vendredi
16
novembre 2018

A l'encontre

La Brèche

Par Silvana Aiudi

Le Sénat argentin a rejeté [le 8 août 2018] le projet de Loi d’interruption volontaire de grossesse (IVG). Dans les rues, une puissante «marée verte» [les foulards de cette couleur sont le «badge» du mouvement] s’est manifestée pour le droit des femmes à décider leur maternité. Malgré le rejet, la question du droit l’avortement est installée dans la société argentine et le mouvement ne s’arrêtera pas avant de gagner la légalisation. Toutefois, les forces conservatrices qui s’opposent à ce qu’elles qualifient comme relevant d’une «idéologie du genre», progressent elles aussi. Il est indispensable de développer un «postféminisme» visant à encourager divers acteurs sociaux à affronter la menace réactionnaire.

Le poids de la maternité obligatoire et la culpabilité de ne pas vouloir être mère retombent sur les femmes. Les exigences sociales façonnent des représentations qui contraignent les femmes à une maternité forcée en même temps que s’institutionnalise l’idée qu’elles sont chargées de la reproduction. Le débat des groupes féministes sur la légalisation du droit à l’avortement qui se déroule en ce moment en Argentine – et qui dépasse les frontières – rompt ce qui a été établi culturellement. Cela n’est pas suffisant: une loi garantissant le droit à choisir la maternité est nécessaire, elle doit également comprendre une solution aux problèmes en matière de santé publique et d’élargissement des droits.

En Amérique Latine, l’avortement clandestin atteint un niveau alarmant [l’article en lien estime à 6,5 millions les interruptions de grossesse pour la période 2010-2014]. Les femmes qui ne choisissent pas d’être mère vivent les grossesses non désirées comme un processus tortueux. Cette situation les contraint à la clandestinité et à risquer leur vie pour l’éviter. En dépit des données et des statistiques démontrant les risques pour les femmes, les femmes enceintes, les morts et le business illégal autour des avortements clandestins [et les gains de cliniques privées et socialement sélectives], les groupes conservateurs insistent, imposant des idées faisant obstacle à des droits qui devraient être garantis dans une démocratie.

C’est ainsi qu’en Argentine ceux qui se baptisent «pro vie», des secteurs conservateurs de l’Eglise catholique et des évangélistes, ainsi que plusieurs sénateurs et députés, se sont opposés à une loi qui garantit le droit à l’avortement légal, sûr et gratuit. Il faut prendre en considération certains discours diffusés au cours des derniers jours en Argentine ainsi que les réactions en Amérique Latine pour comprendre l’idéologie conservatrice manifestée par ces groupes qui s’efforcent de maintenir les femmes et les femmes enceintes en dehors des conditions fondamentales de la citoyenneté.

La situation en Argentine

Suite à la demi-sanction du projet de légalisation et de dépénalisation de l’avortement qui a eu lieu le 14 juin dernier, les groupes les plus conservateurs sont descendus dans l’arène pour combattre le féminisme et les secteurs qui soutenaient la légalisation d’une pratique restant clandestine. Bien que les données en provenance de pays où l’interruption volontaire de grossesse est légalisée démontrent une diminution du nombre d’avortement et de décès (10 pour 1000 femmes en Uruguay et 12 pour 1000 en Europe occidentale), certains politiciens et religieux ont puisé dans des idées datant du XVIIIsiècle, c’est-à-dire qu’ils ont recyclé un discours masculiniste selon lequel la femme est subordonnée et, en tant que corps soumis aux péchés, doit être disciplinée. Sur la base de telles idées rétrogrades, il a été fait obstacle au progrès d’une société démocratique qui doit garantir les droits citoyens.

En ce sens, la vice-présidente de la Nation, Gabriela Michetti [membre de Proposition républicaine aux côtés de Mauricio Macri], a déclaré: «Tu peux le [l’enfant] donner pour être adopté, voir ce qui se passe avec la grossesse, en discuter avec un psychologue. Je comprends bien le drame que cela représente, mais il y a tellement de drames dans la vie que l’on ne peut résoudre que je ne pense pas, du fait qu’un drame existe, que, disons, on mette fin à ses jours. Pour le dire autrement, tu peux donner l’enfant à adopter et puis voilà.» Federico Pinedo, président provisoire du Sénat et membre du bloc au gouvernement Cambiemos, a, de son côté, justifié le rejet de la loi avec un projet «contre l’avortement» qui propose d’atténuer la peine encourue pour une femme qui avorte et que l’Etat prenne en charge les grossesses non désirées de telle façon que la femme puisse donner à adopter «l’enfant qui naîtra». Les discours des représentants, soulignant la voix d’une masculinité oppressive, ont perpétué l’idée du corps-objet, producteur et reproducteur.

Au Sénat, d’autres voix se sont opposées à la loi en exigeant un renforcement de l’éducation sexuelle dans les écoles. Certains orateurs ont fait montre d’un véritable spectacle d’ignorance et de préjugés de classe. Il convient de rappeler qu’en Argentine la Loi nationale sur l’éducation sexuelle est adoptée depuis 2006. Cette dernière a représenté une étape politique fondamentale, tendant à promouvoir une éducation favorable à la sexualité responsable sur la base d’une perspective de genre et de diversité sexuelle. Tous les étudiant·e·s du pays ont le droit de recevoir une éducation sexuelle complète dans les établissements publics, gérés par l’Etat et privés. Malgré cela, certaines provinces, comme celle de Tucumán [la capitale du même nom se trouve à quelque 1100 km de Buenos Aires], n’autorisent pas ni ne garantissent ce droit et masquent leur conservatisme derrière des croyances religieuses personnelles allant au-delà de leur fonction publique. Sur ce point, Abel Albino, médecin pédiatre et membre de l’Académie nationale de médecine, a témoigné d’un recul envers les données scientifiques en affirmant que le préservatif n’empêche pas une contagion du sida et ajoutant: «vous devez comprendre que le prophylactique ne protège de rien. Car […] le virus du sida […] traverse la porcelaine.»

La sénatrice de la province de Catamarca [au nord-ouest], Inés Blas (Parti justicialiste, péroniste) s’est exprimée au nom des femmes de sa province et a déclaré que, même si la pratique devenait légale dans les hôpitaux, on ne pouvait assurer que les femmes de la province cessent d’aller voir «l’accoucheuse» pour avorter.

Plusieurs discours des législateurs ont justifié leur vote contre la loi en s’appuyant sur une conception représentative de la politique, selon laquelle le représentant se limite à transmettre l’opinion de ses représentés (ou d’une partie de ceux-ci) plutôt que de concevoir la politique comme un espace créatif qui interpelle la société. Ces discours ont aussi pénétré à «gauche», permettant de justifier leur posture. On a pu assister, de même, à ce que l’on appelle des représentations fermées: la conception d’un stéréotype sur les femmes pauvres qui permet de former une caricature de femme, de leurs coutumes ou croyances au moyen d’un discours totalisant. C’est le cas du père «Pepe» Di Paola [paroisse La Cárcova, province de Buenos Aires] qui a assuré que les pauvres n’avortaient pas et que «les enfants sont sacrés» pour elles. Le jour du débat au Sénat, Silvina García Larraburu, appartenant au Front pour la victoire kirchneriste [référence à Cristina Fernández de Kirchner] – seule représentante de son bloc à voter contre la loi – a déclaré que le projet n’avait pas de rapport avec la réalité, elle a parlé de «solutions scandinaves» et fêté le fait que les femmes pauvres avaient des enfants car c’est «la seule chose qu’elles ont».

Il faut, enfin, souligner une autre question importante qui a influencé le vote: l’âge moyen de la majorité des sénateurs opposés à la loi est de 57 ans. Il s’agit d’une dimension générationnelle d’une pensée caduque faisant obstacle à un processus social. Rodolfo Urtubey (Parti justicialiste) s’est prononcé contre en se fondant sur un discours plus que contestable: «Dans certains cas, le viol n’inclut pas une dimension de violence contre la femme. Dans le cas d’abus au sein des familles, où il n’y a pas de violence, ce n’est pas la violence classique. Parfois, le viol n’est pas un acte volontaire». Quoi qu’il en soit, quelques-uns, rares, comme le sénateur Pino Solanas [né en 1936, son discours de soutien aux manifestantes pour le droit à l’IVG est devenu viral] ont fait la démonstration qu’une pensée archaïque doit plus à une conception des femmes relevant d’une tonalité patriarcale et oppressive de la masculinité qu’à une dimension générationnelle.

Les répercussions en Amérique latine

Le mouvement féministe d’Argentine a donné de l’espoir à l’Amérique latine lors de l’adoption de la loi à la Chambre des députés et l’attente que le Sénat fasse de même. Le jour même du vote sur la Loi d’interruption volontaire de grossesse (IVG), toute l’Amérique latine s’est jointe au pañuelazo [le foulard vert, symbole du mouvement] et à la mobilisation en solidarité lors d’une veille historique.

Quelques semaines plus tôt, toutefois, les groupes conservateurs sont descendus dans la rue avec force et ont manifesté leur volonté de durcir les lois. Au Chili, par exemple, trois femmes ont été poignardées lors d’une marche pour l’avortement gratuit sur l’avenue Alameda de Santiago le 26 juillet 2018. A cette occasion, le gouvernement s’est prononcé sur cet acte sur les réseaux sociaux. Il ne l’a pas fait par la voie de porte-parole officiel et il n’a pas annoncé que des mesures légales seraient prises. En outre, lors de la manifestation l’avenue a été peinte avec du sang pour «que les #avorteuses se souviennent qu’elles cherchent à donner la mort à l’enfant», ainsi que l’a soutenu le Mouvement social patriote qui se définit comme étant «nationaliste, indépendant et contre la dictature gay».

De son côté, la députée Camila Flores (Renovation nationale, parti du président Sebastián Piñera), qui se proclame «femme de droite» et qui défend la peine de mort, a proposé la castration dans des cas de viol lorsqu’elle a pris position contre la loi. En ce sens, elle a soutenu: «il faut distinguer deux choses. Nous parlons d’une protection très ferme et puissante du droit à la vie de celui qui va naître, pas du droit de ceux qui sont déjà nés.»

Au Pérou, la lutte est en cours depuis 2012, autour de la campagne Dejala decidir [Laisse-la décider]. La lutte porte sur la dépénalisation de l’avortement en cas de viol. Leonor Bendezú, membre du collectif Aborto Legal Perú, a déclaré: «La campagne est parvenue à réunir 100’000 signatures, desquelles seulement 64’000 ont été validées. Même ainsi, le projet a été classé avant même d’atteindre les sessions du parlement. Nous voulons reprendre la lutte, inspirées par nos camarades argentines et, bien que nous sommes descendues dans la rue, les avis sont opposés parmi les Péruviens. Le Pérou est un pays très conservateur, nous savons donc que la lutte pour l’avortement sera très dure». L. Bendezú a ajouté que l’Eglise catholique exerce un pouvoir important sur l’Etat. Des marches placées sous le slogan «Je manifeste pour la Vie, la famille et les valeurs du Pérou» avec des pancartes sur lesquelles il était inscrit «Celui qui aime ne tue pas». Le principal promoteur de ces marches était le cardinal et archevêque de Lima, Juan Luis Cipriani, qui a exhorté les défenseurs de l’interruption volontaire de grossesse à se suicider s’ils ne sont pas pour la vie.

L’Amérique latine est le continent le plus restrictif du monde, six pays de la région interdisent complètement l’avortement, à l’exception de l’Uruguay où la loi a été adoptée et la pratique a notablement diminué. Ce qui est sûr, c’est que le mouvement féministe argentin, à l’instar du mouvement uruguayen dans le passé, a projeté un espoir qui incite l’Amérique Latine à lutter pour une loi qui promeut et garanti les droits des femmes et des femmes enceintes. Bien que les opposants aux «idéologies du genre», comme ils se baptisent eux-mêmes, occupent toujours un rôle central dans la prise de décision lorsqu’il s’agit d’élargir les droits. 

Vers un post-féminisme

En Argentine, le projet de loi d’interruption volontaire de grossesse a déjà été présenté à sept reprises. Deux veilles historiques ont rassemblé des dizaines de milliers de personnes devant le Congrès, à Buenos Aires. Le vote au Sénat s’est soldé par 38 voix contre, 31 pour et 2 abstentions. Un avant-projet ouvrira à nouveau le débat le 21 août prochain: l’exécutif enverra au Sénat une réforme du Code pénal qui propose la dépénalisation des femmes qui pratiquent l’avortement.

L’une des principales modifications est de déclarer non punissable la femme qui avorte ou qui informe une autre femme pour qu’elle le fasse. La modification du Code ajoute aux motifs déjà prévus l’interruption de grossesse dans les cas d’abus sexuel ainsi que la qualification d’avortement imprudent, «les lésions provoquées à la personne qui va naître ainsi que les traitements médicaux sans consentement et la violence obstétrique». Quoi qu’il en soit, la possibilité de disculper la femme restera aux mains du juge en charge du cas.

Au-delà de cette modification, il est certain que les sénateurs argentins ne sont pas à la hauteur des revendications d’un collectif qui a élargi son champ d’action social. Les sénateurs ont parlé au nom des prétendues croyances de ceux qu’ils représentent sans tenir en compte l’intérêt général. L’espoir réside toutefois dans un mouvement qui croît à pas de géant en Amérique Latine.

L’espoir d’une société avec de plus amples droits citoyens s’est éveillé et le terme «féminisme» est désormais trop petit pour englober ce à quoi le mouvement fait appel. Il est donc impossible de ne pas penser aujourd’hui à un «postféminisme», pour reprendre le terme de Paul B. Preciado: il s’agit d’un mouvement dont les acteurs ne sont plus seulement les femmes mais les différents sujets de genre. Un mouvement soutenu par les plus jeunes, conscient de l’oppression du patriarcat, déplaçant l’ancien, le caduc, le rétrograde, ce qui est culturellement établi. Un mouvement qui ne connaît pas de retour et qui s’est éveillé. Un mouvement qui ne s’arrêtera pas et sera présent dans la sphère politique. Un mouvement qui obtiendra le droit à décider. (Article publié le 11 août 2018 sur le site Nueva Sociedad; traduction A L’Encontre)

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