar Jozino: Le groupe parlementaire des défenseurs de la balle pense non seulement, comme il se doit, que «le bon bandit est un bandit mort» , mais il pense aussi à son bénéfice. Plus il y a de morts de criminels et de prisonniers, mieux c’est pour eux. Cela parce qu’un tel discours garantit leur élection. Une grande partie de la population brésilienne pense d’ailleurs comme eux.

Oui, du nord au sud du pays, beaucoup de gens pensent comme eux. Et ils pensent comme cela parce que c’est pour eux la manière la plus simple de montrer qu’ils sont préoccupés et fatigués par le manque de sécurité qui existe au Brésil. Nous sommes un pays qui n’a pas de sécurité publique. Et ce sont bien ces électeurs qui constituent une opinion façonner par des secteurs importants de la presse. Et tant qu’il y aura du chaos dans la sécurité publique, ces politiciens seront élus.

Corrieo da Cidadania: Croyez-vous que les investigations faites dans le cadre de l’Opération Lava Jato, ainsi qu’éventuellement de futures investigations, pourraient faire apparaître que des donations ont été faites par de grands trafiquants de drogues et d’armes pour des campagnes politiques? Cela ne pourrait-il pas causer un revirement dans l’opinion publique?

Josmar Jozino: Il faut que nous gardions un certain espoir, sinon nous sommes finis. L’opération Lava Jato a conduit en prison des chefs d’entreprise et des politiciens qui ont détourné des milliards de reais des coffres publics. C’est un autre crime organisé, plus dangereux même que les criminels qui peuplent les prisons de Manaus.

Lava Jato a constitué un pas important. Il s’est fait dans le cadre de la politique contre des entrepreneurs. Le message qui reste est que si le pays en a la volonté, il peut aussi mettre de l’ordre dans le chaos qui règne dans la sécurité publique, renforcer la présence policière sur les frontières pour éviter l’entrée de drogues et d’armes, et en finir avec la politique d’emprisonnement de masse qui surpeuple les prisons. Cela signifie qu’il faut cesse d’arrêter des petits voleurs qui commettent des petits «crimes faméliques» pour pouvoir manger.

Et il faut bien sûr investir dans l’éducation, c’est évident. Tout cela peut être fait, mais ce qui est en train d’être fait est juste à l’opposé. J’espère qu’il y aura un jour cette volonté politique.

Correio da Cidadania: Selon des données du Ministère de la justice lui-même, moins de 8% des homicides sont poursuivis et traduits en justice au Brésil, qui présente une population carcérale supérieure à 620’000 personnes, et dont la majorité est détenue pour des crimes contre le patrimoine (larcin et vol) et des délits en relation avec le trafic de drogues. Si l’on prend en considération ces données, quelle est votre opinion sur la politique dite de guerre contre les drogues et de quelle manière celle-ci joue-t-elle son rôle dans le cadre dont nous sommes en train de parler?

Josmar Jozino: J’ai analysé des statistiques dans le passé, alors que je travaillais encore pour des journaux imprimés, et il semble que les crimes en lien avec le trafic de drogues étaient en train d’atteindre ou de dépasser les crimes contre le patrimoine. Et si vous analysez les personnes qui sont détenues pour trafic de drogues au Brésil, la majorité vient des régions périphériques. Quand il débarque en prison, le pauvre gars n’a souvent ni pantalon ni chemise; il habite dans une favela, en communauté. Ces gens que l’on qualifie de «trafiquants» doivent représenter le 90% des détenus pour trafic au Brésil. Dans la réalité, ce sont tous des pions du trafic. Ces personnes constituent la majorité que l’on va emprisonner, alors que la minorité constituée par les grands trafiquants, on n’en connaît même pas le nom.

Je vais jusqu’à être en faveur de la décriminalisation des drogues parce que celle-ci éviterait une quantité de morts et serait en plus capable de «mettre du baume» sur la question du narcotrafic au Brésil. Il faut décriminaliser au moyen d’un équipement et d’un accompagnement publics, avec des maisons de santé, etc. Cela éviterait beaucoup de carnages et éviterait une guerre telle que celle que nous vivons. Et avec moins de gens en prison, les problèmes à l’intérieur des prisons diminueraient. Mais au Brésil ce n’est encore qu’une utopie. Nous ne parvenons même pas à nous occuper comme il faut d’un Cracoland [un «Pays du crack», en plein dans un centre commercial de São Paulo], imaginez donc une question comme celle-là, beaucoup plus ample.

Correio da Cidadania: Pour finir, comment cette évolution des cadres de violence au sein de la société brésilienne peut-elle se refléter dans le quotidien de la couverture journalistique?

Josmar Jozino: J’ai derrière moins plus de trente ans de carrière et j’en ai passé les vingt dernières à couvrir le domaine de lapolice. Je me souviens qu’à l’époque, lorsque j’avais un double homicide, les journaux envoyaient sur place jusqu’à deux reporters. Depuis lors, la violence a augmenté, le crime organisé a surgi, les factions criminelles ont pris place à l’intérieur des prisons (ce n’est pas des rues qu’elles ont surgi) et il y a donc eu banalisation de la couverture journalistique. Nous ne voyons que des brèves. Les journalistes sont en effet un peu plus empressés quand il y a ces cas de grands massacres. Mais ce type de violence se produit chaque jour dans les régions périphériques du Brésil et personne ne dit plus rien. (Raphael Sanz est journaliste auprès du site Correio da Cidadania; traduction A l’Encontre)

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