jeudi
15
novembre 2018

A l'encontre

La Brèche

Plínio de Arruda Sampaio Júnior

Par Plínio de Arruda Sampaio Júnior

Le candidat ou la candidate du PSOL (Parti socialisme et liberté) à la présidentielle de 2018 a suscité un débat parmi les membres du parti, même si la direction a pris position en faveur de Guilherme Boulos, porte-parole principal du Mouvement des travailleurs sans-toit. Voir l’entretien de G. Boulos publié sur ce site en date du 16 janvier 2018. A la veille du procès contre Lula – le 24 janvier – qui déterminera la position du Parti des travailleurs (PT) sur la possibilité de sa candidature, il faut souligner que G. Boulos n’a pas encore rejoint les rangs du PSOL. Et il a répété qu’il ne serait pas candidat si Lula pouvait enfin se présenter. Le 10 mars prochain, la Conférence électorale du PSOL (avec un peu plus de 120 délégués) désignera son candidat ou sa candidate.

Pendant ce temps, le débat continue. Le texte de Plínio de Arruda Sampaio Júnior que nous reproduisons ci-dessous est une réponse critique à la vision politique que développe Boulos dans un entretien publié par l’hebdomadaire Carta Capital le 6 janvier. L’orientation de cet entretien est proche, quoique un peu plus enrobé politiquement, de celui donné à Esquerda Online, que nous avons traduit.

Plínio de Arruda – qui est également proposé comme candidat présidentiel par des militants actifs dans des secteurs syndicaux et sociaux ainsi que par des courants du PSOL [le PSOL rassemble plusieurs courants qui s’affirment de manière explicite] –est un militant reconnu de la gauche anticapitaliste, membre du PSOL depuis sa fondation, économiste et professeur à Unicamp (Université d’Etat de Campinas). Son dernier ouvrage s’intitule Crônica de uma crise anunciada. Crítica à economía política de Lula e Dilma, SG Amarante, Sao Paulo 2017. (Rédaction A l’Encontre et Correspondencia de Prensa)

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Par sa clarté didactique, l’entretien de Guilherme Boulos à Carta Capital est une d’une lecture obligatoire pour tous les militant·e·s du PSOL. Dans celui-ci, le leader du MTST – le candidat souhaité par la direction du parti – explique son analyse de la réalité.

Dans la vision de Boulos, le coup de Michel Temer [qui a abouti à la destitution en août 2016 de Dilma Rousseff] est le grand diviseur des eaux de la vie nationale. Dès lors, le sauvetage de la Nouvelle République [établie en 1988] est la tâche principale de la conjoncture politique. La destitution de Dilma est attribuable à la radicalisation de la présidence et de ses appuis politiques. L’urgence de vaincre les putschistes mettrait à l’ordre du jour la nécessité de l’unité de la gauche. En luttant contre le sectarisme «de la pureté salvatrice» et le contre le dogmatisme de ceux qui stigmatisent toutes les différences comme relevant du «divisionnisme», Boulos tente de créer son espace politique comme un point de convergence entre la gauche socialiste et le PT. Je parie que, en l’absence de Lula dans le costume présidentiel de 2018, il peut acquérir une position de relief dans la politique nationale.

Boulos est un leader populaire important et sa position mérite le respect dans la critique. La divergence avec son orientation est d’ordre politique et découle d’une différence substantielle dans l’analyse de la nature de la crise qui marque la vie nationale, ainsi que la signification des gouvernements Lula et Dilma [2003-2016] et les défis du moment historique. Au cours des prochains mois, dans la bataille pour un processus électoral démocratique pour l’élection d’un représentant du PSOL lors des élections de 2018, nous aurons l’occasion d’exposer notre point de vue de manière plus détaillée. Pour l’instant, voici quelques observations critiques afin de clarifier les différences portant sur la vision de la crise politique, le bilan du PT, la conception de la gauche et la place de la gauche socialiste dans le champ électoral.

En l’absence d’une perspective de classe, Boulos interprète la crise politique comme un phénomène circonstanciel, dérivé d’une conspiration de palais, qui pourrait être inversée en 2018 avec l’élection d’un président légitime, qui représenterait la volonté populaire. D’où la défense intransigeante du droit de Lula à se présenter aux élections. Son interprétation ne s’aperçoit pas que le coup d’Etat n’était pas le fait de Temer et des comploteurs et n’a pas commencé avec la destitution de Dilma. Le coup était celui du capital contre le travail et a commencé avec la réaction de la bourgeoisie brésilienne face à la rébellion de la jeunesse lors des Journées de juin 2013 [mobilisations massives entre autres pour les transports gratuits]. Le premier acte du coup d’Etat a été la répression violente des manifestations avec la complicité absolue de toutes les partis de l’ordre, y compris le PT. En cela, Dilma, Lula, Fernando Haddad [membre du PT, maire de Sao Paulo de janvier 2013 à janvier 2017], Geraldo Alckmin [gouverneur de l’Etat de Sao Paulo, Parti de la social-démocratie brésilienne], Sergio Cabral [gouverneur de l’Etat de Rio de Janeiro, PMDB] faisaient cause commune.

La Force nationale, établie en 2004

Le deuxième acte du coup d’Etat a été l’escroquerie électorale Dilma [le fossé entre les promesses et la politique mise en œuvre] et le début du fléau de l’ajustement économique sans fin, et ce qui est important de ne pas oublier : la création de la Force nationale [corps de répression spécifique créé en 2004, ayant son siège à Brasilia], ainsi que la loi antiterroriste et la répression systématique de toutes les protestations à l’occasion de la Coupe du monde de football.

L’ascension de Temer – le troisième acte du coup d’Etat – radicalise la guerre de la bourgeoisie contre les travailleurs et travailleuses. Un coup a préparé l’autre. Ceux qui frappent, chacun à leur manière, ne sont pas juste des agents du capital. En explicitant l’échec de la Constitution de 1988 et l’irréversibilité de la crise terminale de la Nouvelle République, la destitution de Dilma représentait un changement qualitatif dans la crise politique. Mais rien ne justifiait un retour au passé. Un verre brisé ne peut pas être réparé. Il est nécessaire de regarder vers l’avenir.

L’incompréhension de la profondeur de la crise politique amène Boulos à qualifier Jair Bolsonaro [ex-militaire, député depuis de 1991 de Rio de Janeiro, membre du Parti social-chrétien, de droit extrême] de «farce». C’est une erreur sérieuse. La force de Bolsonaro est réelle. L’agonie de la Nouvelle République place la nécessité de son remplacement à l’ordre du jour. Bolsonaro exprime une réponse radicale, à droite, au nombre croissant de travailleurs qui ont complètement perdu foi dans le système politique. Son audience grandit non seulement dans la bourgeoisie et la petite bourgeoisie, mais aussi parmi les travailleurs qui sont arrivés à la conclusion que «tous les politiciens sont les mêmes».

La réponse de «la gauche de l’ordre», où se trouve Boulos, est insuffisante. Il est impossible de restaurer un modèle de domination historiquement condamné. L’antidote à la réponse dictatoriale de Bolsonaro n’est pas de le nier comme une possibilité inscrite dans la lutte de classe, mais d’offrir une alternative radicale par la gauche à la crise terminale de la Nouvelle République. Le défi consiste à dépasser les limites de la démocratie de cooptation de la période précédente. Il n’y a aucun moyen de résoudre l’antagonisme entre le principe de représentation de la volonté populaire et le contrôle absolu du capital sur l’Etat sans transformations économiques, sociales et politiques de grande envergure.

Enfin, la difficulté pour l’unité de la gauche n’est pas le résultat de petites manœuvres, l’immaturité et la mesquinerie de la direction du parti, comme le suggère Boulos, mais les engagements politiques antagonistes qui empêchent la convergence programmatique. L’impossibilité de l’unité programmatique est plus grande lorsque le régime ferme complètement toutes les ouvertures pour une réforme, comme cela se produit dans le capitalisme contemporain d’une manière générale et au Brésil d’une manière particulière. En ne différenciant pas «la gauche de l’ordre» – c’est-à-dire le PT et le PCdoB – de «la gauche contre l’ordre» – le PSOL, le PSTU et le PCB –, cela revient à éliminer le fossé existant entre les partis qui sont insérés dans les exigences du capital et les partis qui se battent pour la révolution sociale. Qu’on le veuille ou non, les premiers opèrent nécessairement dans le cadre de la conciliation de classe. En d’autres termes, le problème de l’unité de la gauche ne réside pas dans le champ abstrait de la psychologie du leadership politique et de ses idiosyncrasies. L’obstacle à l’unité programmatique de la gauche découle des différences dans les liens effectifs que «la gauche de l’ordre» et «la gauche contre l’ordre» entretiennent avec les classes sociales qu’elles prétendent représenter.

Il est clair que les différences qualitatives entre les gauches ne constituent pas – et ne peuvent pas – des facteurs entravant l’unité dans la lutte sur des problèmes spécifiques tels que, par exemple, la défense des droits démocratiques et la préservation des acquis sociaux. Dans ce domaine, disons-le en passant, les difficultés de l’unité découlent invariablement des engagements organiques de «la gauche de l’ordre» envers le capital. L’année 2017 est emblématique à ce propos. Chaque fois qu’une poussée aurait pu conduire au renversement de Temer et bloquer les attaques contre les travailleurs, le PT et le PCdoB se sont défaussés, témoignant de leurs engagements camouflés envers le monde des affaires. L’unité dans la rue, seulement quand cela convient aux intérêts particuliers du parti, n’est autre que de l’opportunisme. (Article publié sur le blog de Plínio de Arruda Sampaio Júnior ; traduction A l’Encontre)

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