mardi
22
août 2017

A l'encontre

La Brèche

RedesIntelPar Alicia Lissidini

Qui sont les intellectuels? Pour commencer on pourrait dire que ce sont toutes les personnes qui, par l’intermédiaire de leur art ou de leur science, recréent, analysent, interprètent et dénoncent «la réalité», en lui donnant du sens. Les arts visuels le font en utilisant le cinéma, le théâtre, la photographie, la peinture ou la sculpture; les musiciens et les écrivains le font aussi, évidemment, ainsi que les sciences sociales et humaines par leurs écrits. Néanmoins cette définition vague ne fait que susciter de nouvelles interrogations et exposer diverses tensions. Si être intellectuel suppose un certain engagement éthique et politique, encore faut-il savoir quelles sont les valeurs et les idéologies qui le guident. Quel devrait être le lien entre la pensée et l’action politique? Selon Hannah Arendt (2007), l’exercice de la pensée critique et la recherche de la vérité – ou des vérités – avec comme toile de fond le pluralisme, suppose non seulement une responsabilité politique. mais également une activité séparée de l’action politique.

Mais comme cet exercice suppose une indépendance politique et une autonomie économique, se pose la question de savoir si un intellectuel peut devenir un fonctionnaire d’un gouvernement ou recevoir un financement de l’Etat sans pour autant perdre sa condition. Comme le rappelle Bourdieu (2002), la vie intellectuelle s’est organisée progressivement en un champ spécifique à mesure que les créateurs se libéraient économiquement et socialement de la tutelle de l’aristocratie, de l’Eglise et de leurs valeurs éthiques et esthétiques. Comme il n’existe pas d’autonomie absolue et que les conditionnements historiques et sociaux sont toujours présents, la question est de savoir comment augmenter ces marges de liberté dans un contexte où il y a de multiples restrictions sociales, car les possibilités de développer une activité intellectuelle critique sont d’autant plus grandes que la dépendance économique et politique est plus restreinte.

Pour se référer aux intellectuels comme étant un collectif ou une «tribu inquiète», comme l’appelle Carlos Altamirano (2013), il faut remonter au débat sur les intellectuels qui est né à partir de l’affaire Dreyfus. En 1897, Emile Zola était intervenu en faveur du capitaine de l’armée française Alfred Dreyfus qui avait été injustement accusé de trahison (concrètement, d’avoir transmis des informations aux Allemands). Zola et un groupe d’intellectuels avaient alors impulsé la publication intitulée «J’accuse», un texte collectif qui dénonce la violation des droits juridiques de l’accusé. Cette intervention a réussi à retourner une opinion publique qui avait condamné Dreyfus sans preuves, mais elle a également divisé les intellectuels, qui se sont depuis lors arrogé ce nom. Comme le souligne Altamirano, l’apologie de l’intellectuel et le discours contre les intellectuels se sont développés en même temps.

Métaphoriquement parlant, partout, les intellectuels se sont depuis lors répartis en dreyfusards ou en antidreyfusards, avec leurs publications. Leurs écrits et leurs productions audiovisuelles ont parfois soutenu des régimes totalitaires comme celui de l’Union soviétique et parfois ils ont su les dénoncer. L’Amérique latine n’a pas été étrangère à ces va-et-vient et à ces contradictions: Cuba a été et continue à être l’objet de disputes intellectuelles, tout comme les gouvernements démocratiques de gauche. Et pour autant que les intellectuels jouissent d’une pleine autonomie et indépendance par rapport aux pouvoirs politiques et économiques et qu’en même temps ils sortent des microcosmes universitaires et culturels, ces débats contribuent à la démocratie. Cette même tension entre intellectuels et peuple, entre l’intellectualisme et l’anti-intellectualisme sera présente de diverses manières tout le long de l’histoire latino-américaine.

Actuellement la question des intellectuels et de la politique s’est notamment posée concernant le cycle historique caractérisé par la consolidation de divers gouvernements de gauche dans la région et du rôle qu’ont joué les intellectuels dans cette consolidation. Dans ces pays, les pouvoirs exécutifs ont incorporé des intellectuels et des universitaires de gauche en tant que fonctionnaires stables de leurs gouvernements respectifs. Paradoxalement, cela se passe dans un contexte qui se distingue par la carence de débats publics profonds, de réels questionnements et de propositions alternatives viables. Les intellectuels ont perdu de leur importance et de leur prestige et, comme le souligne Hugo Quiroga (2004), ils ne respectent pas leur «rôle de constructeurs verbaux et de créateurs de significations», ce qui a un impact négatif sur les démocraties latino-américaines affaiblies.

Même si l’incorporation d’intellectuels dans les équipes gouvernementales a également eu lieu pendant les gouvernements de «droite», dans les cas qui nous occupent leur intégration a été beaucoup plus importantes en termes quantitatifs (surtout en Argentine, en Bolivie et en Equateur), et ces intellectuels ont défendu leurs gouvernements en invoquant son caractère «progressiste», alors même que les politiques appliquées ne l’étaient pas. Les intellectuels et une bonne partie des organisations non gouvernementales et les think tanks qui ont soutenu ces gouvernements ont eu tendance à perdre l’indépendance – économique et politique – qui leur aurait permis d’exprimer ouvertement leurs critiques au gouvernement. On peut citer l’exemple du Chili, où les voix critiques aux différents gouvernements de la Concertation ont tardé à se faire entendre, même par rapport aux traits autoritaires représentés dans le maintien de la Constitution héritée de la dictature et d’un modèle de développement économique entretenant les inégalités [voir à ce sujet l’article de Sergio Grez publié, en deux parties, sur ce site en date du 4 juin 2015]. En Argentine, en Bolivie, en Equateur et au Venezuela, des intellectuels ont accordé leur soutien aux réélections présidentielles, ce qui a accéléré la personnalisation de la politique dans les directions présidentielles. Une chose analogue s’est produite au Brésil, au Chili et en Uruguay, avec la réélection de Dilma Rousseff et le retour de Michelle Bachelet et de Tabaré Vasquez [élu en novembre 2014, entré en fonction en mars 2015] au détriment d’un renouvellement des élites politiques et du renforcement des partis politiques. Là où les intellectuels (fonctionnaires payés ou proches du gouvernement) ont décidé de ne pas justifier les actions du gouvernement, ils ont régulièrement préconisé de garder le silence face à l’adoption de normes clairement réactionnaires et autoritaires, telles que la loi antiterroriste approuvée en Argentine [1]. Cette double démarche de justification et de silence a également été adoptée face à la corruption et à l’enrichissement illicite qui – à divers degrés – ont eu lieu dans une bonne partie des gouvernements d’Amérique latine.

La présence d’intellectuels dans les débats des assemblées constituantes en Bolivie, en Equateur et au Venezuela a bien conduit à l’adoption de normes progressistes, comme les mécanismes de participation et de contrôle citoyen, l’élargissement des droits – par exemple ceux des peuples originaires – et l’incorporation au débat politique de quelques concepts tels que l’«économie verte», le «buen vivir» et la «buena vida». Mais cela n’a pas empêché les gouvernements de ces pays, tout comme l’Argentine, de continuer à renforcer le modèle de développement extractiviste qui entraîne des impacts sociaux et environnementaux qui contredisent les visions des mouvements socio-écologistes et les positions intellectuelles qui encouragent l’adoption d’une économie dite durable, ou d’autres qui proposent la réindustrialisation des pays en voie de développement. Autrement dit, les gouvernements – qu’ils soient de droite ou de gauche – tendent à réduire le rôle des intellectuels à celui de justificateurs de leurs actions ou, dans le meilleur des cas, à celui de techniciens qui font avancer les politiques conçues par les pouvoirs exécutifs.

Comme le note Manuel Antonio Garreton, alors que le taux de citoyens déçus des gouvernements de gauche et plus généralement de la politique dans le monde, augmente (cette tendance est confirmée par les dernières élections et les sondages), les intellectuels semblent avoir perdu la capacité de générer des espaces publiques démocratiques permettant de reconstruire des ponts entre le monde des idées et celui des projets sociaux et politiques.

D’après Loïc Wacquant (2006), il faut reprendre la fonction historique de la pensée critique, qui consiste à «servir de solvant de la doxa, à remettre en question les évidences et les cadres même du débat civique, de telle manière que la possibilité s’ouvre à nous de penser dans le monde au lieu d’être pensés par lui, de démonter et de comprendre ses engrenages et donc la possibilité de nous le réapproprier aussi bien sur le plan intellectuel que sur le plan matériel».

L’absence ou la faible présence publique d’intellectuels autonomes obture le débat et le mercantilise. Nous sommes favorables à un retour des intellectuels intrus, dérangeants pour les pouvoirs politiques et économiques. (Traduction A l’Encontre, article publié dans l’hedomadaire Brecha, Montevideo, le 29 mai 2015; Alicia Lissidini est sociologue et enseigne auprès de l’Université nationale de San Martín, Argentine)

[1] La loi antiterroriste a été approuvée par le Congrès argentin en 2007 et modifée en 2011.

Références

Altamirano, Carlos, Intelectuales. Notas de investigación sobre una tribu inquieta, Siglo XXI Editores, Buenos Aires. 2013.

Arendt, Hannah, Responsabilidad y juicio, Paidós, Barcelona. 2007.

Bourdieu, Pierre, Campo intelectual, campo de poder. 2002. Disponible en:www.instituto127.com.ar/Bibliodigital/Bordieu_campopoder_campointelectual..pdf

Quiroga, Hugo, “Los intelectuales en la política argentina. Notas sobre una relación problemática”. En revista Política y Gestión, número 7. 2004.

Wacquant, Loïc, “Pensamiento crítico y disolución de la doxa. Entrevista con Loïc Wacquant”, en Antípoda, Revista de antropología y arqueología. 2006.

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FIFA : comprendre le "système Blatter" en 5... par lemondefr

C’est une bombe que vient de lancer Der Spiegel. Dans un article intitulé «Le complot», l’hebdomadaire allemand dévoile un document qui relance le feuilleton «borgiesque» à la Fédération internationale de football (FIFA).

Ledit document est une proposition de contrat envoyée le 19 décembre 2014 par le cabinet d’avocats californien Quinn Emanuel (QE) au directeur juridique de la FIFA, Marco Villiger. Dans ce document, QE s’engage à défendre les intérêts de la Fédération contre le département d’Etat de la justice américaine.

Le contrat est signé le 5 janvier 2015 par le secrétaire général de l’organisation, Jérôme Valcke, et par son adjoint et directeur financier Markus Kattner, puis tamponné par M. Villiger.

La chronologie apparaît troublante dans la mesure où l’administration de la FIFA semble avoir été au courant de la menace exercée par les autorités américaines «142 jours» avant le fameux coup de filet du 27 mai 2015, à Zurich (Suisse). Ce jour-là, plusieurs dignitaires de l’instance planétaire avaient été interpellés pour corruption, fraude et blanchiment d’argent. Cette vague d’arrestations avait eu lieu deux jours avant la réélection du SuisseSepp Blatter, le 29 mai 2015, pour un cinquième mandat à la présidence de la FIFA.

«Un complot interne»

La tornade judiciaire avait finalement conduit le Valaisan à remettre son mandat à disposition, le 2 juin 2015. Sepp Blatter, dont la signature manque sur le contrat scellé avec QE, assure qu’il «n’était pas du tout au courant» de cet accord. Celui qui a été suspendu six ans pour un paiement de 2 millions de francs suisses (1,8 million d’euros) fait en 2011 à l’ancien président de l’Union des associations européennes de football (UEFA), Michel Platini – lui-même radié quatre ans – se dit victime d’un «complot interne». (Le Monde, 12 août 2017, à 12h44, à suivre sur le site de ce quotidien)

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