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La Bolivie face à elle-même

Publié par Alencontre le 30 - août - 2016
Le vice-ministre de l'Intérieur Rodolfo Illanes

Le vice-ministre de l’Intérieur Rodolfo Illanes

Par Pablo Stefanoni

L’assassinat du vice-ministre de l’Intérieur Rodolfo Illanes [le jeudi 25 août au soir] place la Bolivie face à la radicalité de ses formes de protestations et fait revivre de vieux fantasmes de conflits sociaux.

Le conflit entre le gouvernement bolivien et les coopératives minières n’est pas nouveau dans sa dynamique, mais il l’est dans son ampleur: la mort brutale d’un vice-ministre, roué de coups après avoir été enlevé, a fait sensation dans un pays habitué à la protestation sociale radicale. En outre, le crime remet en question les progrès dans la création d’un «Etat fort», l’objectif d’Evo Morales depuis 2006. Même pendant la guerre du gaz de 2003, qui a pris fin avec le gouvernement de Gonzalo Sanchez de Lozada [démissionnaire], une agression similaire contre un fonctionnaire n’a pas atteint un tel niveau.

En tant que vice-ministre de l’Intérieur – et membre du cercle présidentiel depuis 2006 – Rodolfo Illanes s’est rendu dans la ville de Panduro (situé à 185 kilomètres de La Paz), afin de négocier avec les mineurs membres des coopératives. Il y a été détenu, puis battu à mort, alors que deux mineurs sont tombés victimes de la répression policière, au moment où les forces de police débloquaient la route. «Nous n’allons pas parler avec lui [le ministre de la présidence: Carlos Romero], qu’il présente sa lettre [de démission]; sinon, nous allons accrocher son vice-ministre et je vais m’en charger», avait déclaré à la presse l’un des leaders des mineurs au moment où gouvernement tentait de reprendre le dialogue.

La dynamique de blocage des routes-répression-intensification de l’affrontement-escalade de la violence fait partie des luttes sociales en Bolivie. Mais depuis son arrivée au pouvoir, le gouvernement du Movimiento al Socialismo (MAS) a réussi à réduire les conflits sociaux, bien qu’il y ait eu des moments critiques, comme les mobilisations contre le «gasolinazo» de 2010 [augmentation du prix des carburants], ou les protestations contre la construction d’une route dans le Territoire indigène et le Parc national Isiboro Sécure (TIPNIS) en 2011. A cette occasion, le chancelier David Choquehuanca avait été «retenu» par les indigènes et utilisé comme un bouclier contre la police. Mais les choses n’ont pas été plus loin. Néanmoins, aujourd’hui, contrairement à cette période, le gouvernement porte la marque de la défaite politique lors du référendum du 21 février 2016 [sur le changement de la Constitution ouvrant la possibilité d’une réélection d’Evo Morales, voir à ce sujet l’article de Pablo Stefanoni sur ce site], avec une perte significative du soutien dans les grandes villes. A cela s’ajoutent la chute du prix des minerais et les ressources budgétaires réduites qui s’ensuivent.

Ces coopératives sont l’un des trois grands acteurs du secteur minier bolivien, à côté du secteur étatique et transnational. Elles sont habituées à se battre pour l’accès aux filons de minerais de manière aguerrie et même violente, comme l’a montré en 2006 l’affrontement entre les mineurs des coopératives et ceux du secteur étatique, avec un bilan de 16 morts. En tant que survivantes de la crise de l’exploitation minière étatique des années 1980, les coopératives ont augmenté leur présence sous tous les gouvernements. Mais leur croissance s’est accentuée au cours de cette décennie, étant donné l’effet de la hausse des prix internationaux des minerais. Les membres de coopératives ont également participé au cycle de luttes populaires des années 2000. Et ils ont été parmi ceux qui ont empêché, à Sucre, qu’un «néolibéral» s’impose après la démission du président Carlos Mesa en 2005. Déjà lors de l’Assemblée constituante, ils ont obtenu l’insertion d’un article dans une nouvelle Constitution de l’Etat (2009) qui stipule que «l’Etat reconnaît et respecte les sociétés coopératives minières existantes, étant donné leur caractère productif et social».

Aujourd’hui, les coopérateurs représentent environ 119’000 travailleurs, contre 8000 pour le secteur privé et 7500 pour l’étatique, bien que la productivité soit plus faible et leur travail plus artisanal. Dans un article intitulé «Elève des corbeaux», l’ancien vice-ministre Rafael Puente [jésuite ayant joué un rôle important dans l’éducation populaire, y compris dans le MAS] a écrit que: «les coopératives minières n’avaient rien de coopératives; en fait ce sont des entreprises dont les propriétaires sont les dénommés «sociétaires» (et même pas tous) qui gèrent et exploitent une énorme masse de travailleurs qui ne disposent pas de sécurité sociale, d’une assurance contre les accidents, ou de la retraite, ou de quoi que ce soit. Et nous ne parlons même pas du statut des femmes et du travail des enfants.»

En effet, bien que la figure de la coopérative soit utilisée, cela recouvre un monde opaque d’inégalités et des relations entre les «sociétaires» et les «peones» [ouvrier, dans le monde agricole souvent payé à la journée], ainsi que les entrepreneurs [ou détenant des contrats d’exploitation] et les autres acteurs. «La coopération est limitée à la réunion des «sociétaires» pour accéder au gisement, qui est ensuite divisé, alors prédomine le travail individuel de faible productivité et non l’organisation du travail fondée sur la coopération», explique le chercheur Paul Poveda Avila, dans un article sur l’histoire les coopératives minières.

L’une des raisons des manifestations actuelles réside précisément dans le rejet d’un projet de loi qui permettrait de syndiquer les «peones» des coopératives, loi qui est rejetée par les «sociétaires». Une autre source de la «radicalisation» du secteur est l’empêchement de signer des accords avec des entreprises pour exploiter leurs gisements. Et une troisième est la demande de l’assouplissement de la réglementation environnementale. Par conséquent, le gouvernement les accuse de vouloir s’associer au capital transnational, tout en se déguisant en coopératives. Toutefois les coopérateurs faisaient partie jusqu’à maintenant du bloc politique et social du «changement». Et ils ont même obtenu des postes d’ambassadeurs, et de membres à la Chambre des députés et au Sénat. Le premier ministre du secteur minier, sous la présidence d’Evo Morales, fut Walter Villarroel [il fut destitué par Evo Morales en octobre 2006]. Il appartenait à la Fédération nationale des coopératives minières (Fencomin) et sa gestion a accentué le conflit entre l’Etat et le secteur coopératif.

Une question afférente à cette crise est l’utilisation de la dynamite lors des manifestations. Il y a quelques mois le gouvernement l’a interdite, mais, plus tard, il l’a autorisée dans la mesure où elle fait partie de l’identité des mineurs. Le vice-président lui-même, Alvaro Garcia Linera, a déclaré, il y a un certain temps, devant un groupe d’étudiants de Porco (département de Potosi): «Si quelqu’un, dans cinq à dix ans, va venir pour vous enlever du pétrole, ou l’électricité, prenez votre dynamite et jetez-le à coups de pied.» «La dynamite est l’essence des travailleurs, en particulier des mineurs; avec elle, nous pouvons faire face aux gouvernements néolibéraux», a déclaré, en mai dernier, le secrétaire exécutif de la Fédération de travailleurs de l’industrie manufacturière, Victor Quispe, afin de célébrer l’abrogation du décret interdisant son utilisation. Le secrétaire exécutif de la Central Obrera Boliviana (COB), Guido Mita, a également salué ainsi la mesure: «Comment est-on parvenu à réaffirmer la démocratie? Bienvenue à l’arme dont nous disposons, nous l’ensemble des travailleurs pour nous défendre de la droite néolibérale.» Comme on le voit avec ce conflit, l’exploitation minière se réfère non seulement aux luttes héroïques des travailleurs des mines – comme lors la Révolution de 1952 ou à l’occasion des luttes pour la démocratie dans les années 1970 et 1980 – mais aussi à l’affrontement pour la rente dans un pays fortement corporatiste et qui prend appui sur une économie extractive.

Que les coopérateurs fassent partie du MAS ne relève pas d’une anomalie. Le MAS est un parti rassemblant des petits producteurs (plutôt que des membres d’une communauté), y compris les cocaleros et commerçants informels, mais dans ce cas la tentative officielle de renforcer l’exploitation minière étatique a suscité diverses tensions, aboutissant à l’escalade actuelle. Maintenant, après ces événements tragiques, il est possible que le gouvernement entreprenne des changements plus profonds dans l’industrie minière. Pour l’instant, il a été annoncé que les coopérateurs ne disposeront plus d’une représentation dans la Corporation minière de Bolivie (Comibol).

Alors que beaucoup de choses ont changé depuis 2005, beaucoup d’autres ont connu peu de modifications et parmi elles réside la difficulté que les conflits sociaux puissent être traités d’une manière institutionnelle. Dans le même temps, la dynamique du conflit social bolivien montre souvent la précarité de l’institution étatique (ainsi, un vice-ministre va négocier avec un groupe radicalisé, accompagné d’une protection réduite), cela conjointement à une police qui habituellement utilise des armes mortelles, cela dû à une combinaison variable entre des armes inadaptées ou insuffisantes, une police exprimant une peur face à des secteurs sociaux souvent armés de pierres et de dynamite.

Alors qu’Evo Morales avait le pouvoir de normaliser grandement le pays, ses principales pierres d’achoppement furent ses propres bases, cet insaisissable «veto social» difficile à contrecarrer, plus encore que l’opposition de droite qu’il a pu vaincre de nombreuses fois de suite dans les urnes – et dans la rue. Un avantage sur lequel le gouvernement a pu compter dans cette occasion réside dans le fait que les autres secteurs ne se sont pas joints aux revendications des coopérateurs du secteur minier. Ces derniers récoltent peu de sympathie sociale. Mais il serait erroné de lire cet affrontement en termes de conspiration plutôt que de le traiter comme un symptôme d’un temps nouveau et d’une menace pour l’avenir. Encore une fois, un conflit prend le caractère d’une sorte de petite guerre civile. Et cette fois avec un président qui dispose d’un entourage affaibli.

Peut-être l’assassinat de Rodolfo Illanes va marquer «un avant» et «un après», mais sans que nous puissions mesurer ce «plus tard», à savoir comment le gouvernement va utiliser ce débordement pour reprendre l’initiative et le pouvoir. (Article publié dans Nueva Sociedad, août 2016; traduction A l’Encontre)

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David Mandel, «L’héritage de la révolution russe», novembre 2017

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